Manifs anti-Trump: comment devient-on révolutionnaire?

Depuis l’élection de Trump à la Maison Blanche, des manifestations spontanées ont éclaté en marge de la gigantesque marche contre l’investiture du 20 janvier et celle des femmes du 21 janvier. Sur les réseaux sociaux, des gauchistes et des membres de mouvements anti-guerre ne cessent de critiquer ces protestations, et regardent d’un œil sceptique leurs participants.Nous republions ici une réponse de Bill Dores, activiste depuis qu’il a rejoint le mouvement « La Jeunesse contre la Guerre et le Fascisme » en 1968.

 

Le 12 aout 1962, mon organisation « La Jeunesse contre la Guerre et le Fascisme » a lancé la toute première manifestation contre la guerre du Vietnam. Environ 70 personnes ont tenu le piquet de grève avec nous à New-York. A l’époque, très peu de gens aux Etats-Unis savaient que les « conseillers » militaires américains envoyés sur place se battaient contre le peuple vietnamien.

 

C’était un peu en avance sur mon époque. Pour ma part, j’ai commencé à m’engager en 1968 juste après l’offensive du Têt – quand en février, le Front National de Libération du Vietnam s’est emparé de zones majeures du pays en à peine quelques semaines, prenant ainsi par surprise le demi-million de soldats américains sur place- et le meurtre du Dr Martin Luther King Jr en avril.

 

Entre temps, le nombre de morts côté américain et le coût de la guerre avaient atteint des sommets inimaginables. Des centaines de milliers de personnes marchaient dans la rue contre la guerre. Les étudiants bloquaient les campus et les GIs[1] commençaient à se mutiner. Martin Luther King avait alors pris position contre la guerre, un an avant qu’il ne soit assassiné. Avant la fin de l’autonome 1969, Nixon s’emparait de la présidence et des millions de personnes remplissaient les rues et demandaient un moratoire contre la guerre.

 

Est-ce qu’on aurait dû dire à tous ces gens : « Où étiez-vous il y a 7 ans,  quand nous n’étions qu’une poignée à manifester contre la guerre ? Aujourd’hui, même une partie de l’Establishment est contre la guerre, et il y a un Républicain à la Maison Blanche ! Vous, les arrivistes, ne protestez que parce que des GIs meurent. »

Peut-être, mais ça n’aurait servi à rien. Ce n’était pas une question de morale, l’enjeu était plutôt de construire un mouvement solide contre la guerre. Alors, nous avons rejoint ces nouveaux mouvements, et nous avons essayé de les rendre plus militants.

 

Nous avons créé le slogan « Stop à la guerre contre l’Amérique noire » et nous avons amené la question de la Palestine dans le débat public. Rien de tout ça n’aurait pu arriver sans nous. On a parfois dû affronter la police pour défendre notre cause.

 

En novembre 1969, quand un demi-million de personnes se sont rassemblées à Washington contre la guerre, nous avons lancé une manifestation dissidente avec les « Étudiants pour une Société Démocratique ». Nous avons marché avec 20 000 personnes pour défendre le parti des « Black Panthers » devant le Ministère de la Justice.

 

La veille, des milliers d’entre nous se battaient contre la police dans le quartier de Georgetown à Washington alors que nous essayions de bloquer l’ambassade du régime de Saigon – un gouvernement vietnamien placé et contrôlé par les États-Unis- au nom du Gouvernement Révolutionnaire Provisoire Vietnamien.

 

 

La guerre de Yougoslavie

 

Trente ans plus tard, en mars 1999, le gouvernement Clinton lançait des frappes aériennes sur la Yougoslavie. A cette époque, le  « Centre d’Action International » (dont les plus anciens membres étaient d’ex membres de la « Jeunesse Contre la Guerre et le Fascisme ») organisaient les seules manifestations contre ces frappes, avec l’aide d’associations yougoslaves. Nous avons organisé des marches dans plusieurs villes, dont une à Washington, et avons créé un tribunal des crimes de guerre contre l’administration Clinton et celle de l’OTAN, qui tous deux soutenaient la destruction de ce pays.
Des milliers d’américano-yougoslaves sont venus protester, beaucoup d’entre eux le faisaient pour la première fois. Certains avaient voté pour Clinton, d’autres étaient Républicains et avaient voté pour Bush (père).
À ces gens-là, leur a-t-on dit : « Où étiez-vous lorsque Bush bombardait l’Iraq il y à 8ans ? Où étiez-vous le mois dernier, lorsque la police New-Yorkaise assassinait Amadou Diallo de 41 balles? » Bien sûr que non. Les gens n’agissent que quand ils sont directement attaqués. Ça leur ouvre les yeux. Alors, on leur a dit: « Bienvenue dans la lutte, allons essayer de stopper cette guerre ». Quelques années plus tard, lorsque Bush (fils) a envahi l’Iraq, beaucoup de gens se sont sentis concernés et ont rejoint le mouvement.

Je trouve incompréhensible que quiconque se considérant comme étant de gauche ou anti-impérialiste puisse se plaindre que des gens sortent dans la rue pour protester contre le nouveau chef de la classe ennemie. Si vous étiez présent aux manifestations, vous auriez vu que la plupart des participants étaient jeunes et provenaient des communautés directement attaquées. D’autres venaient de mouvements comme « Black Lives Matter » ou pro-immigration, et ils étaient dans la rue sous l’administration Bush et Obama. (Tous les détracteurs des manifestations anti-Trump étaient-ils dans la rue avec eux ?)

Un des objectifs principaux d’une politique publique capitaliste est de faire en sorte que les manifestants protestent dans les urnes plutôt que dans la rue. Aujourd’hui, les gens sont dans la rue. La principale raison de la méfiance des classes dirigeantes envers le candidat Trump provenait de la crainte qu’il provoque un regain populaire.

Les anti-Trump ont-ils besoin de comprendre la situation en Syrie et en Libye pour protester contre le plan assumé de Trump de déclarer ici la guerre contre les Noirs, les Arabes et les Latinos? Si nous, les anti-impérialistes, sommes dans la rue avec le peuple, c’est parce que cela nous donne l’opportunité d’expliquer aux gens les autres enjeux.

Certaines de ces problématiques sont-elles détournées par les Démocrates ? Evidemment. C’est le rôle même du parti Démocrate que de détourner. C’est seulement lorsque l’on est dans la lutte et que l’on est en contact avec des idées révolutionnaires que l’on peut réellement apprendre.

Les changements révolutionnaires surviennent lorsque ceux qui d’habitude ne font rien se mettent en mouvement. Tout le défi est de réussir à les mettre en mouvement.

D’où pensez-vous  que l’humain tire sa volonté révolutionnaire ? C’est dans le processus de lutte et de confrontation que les gens peuvent devenir radicaux.

 

La révolution Russe

La Révolution russe de 1905 a commencé avec une manifestation menée par un prêtre, qui demandait au « Bon Tsar, petit père des peuples » de mettre en place certaines réformes. Ce jour-là, la police du « Bon Tsar » tira à balles réelles sur les manifestants.

Douze ans plus tard, les femmes de St Pétersbourg se mirent en grève à l’occasion de la Journée Internationale de la Femme. Les hommes ne les rejoignirent que le lendemain (les femmes ne les ont pas grondés parce qu’il était absent la veille). Cinq jours plus tard, les femmes, les hommes, l’armée et les travailleurs renversèrent le Tsar et ouvrirent le chemin à la révolution socialiste qui devait commencer huit mois plus tard.

Mon premier acte politique, quand j’étais très jeune, a été de donner des flyers pour un sénateur. Il s’agissait de Mr. McCarthy dit « Clean Gene ». Il avait la réputation d’être opposé à la guerre du Vietnam, bien qu’il se considérait comme impérialiste. Quelques semaines plus tard, je me suis retrouvé à soutenir les « Black Panthers » et à courir les rues arborant le drapeau du Front National de Libération du Vietnam.

Cela me fait également penser que nous, le « Parti du Monde des Travailleurs », sommes les seuls à avoir organisé aux Etats-Unis des manifestations contre le fascisme en Ukraine. Nous sommes les seuls à avoir défendu la rébellion des provinces de l’est, que l’on appelle aujourd’hui Novorossia[2]. Nous sommes les seuls à avoir soutenu l’annexion de la Crimée par la Russie, contre le régime profasciste de Kiev. Nous avons également marché contre l’intervention américaine en Syrie.

On se demande bien si les puristes qui aujourd’hui méprisent les anti-Trump étaient à ces manifestations. Probablement pas, les manifestations auraient pris une autre ampleur.

Mais s’ils veulent nous rejoindre maintenant, on ne les repoussera pas.

 

Traduit de l’anglais par Thomas Frénéat pour Investig’Action

Source originale: Workers World

Source: Investig’Action

 

Notes:

[1] Soldats de l’armée américaine.

[2] « Nouvelle Russie », projet de république confédéral non reconnu internationalement.