Mondialisation: quel espoir pour le développement ? (2/2)

A l’heure où le FMI reconnaît la contre-productivité de ses méthodes néolibérales et des politiques d’austérité qu’il impose aux pays depuis 35 ans, une petite mise au point sur l’état du développement dans le monde ne semble pas dénuée d’intérêt. Nous sommes allés à la rencontre d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de coopération au développement depuis 2008 et auteur des ouvrages « Mondialisation : qui gagne et qui perd ? » et « La nouvelle géographie du développement ».

Lire la  première partie de l’interview

 

Qui sont pour vous les grands perdants de la mondialisation ?

 

Si on parle de l’impact de la mondialisation sur l’évolution des revenus, il y a deux grands perdants. D’abord, les populations les plus pauvres du monde, majoritairement d‘Afrique subsaharienne et d‘Asie du Sud, dont les populations extrêmement pauvres ont vu leurs revenus très bas stagner: moins de 1,25 dollar/jour. Le Crédit Suisse qui publie chaque année son rapport sur les inégalités de patrimoine dans le monde – rapport qui a d’ailleurs été repris par Oxfam – explique que 71 % de la population active mondiale possèdent un patrimoine de moins de 10 000 dollars et concentrent seulement 3 % du patrimoine mondial. Alors que les 0.7 % les plus riches ont un patrimoine de plus d’1 million de dollars et concentrent à eux seuls 45 % du patrimoine mondial.

Les premiers perdants sont donc les populations les plus pauvres des pays les plus pauvres. Les deuxièmes grands perdants sont les membres de la classe moyenne des pays occidentaux et de l’ex bloc de l’Est, qui ont été complètement pulvérisés par la mondialisation. Pour les classes moyennes occidentales, c’est le résultat des délocalisations des sites de production industrielle vers les pays d’Asie orientale et les autres pays émergents devenus les nouveaux ateliers du Monde. Mais c’est aussi la conséquence du dumping social, du chantage à l’emploi des firmes qui ne veulent pas délocaliser mais menacent de le faire, en échange de quoi elles demandent des avantages en matière de charges sociales salariales.

Dans l’ex bloc de l’Est, la décennie des années 90 a provoqué un effondrement de la production industrielle et des revenus des classes moyennes.

En termes politique, démocratique et électoral, il n’est pas étonnant que ces classes moyennes, qui représentent le gros du bataillon des électeurs des partis traditionnels, manifestent leur désapprobation dans les urnes.

En termes de niveau de revenus, les deux gagnants de la mondialisation sont les classes moyennes de Chine et d’autres pays émergents comme l’Inde qui vivaient dans l’extrême pauvreté et qui vivent maintenant avec un revenu plus décent, du fait de la création d’emplois industriels. Elles ont pu voir leurs revenus de moins de 2 dollars multipliés par 3 ou 4.

Les autres gagnants sont ceux qui gagnent le plus en terme nominal, c’est le top 1 % qui a non seulement bénéficié des rendements financiers en hausse, mais aussi de l’explosion des salaires des cadres et des très riches. Pas seulement des cadres de firmes transnationales, mais aussi par exemple les joueurs de football qui ont vu leurs revenus exploser depuis les années 80.

Voilà pour le bilan au niveau des individus. Ensuite, si l’on se base sur les rapports de force entre pays, c’est clairement la Chine la grande gagnante de la mondialisation. Mais, malgré le fait qu’en parité de pouvoir d’achat depuis 2014, la Chine est devenue le numéro un mondial, dépassant les EtatsUnis, en termes de revenu par habitant, elle n’est que 78ème au classement mondial, donc très loin des EEtats-Unis. Un processus de convergence est entamé, mais il est loin d’être achevé. La Chine est d’ailleurs le numéro 2 mondial en termes de nombre de personnes extrêmement pauvres sur son territoire, le numéro un étant l’Inde. Il y a 33 % de personnes extrêmement pauvres qui vivent en Inde et 13 % en Chine. Pourquoi ? Parce que ce sont des poids lourds démographiques. Mais cela ne doit pas masquer le fait que, depuis 1980, la Chine est passée de 9 personnes sur 10 à 1 personne sur 10 vivant en dessous du seuil d’extrême pauvreté.

 

La dépendance des ONG aux différents acteurs de l’aide au développement ne nuit-elle pas à certains de ses principes originels ?

 

Tout d’abord, le terme « ONG » signifie beaucoup de choses et couvre des réalités qui sont très différentes. Il y a des ONG qui sont prestataires de services pour l’État, d’autres émanent du secteur privé, y compris les transnationales qui peuvent créer leurs propres ONG, ou une fondation, certains les appellent « BINGO3 » ou « Business Associative NGO ». Et puis il y a celles qui se profilent en terme de contre-pouvoir démocratique. Les ONG en Belgique sont très majoritairement dans cette dernière catégorie.

Mais dans le monde anglo-saxon, on trouve une majorité d’ONG de sous-traitance ou de « charity buniness » qui ont des moyens financiers considérables, donc c’est sans doute les plus visibles. Il y a aussi les ONG humanitaires d’urgence qui sont, elles aussi, très visibles puisqu’elles agissent dans le cadre de grandes catastrophes naturelles. Dans ce cas, elles répondent à une logique d’urgence à court terme, et non à une logique de développement de moyen ou long terme – même si les aspects d’urgence, de reconstruction et de développement sont de plus en plus articulées dans les Etats fragiles post-conflits.

Dans ce paysage très morcelé, il y a des financements, mais de nouveau les ONG cherchent à se financer en fonction de leurs objectifs et de leur objet social, sachant que l’on peut se financer par des subsides publics, via la DGD par exemple en Belgique, dans le cadre de programmes de cofinancement (pour 20% de fonds propres, la DGD octroient 80 % de financement).

On peut être financé par des donateurs individuels, comme c’est le cas de l’Opération 11.11.11 en Belgique qui consiste à solliciter les dons des citoyens belges pour financer les projets des ONG. C’est aussi le cas d’ONG comme Greenpeace qui veut préserver son indépendance, vis à vis de l’État mais aussi des transnationales, dont elle refuse tout sponsoring.

Contrairement aux ONG anglo-saxonnes de « charity business » qui se financent majoritairement auprès de transnationales ou de grands groupes privés. Ces ONG ont une démarche exclusivement caritative et ne cherchent pas à combattre les causes structurelles des inégalités et de la pauvreté. C’est une démarche très différente de celle des ONG qui se profilent en tant que contre-pouvoirs démocratiques et mobilisent leur expérience de terrain au service d’actions de plaidoyer politique.

 

Aujourd’hui, on assiste à une prise en charge grandissante du rôle du secteur privé à but lucratif dans les modalités de financements de l’aide internationale au développement. Quels sont, selon vous, les enjeux de cette évolution  ?

 

Les enjeux sont contradictoires. Soit cela signifie qu’on utilise les dons comme des aides à l’exportation pour nos entreprises du Nord, c’est-à-dire pour ouvrir de nouveaux marchés en contrecarrant la montée en puissance des pays émergents dans le cadre de la coopération Sud-Sud. Soit on cherche à développer un secteur privé dans les pays en développement, tels que les pays du Tiers Monde avaient voulu le faire pour sortir de la dépendance aux matières premières. Les moyens et les conséquences de ces deux options sont complétement différents. Le développement du secteur privé, comme en Corée du Sud, donne naissance à des champions nationaux qui seront compétitifs à l’échelle internationale.

Aujourd’hui, des entreprises comme Hyundai ou Samsung viennent concurrencer tous les grands groupes du Nord et la Corée du Sud s’est émancipée du besoin de l’aide au développement, elle est même entrée dans le groupe des bailleurs de l’OCDE. Mais il y a d’autres exemples : la Chine, Taiwan, ou encore le Brésil, l’Inde, etc.

Maintenant l’enjeu est de parvenir à développer un secteur privé dans les pays les plus pauvres et dans les Etats fragiles, au Burundi, au Niger ou en République démocratique du Congo, et c’est beaucoup plus compliqué. Si vos marchés sont inondés de produits industriels compétitifs, de firmes déjà très solides qui ont des capacités sans commune mesure par rapport aux entreprises locales, on tue dans l’oeuf toute possibilité d’industrialisation et ainsi tout développement d’un secteur privé créateur d’emplois décents.

Or, l’histoire économique nous a appris qu’aucun pays dans le monde n’est devenu prospère sans développer son propre secteur privé. Bien au contraire, on a vu de nombreux exemples de pays qui ont subi des « désindustrialisations précoces ». C’est à dire qu’ils avaient commencé à s’industrialiser mais n’ont pas pu supporter la concurrence des grandes firmes transnationales. Par conséquent, du fait de l’existence d’un système économique et financier mondial, sans protection des industries naissantes, il n’existe pas d’espoir de développement.

C’est de nouveau l’exemple de l’Asie orientale : les quelques pays qui n’ont pas appliqué le consensus de Washington qui prône la libéralisation des importations comme des exportations, sont parvenus à protéger leurs importations, autrement dit leurs industries naissantes, et à soutenir les exportations. Ce n’est que progressivement, lorsqu’ils ont développé des entreprises privées capables de supporter la concurrence internationale, qu’ils s’ouvrent au marché. C’est exactement ce qui a été fait en Europe et aux EtatsUnis à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle. Les preuves empiriques sont légion, mais cela ne correspond pas à la logique néolibérale du consensus de Washington.

 

Alors, peut-on dire que la conception du développement telle qu’elle se manifeste aujourd’hui est un instrument pour l’extension et la consolidation de l’idéologie du libre-échange au niveau planétaire ?

 

En ce qui concerne les accords internationaux de commerce et d’investissement, il y a un mouvement contradictoire : il y a d’une part une volonté de relancer un agenda ultra libéral agressif, et pas seulement dans les relations Nord-Sud. On peut le constater avec le traité transatlantique, son petit frère le CETA, le traité transpacifique, le TISA sur les services, soit toute une nouvelle génération d’accords qui cherchent à marchandiser toujours plus les secteurs de l’activité humaine. Mais, même si elle reste minoritaire, il y a aussi une tendance opposée très claire qui cherche davantage à réguler les acteurs économiques de manière à imposer le respect de normes sociales et environnementales et à garder des marges de manœuvre pour pouvoir mener des politiques économiques et sociales appropriées.

Jusqu’au début des années 2000, l’intégralité des accords bilatéraux de commerce et d’investissement étaient des accords de libéralisation. Depuis lors, un quart des accords portent sur des accords de régulation des acteurs privés internationaux pour rester en cohérence avec les objectifs de développement durable. Ils restent minoritaires mais, en tout cas, une tendance claire s’est développée à l’initiative des gouvernements d’Asie orientale et d’Amérique latine, principalement. L’enjeu du débat sur les accords de commerce et d’investissement de nouvelle génération, dont la protection des investissements est la pierre angulaire, est celui de l’équilibre entre les intérêts privés des firmes transnationales et les normes publiques d’intérêt général.

 

Peut-on parler de l’émergence d’un nouveau modèle de développement ?

 

Oui en quelque sorte, mais il se confronte à la pensée dominante qui cherche à reprendre la main. Il y a clairement une fragmentation du système international. Face à la BM et au FMI, les BRICS ont créé leurs propres banques de développement. La Chine, avec 56 pays dont les pays européens, a créé une banque asiatique pour les investissements dans les infrastructures et son objectif est de créer une nouvelle route de la soie du 21ème siècle à la fois terrestre et maritime. On voit bien aussi que les pays émergents sont en train de créer des acteurs et des outils qui répondent à des logiques parfois différentes de celles des pays donateurs traditionnels de l’OCDE.

En matière de théorie du développement, on est un peu à la croisée des chemins. On sent bien que la théorie néolibérale a perdu de sa crédibilité. En juin 2015, le FMI a publié une étude qui explique que réduire les inégalités par des politiques de redistribution fiscale et sociale est bon pour la croissance, alors que l’inverse est mauvais. C’estàdire, exactement l’opposé de ce qu’il a prôné pendant 35 ans. Il est évident qu’au niveau théorique et pratique, cela craquelle de toutes parts, mais il reste la tentative d’une nouvelle offensive néolibérale et aucun agenda alternatif clair n’apparaît.

A mon avis, on constate aujourd’hui une évolution de la contestation sociale. Au 20ème siècle, on était habitué à voir une dichotomie entre capitalisme et anticapitalisme. A partir des années 2000, la dichotomie s’est creusée entre néolibéralisme et critique du néolibéralisme. Cela s’est traduit dans certains gouvernements par des alternatives très claires, notamment en Amérique Latine. Evo Morales, Correa et d’autres ont mis en place des nouvelles constitutions qui s’inscrivent dans ce courant. Mais toute la difficulté de ces gouvernements est qu’ils sont justement restés dépendant de l’extractivisme. On a parlé de néo-extractivisme parce que les prix des matières premières s’envolaient et que cela a été perçu comme une réelle opportunité. Ils ont pensé : « Pourquoi changer de politique maintenant alors que nous avons toute la légitimité démocratique et que nous voyons les gains financiers engendrés à court terme ? »…

 

Et selon vous, cette politique serait-elle problématique  ?  

 

Oui. Le problème est que le retournement de la conjoncture du système financier international et l’effondrement des prix des matières premières ont complètement détruit les modèles économiques de ces pays. Ils sont devenus de plus en plus dépendants des exportations vers la Chine et des pays du Nord. Les mêmes effets de domination ont été reproduits et l’échange inégal avec la Chine a, lui aussi, empêché le développement d’une industrialisation.

Ce phénomène est particulièrement marqué en Amérique latine, où les pays restent dépendants des matières premières, voire d’une seule, comme le Venezuela avec le pétrole par exemple. Certains ont essayé d’évoluer, à l’image de la Bolivie avec le lithium et de nouvelles ressources, mais c’est tout à fait symbolique. Ces pays sont restés fournisseurs de matières premières, certes avec des techniques plus sophistiquées, mais leur rôle reste peu enviable dans les relations d’échanges commerciaux internationaux.

L’avenir est incertain, d’autant qu’en Amérique latine, on va vers un virage à droite après un virage à gauche pendant une dizaine d’années. Il va falloir surveiller ce qu’il se passe dans les autres continents, et notamment en Europe où l’on assiste à une crise des partis traditionnels avec des alternatives, dont certaines sont plus enchanteresses que d’autres. Il y a des alternatives progressistes mais davantage encore d’alternatives populistes d’extrême droite.

 

Si les rapports de force et de domination sont dictés par le système capitalisme néolibéral, quels sont alors les moyens, les alternatives possibles pour un pays ou une population pour faire face à cette tendance ?

 

Selon moi, l’erreur qui est faite encore aujourd’hui par les forces politiques et les gouvernements, y compris progressistes, est de ne pas encore avoir pris la mesure des mutations qu’a connues l’économie mondiale, et notamment le développement des chaînes de production des firmes transnationales. On reste dans la même logique que lors des siècles précédents, lorsque les biens étaient intégralement produits dans un seul pays et où les échanges commerciaux s’opéraient entre pays.

Géographiquement, si je prends l’exemple d’un Iphone, je constate qu’il est assemblé en Chine et exporté depuis la Chine. Je pourrais par conséquent me dire qu’il est « made in China ». Or la seule chose que fait la Chine est de procurer une main d’œuvre pas chère à une firme taiwanaise pour assembler les composants technologiques qui proviennent d’entreprises de huit pays différents. La majorité des produits consommés sont désormais assemblés Chine et dans les autres pays émergents à bas salaire, ce qui donne de ces pays l’image de centres de production, alors qu’en réalité ce sont les firmes transnationales qui ont fragmenté leurs chaînes de production et délocalisé leurs usines d’assemblages dans ces « ateliers du monde ».

Les maisons-mères se concentrent sur la conception et la commercialisation des produits, et sous-traitent la fabrication dans les endroits du monde les plus compétitifs pour chaque maillon de la chaîne de production mondialisée. Les produits que nous consommons sont désormais « made in Monde ». Ces dernières années, tous les partis politiques belges, MR, PS, Ecolo, CDH, ont proposé une sorte de protectionnisme européen, afin de faire respecter des normes sociales et environnementales. C’est plutôt positif car cela révèle une prise de conscience du problème par le monde politique.

Mais cette approche d’une sorte de « made in Europe » se fonde sur l’ancienne configuration des échanges entre pays, alors que 80% du commerce mondial sont aujourd’hui des échanges intra-firmes, c’est-à-dire des échanges de composants industriels échangés tout au long des chaînes de production mondialisées.

La solution n’est donc pas de se protéger contre les autres pays, ce qui déboucherait sur des conflits commerciaux contre-productifs, mais d’imposer aux firmes transnationales le respect de normes sociales et environnementales par la coopération multilatérale. Le problème n’est pas qu’il y ait des échanges entre les pays, mais que l’asymétrie entre les stratégies globales des firmes transnationales et les capacités de régulations nationales des Etats permet aux firmes d’inciter les Etats à limiter les charges sociales, salariales, fiscales et environnementales.

 

C’est un défi considérable…

 

Enrayer ce dumping nécessite que les Etats coopèrent pour imposer des normes sociales et environnementales contraignantes à l’échelle mondiale, pour subordonner la liberté de commercer et d’investir au respect d’un socle de normes d’intérêt général et faire du commerce mondial un levier au service des objectifs de développement durable.

Cela couperait du même coup l’herbe sous les pieds des lobbies industriels et financiers, qui revendiquent un « level playing field », c’est-à-dire l’application de mêmes règles pour tout le monde : si les normes s’appliquent à toutes les firmes sans discrimination, le « level playing field » est assuré, mais pas au détriment des objectifs de développement durable.

Ce que l’on propose en plus de ces normes, pour répondre aux inégalités Nord-Sud, est dinstaurer un fonds mondial pour la promotion des normes sociales et environnementales financé par le produit des sanctions financières adressées aux produits ne respectant pas les normes. Ce fonds serait disponible pour les pays en développement désireux de renforcer leurs normes. Parce qu’évidemment, ces normes sont plus développées dans les pays riches qui ont des capacités institutionnelles et administratives plus importantes, et les pays en développement nécessitent un soutien pour harmoniser les leurs vers le haut. On substituerait ainsi à l’actuelle course au moins-disant une course au mieux-disant social et environnemental.

 

D’où viendrait alors cette initiative ?

 

Ce système pourrait être initié en Europe. Il faut en effet rappeler que l’Europe est le premier marché de consommation mondiale et qu’il n’y a aucune firme transnationale qui pourrait se passer d’un tel marché. Cela semble de la science-fiction quand on voit les priorités politiques de la majorité des dirigeants de l’UE mais, dans l’absolu, l’Europe serait en mesure d’utiliser le commerce comme un levier de développement durable en imposant le respect de normes sociales et environnementales minimales pour commercialiser un produit sur son marché, et de créer un fonds de promotion de ces normes dans les pays en développement.

Ainsi, cela permettrait aux pays désireux d’améliorer leurs normes sociales et environnementales de le faire via ce fonds, et on aurait un nivellement par le haut plutôt qu’un nivellement par le bas, où les firmes jouent sur les différences de normes entre les Etats, font du chantage à l’emploi et peuvent imposer à un pays de réduire ses propres normes sous peine de délocaliser chez un voisin moins regardant.

C’est ce nivellement par le bas qui est en train de ronger l’Union européenne de l’intérieur puisque, dans le contexte d’austérité, on assiste à une logique de compétition de tous contre tous, ce qui est opposé à la logique de coopération qui avait accompagné la construction de l’UE avec des fonds structurels importants et suffisants avant un élargissement qui a entrainé des nécessités financières bien plus importantes, sans que les moyens budgétaires de l’UE ne soient adaptés.

 

Selon vous l’alternative devrait donc se construire au niveau européen ?

 

Absolument, mais dans un contexte de coopération multilatérale. Les processus d’intégration régionale pourraient être des alternatives, y compris dans l’adoption de normes sociales et environnementales, pour impulser cette dynamique et ensuite les harmoniser à une échelle plus globale. On a déjà du mal à se mettre d’accord dans la petite Belgique, encore plus dans l’UE, alors si l’on attend que le monde entier se mette d’accord…

 

Pouvez-vous nous donner des exemples de normes sociales et des campagnes pour lesquelles il faut se battre ?

 

Il y a d’abord la mise en place de l’agenda du travail décent de l’OIT qui comprend 4 critères :Un travail librement choisi, suffisamment rémunéré, doté d’une protection sociale et garantissant les libertés syndicales.

Cela veut dire qu’il y a beaucoup de changements à faire dans beaucoup d’endroits du monde. L’esclavage est loin d’être terminé. Nous avons mené une campagne à ce sujet l’année dernière, sur le cas des crevettes thaïlandaises nourries avec du poisson pêché par des travailleurs réduits à l’esclavage moderne, et les rapports sont accablants.

Le problème est que nous sommes dans des chaînes de production mondialisées qui rendent ce système complètement opaque, du fait qu’il n’y a pas de traçabilité sociale et environnementale et que les grands groupes n’ont pas de visibilité sur les pratiques de leurs sous-traitants en amont des chaînes de production.

Une première étape serait d’imposer que l’étiquetage des produits consommés indiquent clairement si l’ensemble du processus de production a bien respecté les normes, pour que le consommateur puisse au moins faire ou non son achat en connaissance de cause.

 

Nous avons évoqué les alternatives possibles au niveau géopolitique et européen mais, au niveau des populations et de la société civile, y-a-t-il des moyens ?

 

Oui, on peut le voir, le monde bouillonne d’initiatives et de mouvements citoyens. Mais ce qui m’inquiète est que l’on assiste à une nouvelle génération de mouvements citoyens qui témoignent d’une certaine défiance visàvis du monde politique, ce qui est tout à fait compréhensible mais qui, par conséquent, ne s’articule plus et qui ne pense plus en terme de débouchés politiques.

Or, sans cette réflexion sur des solutions politiques, on ne fait que contester ou on se limite à vouloir changer les choses individuellement dans son quotidien. Et je ne connais pas dans l’histoire de l’humanité des mouvements sociaux qui sont parvenus à changer fondamentalement les choses sans débouchés politiques. Il va donc falloir régler cette contradiction, dont Nuit Debout est le dernier exemple. On entend bien leurs critiques mais pas leurs propositions. A mon sens, on ne peut pas changer le monde en étant complétement déconnecté de l’enjeu des alternatives et de leur concrétisation politique, même si l’indépendance de la société civile envers les partis politiques est importante.

 

Mais il y a quand même des mouvements qui portent des causes politiques, comme les organisations contre le TTIP, ou en Amérique latine les mouvements de la société civile contre l’ALCA ?

 

Oui et nous sommes là dans la logique inverse. Ce sont des groupes de la société civile qui s’organisent en réseaux pour proposer des alternatives sur un sujet précis. Mais ce sont des plates-formes sur des sujets spécifiques. Dès que l’on élargit un peu les domaines d’action, ces actions se détricotent. Les ONG ont obtenu par exemple l’adoption de la taxe Tobin en Belgique, mais il faut au minimum l’adopter au niveau européen pour que ce soit réellement effectif. Cela rend le débouché politique plus complexe à obtenir et nécessite de s’organiser en réseau à l’échelle supranationale.

Or je suis frappé par la reproduction des schémas nationaux dans les mouvements sociaux et citoyens. Si le forum social européen n’a jamais marché, c’est parce que l’on est resté dans des logiques nationales, sans réussir à définir une vision alternative commune et cohérente sur la question transversale de la construction européenne. Un syndicaliste polonais a ainsi une toute autre image des délocalisations qu’un syndicaliste belge ou français. C’est un phénomène qui est très marquée au sein de l’UE, qui une véritable auberge espagnole, aussi bien au sein des familles politiques du Parlement européen que dans les mouvements sociaux et citoyens.

L’enjeu est pour moi, dans le contexte de mondialisation et de multiplicité de crises globales, d’européaniser, voire de mondialiser la politique et la stratégie d’action des mouvements sociaux et citoyens.

 

Source: Investig’Action


Mondialisation : qui gagne et qui perd

 

livLa mondialisation favorise-t-elle ou, au contraire, est-elle défavorable au développement ?

Selon la théorie néolibérale, dominante depuis les années 1980, la réponse est clairement positive. Selon la théorie de la dépendance, dominante dans les milieux tiers-mondistes au cours des années 1960 et 1970, la réponse est franchement négative.

La thèse de cet ouvrage renvoie ces deux théories dos à dos : contrairement à la théorie de la dépendance, la hiérarchie de l’économie mondiale n’est pas figée et les pays du Sud ne sont pas condamnés au sous-développement ; contrairement à la théorie néolibérale, les gagnants de la mondialisation sont les pays qui n’en ont appliqué que partiellement les règles et ont disposé d’une marge d’action suffisante pour opérer, par le biais d’un État développementaliste, une intégration stratégique à l’économie mondiale.

En cherchant à identifier qui, dans le monde en développement, sont les gagnants et les perdants de la mondialisation, cet ouvrage analyse les causes et les origines historiques des inégalités Nord-Sud, l’émergence du tiers-monde et des théories du développement, l’impact de la mondialisation sur les marges de manœuvre politiques des pays en développement et les implications du décentrage progressif du « système-monde » vers un ordre mondial de plus en plus multipolaire, au fur et à mesure que le centre de gravité de l’économie politique mondiale bascule des pays occidentaux vers l’Asie orientale. Il aborde ainsi le développement en tant que question majeure d’Economie politique internationale.

Arnaud Zacharie est secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11). Il est également maître de conférences à l’Université de Bruxelles (ULB et à l’Université de Liège (ULg), ainsi que collaborateur scientifique au Centre d’étude sur la coopération internationale et le développement (CECID) de l’ULB et à l’Unité de recherche en Relations internationales de l’ULg. Il est docteur en Sciences politiques et sociales, est doté d’un double Master en Etudes européennes pluridisciplinaires et en Relations internationales, ainsi que d’une licence en communication. Il a écrit plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur la mondialisation et le financement du développement, dont « Le nouveau désordre international et les raisons d’en sortir » (2005) et « Refonder les politiques de développement. Les relations Nord-Sud dans un monde multipolaire » (2010).