Moniz Bandeira: « Les bases militaires en Argentine sont les victimes collatérales de l’offensive USA au Brésil »

Moniz Bandeira, historien et spécialiste de la politique étrangère, révèle que le coup d’Etat qui a amené Michel Temer à la présidence en intérim du Brésil a été fomenté par les Etats-Unis qui entendent développer leur emprise économique et géopolitique dans l’Amérique du Sud. Considéré comme le meilleur analyste brésilien de la politique internationale, il était nominé pour le Prix Nobel de littérature en 2015. Depuis 50 ans, Bandeira  s’intéresse à la politique du Brésil et à ses impacts sur l’identité brésilienne et a influencé  l’Itamaraty, l’organe de la diplomatie brésilienne. Il s’est spécialisé dans les relations des Etats-Unis avec l’Amérique Latine et s’emploie depuis 8 ans à dénoncer l’espionnage étatsunien. Pour lui, il est clair que le coup d’Etat au Brésil a été mené avec le concours des Etats-Unis et des secteurs étrangers intéressés par les richesses du pays. Il a critiqué aussi les secteurs de la bureaucratie de l’Etat (pouvoir judiciaire, police fédérale et procureur général) qui ont travaillé contre la démocratie brésilienne pour mettre en péril les entreprises publiques et ouvrir le chemin à la consolidation des intérêts étrangers dans le pays, notamment ceux des Etats-Unis.

 

Comment voyez-vous la destitution de la Présidente Dilma Rousseff ?

 

Le fait que le Président ad intérim Michel Temer et ses complices, nommés ministres, agissent comme s’ils étaient élus, en changeant du tout au tout la politique de la Présidente Dilma Rousseff, démontre clairement la farce construite pour dissimuler un coup d’Etat, un coup de froid porté à la démocratie, couvert par le manteau de l’impeachment. Ce coup d’Etat doit cependant être compris dans un contexte international, dans lequel les Etats-Unis cherchent à reprendre leur hégémonie sur l’Amérique du Sud au point de négocier et d’établir des accords avec le Président argentin Mauricio Macri pour installer deux bases militaires dans des régions-clés en Argentine. L’impeachment de la Présidente DIlma Rousseff ne s’agit donc pas d’un acte motivé par les questions de politique intérieure.

 

Où ces bases seraient-elles établies?

 

L’une à Ushuaia, dans la province de la Terre de Feu, dont les limites s’étendent jusqu’à l’Antarctique. L’autre dans la zone de la Frontière Triple (Argentine, Paraguay, Brésil), ancienne ambition de Washington, avec l’argument de combattre le terrorisme et le trafic de drogues. . Mais le grand intérêt, au-delà de tous les autres, est probablement l’aquifère Guarani, le plus grand bassin d’eau souterraine au monde, avec 200 000 km2. Les grandes banques des Etats-Unis et d’Europe — Citigroup, UBS, Deutsche Bank, Crédit Suisse, Macquarie Bank, Barclays Bank, the Blackstone Group, Allianz, et HSBC, entre autres – y ont acheté de grandes étendues de terrains.

 

L’élection de Maurício Macri signifie que l’Argentine se retrouve au temps de l’ex-président Carlos Menem, avec la doctrine du “réalisme périphérique”, qui souhaitait garder des  » relations charnelles » avec les Etats-Unis?

 

Les Etats-Unis cherchent à récupérer leur hégémonie en Amérique Latine, hégémonie qu’ils ont commencé à perdre lorsque les politiques néolibérales ont été mises en échec dans les années 1990. Avec l’élection de Mauricio Macri, les Etats-Unis ont obtenu une grande victoire. Au Venezuela, l’Etat est au bord du gouffre à cause de l’échec des politiques de Hugo Chavez et de Nicolás Maduro, du fait de la chute du prix du pétrole et des opérations menées pour le changement de régime par la CIA, l’USAID, le NED et des ONGs financées par ces institutions.

L’installation de bases militaires à Ushuaia et à la Frontière Triple, en plus d’attenter à la souveraineté de l’Argentine, constitue une vraie menace pour la sécurité nationale et pour celle des pays de la région.Les Etats-Unis possèdent des bases en Colombie et des contingents militaires au Pérou, marquant leur présence dans les Andes et dans le Pacifique Occidental. Avec des bases en Argentine, ils complètent une boucle virtuelle dans la région, du nord au sud, tant du côté du Pacifique que de l’Atlantique.

 

Quelles sont les implications de ces bases en Argentine?

 

Toute justification, même scientifique, pour la présence militaire des Etats-Unis en Argentine signifie plus d’infiltration de l’OTAN en Amérique du Sud.. Cela annule aussi en fait et définitivement la résolution 41/11 de l’Assemblée Générale de ONU qui établissait en 1986 l’Atlantique Sud comme étant une zone de Paix et de Coopération (ZPCAS).Le Brésil n’a jamais accepté que l’OTAN considère l’Atlantique Sud comme sa zone d’action.

En 2011, Nelson Jobim, Ministre de la Défense du Brésil dans le gouvernement de Dilma Rousseff (appartenant au parti PMDB comme l’actuel Président ad interim Michel Temer), s’est opposé à l’élargissement de la zone d’ingérence de l’OTAN dans l’Atlantique Sud en déclarant que ni le Brésil ni l’Amérique du Sud ne peuvent accepter que les Etats Unis interviennent dans “n’importe quel théâtre d’opération” sous des “prétextes divers” et que l’OTAN “sert d’instrument pour assurer les intérêts des Etats-Unis et de leur allié européen.

 

Etablir une base militaire dans la région de l’Antarctique est pourtant une ancienne revendication des Etats-Unis?

 

Oui. C’est depuis longtemps un objectif du Pentagone pour dominer l’Atlantique Sud. Et cet objectif a pris plus d’importance parce que la Chine est en train de construire au cœur de la Patagonie la plus moderne des stations interplanétaires, avec notamment une antenne de 35 mètres pour mener des recherches dans l’espace, afin d’explorer la Lune et la planète Mars. Il est prévu que cette station sera opérationnelle fin 2016.Mais, pour reprendre leur hégémonie sur toute l’Amérique Latine et pour être vainqueurs dans leur compétition avec la Chine, il fallait que les Etats-Unis contrôlent le Brésil, mettent fin au Mercosur, à Unasul et qu’ils reprennent le dialogue avec l’Argentine, leur allié stratégique en l’Amérique du Sud.

La destitution de Dilma Rousseff pouvait donc permettre à Washington de faire élire un dirigeant plus « conforme ». Car l’évolution économique de l’Argentine et du Brésil est un obstacle pour les Etats-Unis. La Chine est devenue le principal partenaire commercial du Brésil, avec des investissements prévus supérieurs à US$ 54 milliards, et le deuxième partenaire commercial de l’Argentine après le Brésil.

Le Brésil, menant une politique extérieure plus autonome, hors de l’orbite des Washington, de non-intervention dans les pays voisins et d’intégration dans l’Amérique du Sud (selon la Constitution de 1988) gênait le projet d’hégémonie des Etats Unis qui souhaitent imposer à tous les pays du continent des traités de libre échange comme ceux qu’ils ont imposés aux pays du Pacifique.Les Etats Unis n’admettent pas que le Brésil fasse partie des BRICS et s’allie à la banque de Shanghai, concurrente du FMI et de la Banque Mondiale.

 

Comment voyez-vous l’action du Ministère Public, de la Police Fédérale et du pouvoir judiciaire?

 

La campagne contre la corruption, annoncée par le Procureur Général Rodrigo Janot et le Juge Sergio Moro, avait clairement pour but d’affaiblir Petrobras et les entreprises étrangères impliquées dans la corruption des hommes politique brésiliens.Leur stratégie s’est inspirée de l’ouvrage du professeur Gene Sharp intitulé De la dictature à la democratie, ouvrage destiné aux activistes des universités (et des ambassades) américaines pour contrer des ONGs financées par des hommes d’affaires tels que Warren Buffet et George Soros.

 

L’arrestation du dirigeant du PMDB et du président du Sénat, décidée par le procureur général, peut-elle déstabiliser l’Etat brésilien?

 

Les raisons évoquées ne justifient pas une décision aussi radicale. L’objectif du procureur général pourrait être de veiller à sa carrière. Il semble cependant que le procureur et le juge agissent comme s’ils étaient au service d’intérêts étrangers puisqu’ils vont fort à l’encontre des intérêts nationaux.

Les soupçons à l’encontre de l’usine de fabrication de sous-marins, y compris de leur version nucléaire, bénéficiant d’un transfert de technologie de la France au Brésil permettent de conclure que le Président Lula avait l’intention de réarmer le pays et que cet objectif s’est poursuivi sous la présidence de Dilma Rousseff..Il est possible que l’objectif suivant ait été de construire des avions de combat grâce à un transfert de technologie par la Suède que les Etats-Unis ne possèdent pas.

Il faut rappeler que, depuis le gouvernement de Collor de Melo et surtout sous la présidence de Fernando Henrique Cardoso, le Brésil était totalement désarmé. L’armée n’avait en effet pas les moyens de d’entretenir des soldats et une industrie de guerre, et il n’y avait plus d’accord militaire entre le Brésil et les Etats-Unis depuis la moitié des années 1970.

 

Pensez-vous que les Etats-Unis ont œuvré pour la destitution de la Présidente Dilma Rousseff?

 

Il y a fortes présomptions que le capital financier international, soit Wall Street et Washington, aient alimenté la crise politique et institutionnelle, mettant le feu à la lutte des classes au Brésil. Une situation similaire était déjà dénoncée par le Président Getúlio Vargas dans le testament qu’il a laissé avant de se suicider le 24 aout 1954: “la campagne souterraine des groupes internationaux s’est alliée aux groupes nationaux révoltés contre le libéralisme et la protection du travail du travail”.

Beaucoup d’argent a été versé dans la campagne pour la destitution de Dilma Rousseff. L’influence des Etats-Unis, par l’intermédiaire du juge Sergio Moro est évidente. Le juge a suivi des cours dans le Département Estado, en 2007. Ensuite, il a suivi pendant un mois un programme d’entraînement à l’Ecole de Droit à Harvard, avec sa collègue Gisele Lemke. En octobre 2009, il a participé à la conférence régionale “Illicit Financial Crimes”, organisée à Rio de Janeiro par l’Ambassade des Etats Unis.

La NSA, qui a suivi les communications de Petrobras, a découvert des irrégularités et a décelé la corruption de certains militants du PT. Elle a sans doute transmis l’information à Alberto Yousseff , à un délégué de la Police Fédérale et au juge Sergio Moro, déjà entraîné aux actions multi-juridiques et aux pratiques d’investigation comme, par exemple, l’obtention de dénonciations contre paiement.

Il n’est pas surprenant que le Time ait mentionné le juge Sergio Moro comme étant l’un des hommes les plus influents au monde. Le juge a dirigé Lava-Jato, en accord avec le procureur général Rodrigo Janot, comme si c’était un reality show, sans aucune discrétion, en laissant passer dans les medias des informations basées sur des dénonciations obtenues par la menace et sur des arrestations illégales, dans le but d’ incriminer surtout l’ex-Président Lula. La campagne continue.

 

Jusqu’où?

 

Loin. Pour toucher le Brésil en tant que nation. On peut prévoir une campagne contre l’industrie de guerre brésilienne, à commencer par les sous-marins et les avions de combat. Ces initiatives brésiliennes ont mis à mal les intérêts des Etats-Unis, dont l’économie dépend largement de leurs exportations d’armes. Malgré la pression de Washington, le Brésil n’a pas acheté les F/A-18 Super Hornets de Boeing. La préférence de Dilma Roussef pour les avions de combat suédois représentait un coût de US$4,5 milliards de perte pour Boeing.

 

Quelle est maintenant la perspective?

 

Sombre. Le gouvernement ad interim de Michel Temer n’a pas la légitimité, il est impopulaire et il ne devrait pas se maintenir jusqu’en 2018.Et, même si le président ad interim n’arrivait pas à obtenir les votes de 54 sénateurs pour valider l’impeachment, il serait très difficile pour la Dilma Rousseff de gouverner avec un Congrès en grande partie corrompu et un ministère de la justice engagé dans une situation politique ouvertement partisane. De nouvelles élections ? Je crois que, seule, l’armée peut les organiser et en garantir le déroulement. C’est l’armée qui peut empêcher que l’Etat brésilien soit démantelé.

Etabli à Heidelberg, en Allemagne, Moniz Bandeira est l’auteur de plus de 20 ouvrages, parmi lesquels « La seconde guerre froide – géopolitique et dimension stratégique des Etats-Unis »(Civilização Brasileira 2013) et le nouveau « Désordre international » (chez le même éditeur).

 

Traduit du brésilien par le collectif Investig’Action

Source : Ptnacamara, 14 juin 2016


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