Philippines: le Président Duterte pour les nuls (2/4)

Qui est vraiment le président Duterte ? Pourquoi jure-t-il si souvent ? Pourquoi insulte-t-il tout le monde, depuis le président Obama jusqu’aux institutions les plus puissantes comme l’ONU, l’Union européenne et même le Pape ?

 

« Il vient du Sud », explique Mme Luzviminda Ilagan, ancienne membre du congrès et l’une des dirigeantes féministes du pays :

« C’est un Vizaya. A Luzon, ils parlent Tagalog, ils sont ‘bien élevés’ et nous regardent avec condescendance. Politiquement, ici nous disons ‘Manille impérialiste’. Ironiquement, Mindanao contribue grandement à remplir les coffres de Manille. Il y a ici de nombreuses mines, des plantations fruitières et des rizières en quantité ; mais très peu est partagé avec nous, en ce qui concerne les budgets…. Et soudain, arrive le maire de Davao, quelqu’un du Sud et il parle même le langage qu’ils détestent. Il est furieux quant à la situation de son pays, il jure et fulmine. C’est culturel ; après tout, il est Visaya ! A Manille et à l’étranger, tout ceci est mal interprété : ici, vous ne jurez pas contre quelqu’un, vous jurez, c’est tout. Oui, il est différent. Il dit la vérité et il parle notre langue. »

Pourquoi ne devrait-il pas être furieux ? Les Philippines, l’un des pays les plus riches d’Asie dans le passé, est aujourd’hui l’un des plus pauvres. Ses bidonvilles épouvantables sont peuplés par des millions de gens et d’autres millions sont pris dans le cercle vicieux de la drogue et du crime. Le taux de criminalité est l’un des plus élevés du continent. Il y a une guerre civile barbare à la fois contre des rebelles musulmans et communistes.

Et pendant des siècles, l’Occident a pillé et maltraité ce pays, sans honte et sans merci. Si jamais le peuple décide de se révolter, comme ce fut le cas il y a plus d’un siècle, il est massacré comme du bétail. Les USA ont décimé un sixième de la population, il y a un peu plus de 100 ans, un million et demi d’hommes, femmes et enfants.

Des ‘dynasties’ gouvernent sans démocratie, d’une poigne de fer.

« Selon une étude académique sérieuse, au congrès (chambre des représentants et sénat), quelques 74% des sièges sont occupés par des membres des dynasties locales », explique le professeur Roland Simbulan.

Avant que le président Duterte ne soit au pouvoir, la plupart des indicateurs sociaux étaient voisins de zéro. Le pays n’avait pas son mot à dire et collaborait totalement avec l’Occident, en particulier contre la Chine.

Un homme en colère, un socialiste, le président Duterte est ulcéré par le présent et le passé mais surtout par la nature impitoyable de l’impérialisme occidental.

Il parle mais par-dessus tout il agit. Il franchit l’une après l’autre des étapes décisives. Il avance le plus loin possible dans les réformes. Il recule quand un projet est globalement menacé. Il manœuvre son vaisseau à travers de terribles tempêtes, dans des eaux où personne n’avait jamais navigué.

Une erreur et sa révolution tout entière se cassera la figure. Des dizaines de millions de pauvres retourneront alors là où ils étaient pendant des décennies – dans le caniveau. Un faux mouvement et son pays ne réussira jamais à se tenir debout, il sera mis à genoux.

Alors il jure. Alors il avance, en fulminant.

 

Pourquoi l’Occident veut-il renverser Duterte?

 

Premièrement, comment les Etats-unis et l’Europe pourraient-ils ne pas haïr quelqu’un qui rejette en bloc l’impérialisme et l’affreux passé colonialiste auquel les Philippines ont été soumises pendant des siècles ? Mais nous reviendrons sur le passé plus loin dans cet essai.

Un universitaire légendaire, le professeur Roland Simbulan, du département des sciences sociales de l’Université des Philippines, m’a expliqué, durant notre entretien de toute une journée, à Manille :

« Duterte lit beaucoup, et il admire Hugo Chavez. Il est en fait sur des positions très proches de celles de Chavez. Il est extrêmement critique sur l’impérialisme occidental dans les pays comme l’Afghanistan, l’Irak et la Syrie. Il ne supporte pas la façon dont l’Occident traite son propre pays.

Il a toujours été fidèle à sa politique anti-impérialiste. Déjà en tant que maire de Davao, il a banni tout exercice militaire USA-Philippines. Les USA ont négocié ; ils ont offert beaucoup d’argent. Ils voulaient bâtir une énorme base pour drones à Mindanao, mais Duterte a refusé. »

Comme ‘punition’, deux bombes ont explosé à Danao : une au port, sur la jetée, l’autre à l’aéroport international.

Dernièrement, il a ordonné l’arrêt de tout exercice militaire conjoint USA-Philippines et il continue à menacer de fermer toutes les installations militaires étazuniennes sur le sol de son pays.

Pour Eduardo et Teresa Tadem, un couple d’universitaires philippins renommés, il n’y a aucun doute sur la direction que va prendre la politique étrangère de Duterte :

« La tendance est claire, s’éloigner de l’Occident, se rapprocher de la Chine et la Russie. Nous pensons qu’il va rapidement trouver un terrain d’entente avec la Chine. Le président Xi Jinping fait actuellement preuve de beaucoup de bonne volonté. Les choses avancent doucement, mais de grandes concessions sont déjà visibles : nos pêcheurs, par exemple, sont autorisés à retourner dans les zones disputées. La Chine donne des gages sous forme d’aide internationale, d’investissement et elle a promis de remettre en état de fonctionnement notre réseau ferroviaire. »

Tout ceci représente un véritable cauchemar pour les politiques étrangères de l’Occident, en particulier celle des Etats-unis. Provoquer la Chine encore faible militairement et finalement déclencher un conflit militaire avec elle, semble être le but principal de l’impérialisme occidental. Si les Philippines arrivent à un compromis avec la Chine, le Vietnam suivra très certainement. L’agressive ‘coalition’ asiatique anti-chinoise, mal boulonnée par l’Occident, s’effondrerait alors très probablement, réduite qu’elle serait à Taiwan, le Japon et peut-être la Corée du Sud.

« Duterte se montre tout simplement raisonnable. Tout ce que fait la Chine est défensif. C’est l’Ouest qui manigance la confrontation », a expliqué Dr. Rey Ileto, historien de premier plan :

«  Juste pour mettre ceci en perspective : Gloria Arroyo – elle a visité la Chine avant les Etats-unis. Elle s’est rapprochée de la Chine. Ils l’ont inculpée pour corruption ! C’est Duterte qui l’a libérée… »

Pour l’Occident, les Philippines de Duterte sont comme une nouvelle maladie asiatique contagieuse ; un virus qui doit être maîtrisé et liquidé aussi vite que possible. Car plusieurs nations de la région, indépendantes officiellement (mais en réalité contrôlées et humiliées), pourraient s’en inspirer, se rebeller et commencer à suivre l’exemple de Duterte.

L’Occident panique. Sa machine à propagande fonctionne à plein régime. Différentes stratégies pour désarçonner le président ‘récalcitrant’ sont conçues et mises à l’épreuve. Les ‘élites’ locales et les ONG collaborent sans vergogne.

 

Duterte est-il un socialiste?

 

Oui et non, mais sans conteste plutôt oui que non. Il se réclame du socialisme et depuis des années, il noue des liens extrêmement solides avec les marxistes.

Le professeur Roland Simbulan explique :

« Quand Duterte était étudiant, il a rejoint le KM, l’organisation des étudiants de gauche. Il comprend l’idéologie de la gauche. Il sait aussi où prennent racine les soulèvements dans son pays, à la fois communiste et musulman. Il ne cesse de répéter : ‘on ne peut vaincre l’insurrection militairement ; il faut résoudre les problèmes socio-économiques qui en sont les causes’. »

Il a invité des marxistes dans son gouvernement, avant même qu’ils aient demandé à participer. Il libère progressivement des prisonniers politiques, qui ont été arrêtés et emprisonnés par les gouvernements précédents.

Les professeurs Teresa et Eduardo Tadem approuvent :

« Les réformes sociales font partie des négociations de paix. Le fait qu’un dirigeant communiste soit un ancien professeur de Duterte ne peut que faciliter. Duterte a introduit un moratoire sur la conversion des terres pour que la terre des paysans puisse être préservée pour l’agriculture. Les travailleurs aussi voient leur situation s’améliorer. Il met fin aux contrats courts, à la dite contractualisation. En substance, le gouvernement essaie de garantir qu’une fois embauchés, les gens bénéficient des avantages immédiatement.

De si nombreux changements positifs s’opèrent en si peu de temps : l’environnement, les problèmes sociaux, la justice sociale, l’éducation, la santé, le logement, les sciences… »

Duterte a récemment envoyé son secrétaire d’état à la santé à La Havane, pour étudier le modèle cubain. La visite a été un tel succès que le projet est maintenant d’envoyer une délégation gouvernementale complète – ministres inclus – dans l’île révolutionnaire.

Cependant, tandis qu’il fait indubitablement de gros efforts sur la justice sociale et une politique étrangère anti-impérialiste indépendante, les politiques financières, commerciales et économiques sont toujours fermement tenues par les ministres dévoués aux marchés.

« Quand Duterte était maire », explique le professeur Simbulan, « il était très pragmatique et privilégiait l’harmonie avant tout. Toutefois, on doit se souvenir d’une chose : chaque fois qu’un conflit inconciliable opposait les travailleurs ou les indigènes ou les pauvres à la grande industrie ou aux propriétaires de plantations, il prenait toujours, en fin de compte, le parti des ‘petites gens’. C’est ainsi qu’il a convaincu les gens de gauche qu’il était l’un d’entre eux. »

Dans l’infâme bidonville de Baseco, construit de plaques de métal rouillées et de containers pourris, autour des docks et du chantier naval, tout le monde s’accorde à penser que le nouveau président a amené à la fois l’espoir et des changements attendus depuis longtemps.

« Maintenant l’éducation est gratuite, ici » explique Mme Imelda Rodriguez, une physiothérapeute qui travaille au Département de l’Aide Sociale et du Développement :

« Il y a aussi des ‘missions médicales’ gratuites dans cet établissement, proposant aux gens toute sorte d’examens et de consultations. On peut aussi obtenir certaines allocations. Le gouvernement crée des emplois. Bien sûr il reste encore beaucoup à faire, mais il y a déjà un grand progrès, indéniablement. »

Le progrès social est évident dans la ville de Davao, où Duterte a été maire pendant 22 ans. Jadis un enfer, royaume du crime, aux structures sociales désagrégées, Davao est de nos jours une cité moderne, orientée vers l’avenir, avec des services sociaux relativement bons et des infrastructures en permanente évolution, sans parler des jardins publics et espaces verts, en augmentation constante.

« Tant de choses vont mieux pour les pauvres, ici », me déclare le chauffeur qui me conduit de la mairie à mon hôtel. « En à peine deux décennies, la ville est devenue méconnaissable. Nous sommes fiers de vivre ici, à présent. »

A la municipalité de Davao, Mr Jefry M. Tupas me comble de renseignements et de données (que je suis venu chercher) : les zones réaménagées pour les pauvres et les sans-logis, les logements publics pour les rebelles qui se sont rendus récemment, la ‘réinstallation dans les taudis restaurés’ ; la liste de ces projets est infinie.

Comme dans les pays révolutionnaires d’Amérique latine, l’enthousiasme des gens impliqués dans le ‘processus’ est pur et communicatif. Dans les centres médicaux, médecins et infirmières parlent fièrement des nouveaux projets de vaccination, des soins gratuits pour le diabète et la tension artérielle, le traitement de la tuberculose et les centres de planning familial.

« Nous espérons aussi que les choses vont s’améliorer globalement, d’un point de vue économique, si nous ne dépendons plus des USA », dit Mme Luzviminda Ilagan. « Si à présent nous nous ouvrons vers des pays plus amicaux, comme la Chine et la Russie, il y a beaucoup d’espoir pour nous tous ! Auparavant, à Mindanao, nous n’avions que des compagnies minières occidentales, venant par exemple d’Australie ou du Canada. Les bénéfices partaient tous à l’étranger et les habitants de Mindanao restaient misérables. Avec le président Durerte, tout cela change énormément ! »

 

A suivre…

 

Traduit de l’anglais par Chris pour Revoluciole

Source : Counterpunch