L’islamisme sunnite #3 : Géopolitique de l’islamisme au XXe siècle

La crise du monde musulman se poursuit au lendemain de la Première Guerre mondiale1. L’incapacité des leaders arabes de l’époque à établir un État indépendant constitue l’un des facteurs principaux de cette décadence. Elle se traduit notamment par l’abolition du califat en 1924 et par la permanence de la colonisation européenne à travers l’édification des mandats sous l’auspice de la Société des Nations2.

Durant cette période, certains penseurs émergent et s’inscrivent dans la continuité des réformistes musulmans des décennies précédentes. Tout comme leurs prédécesseurs, ils estiment que le déclin du monde musulman est le résultat du divorce entre la société des musulmans et la réalité de l’islam3. Il paraît donc impératif de revenir à l’islam des origines avec l’idée que l’islam est une religion totale qui couvre tous les domaines de l’existence. Les penseurs du XIXe siècle étaient tout à la fois fondamentalistes et modernistes4. Ils souhaitaient réconcilier l’islam avec la modernité et, pour ce faire, ils ont tenté de relire les textes fondateurs à la lumière de la modernité avec un usage de la raison. De leur côté, les penseurs du XXe siècle ont une lecture plus conservatrice du message divin. D’après eux, il est certes important de revenir aux fondements, mais cela n’implique pas forcément une interprétation moderniste. Ils se limitent le plus possible à la lettre du texte, car la raison est source de déviance. Dès lors, il ne s’agit plus de moderniser l’islam, mais d’islamiser la modernité.

Tâchons donc d’expliquer dans cette troisième partie les facteurs ayant permis à cette pensée politique de triompher non seulement sur celle de ses ancêtres, mais aussi sur d’autres idéologies comme le panarabisme.

 

La naissance de l’association des Frères musulmans

Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, publié sur www.bbc.co.uk

Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, publié sur www.bbc.co.uk

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Moyen-Orient poursuit son agonie. Plusieurs associations musulmanes naissent à cette époque, la plus importante étant sans aucun doute celle des Frères musulmans (jamiat al-Ikhwan al-muslimin)5. Cette confrérie est fondée par Hassan Al-Banna6 (1906-1949) en 1928 dans la ville égyptienne d’Ismaïlia7. L’association milite pour l’islamisation de la société par le bas avant de s’accaparer le pouvoir et de créer un véritable État islamique (ad-dawla al-islamiyya)8. Il est intéressant de noter que le terme « dawla » n’est que la retranscription du concept européen d’État9. Les islamistes s’approprient donc un concept européen, étranger à l’islam. Au sein des sociétés musulmanes, il était auparavant d’usage de parler plutôt de califat. Hassan Al-Banna y ajoute toutefois une notion islamique : le respect de la charia, l’ensemble des règles morales et pénales qui régissent la vie d’un musulman.

Il s’agit donc d’accepter en partie un concept exogène, mais de l’islamiser. Mohamed Ali Adraoui, docteur en science politique, ajoute que la structure des Frères musulmans est aussi directement importée d’Occident10. L’association égyptienne est construite comme un parti politique de masse, portée par une idéologie mobilisatrice de masse11. On retrouve donc bien l’idée de réconcilier l’islam avec la modernité.

Pour la confrérie, l’islamisation de la société sera le résultat d’une action sociale et politique12. C’est uniquement à travers ces deux vecteurs qu’il sera possible de prendre le pouvoir. Au niveau social, il est important d’éduquer la population à l’aide de la prédication (da’wa), mais les Frères musulmans se distinguent aussi sur le terrain politique. Au début des années 1930, la confrérie participe aux élections et inscrit ainsi son action sur le terrain légal. Durant la décennie suivante, les tensions sont croissantes entre le gouvernement égyptien et les Frères musulmans. À travers son bras armé, l’association organise des assassinats qui débouchent sur une lutte féroce avec les autorités de l’époque13. Par la suite, les activistes du mouvement participent activement à la prise de pouvoir de Gamal Abdel Nasser suite à la Révolution des Officiers libres de 195214. Ils rentreront toutefois rapidement en dissidence avec le Raïs. Sous le règne de ce dernier, les Frères musulmans subiront une importante répression qui durera jusqu’à la mort du leader charismatique égyptien, en septembre 1970. Cette épisode de l’histoire égyptienne permet – pour un temps – au panarabisme de supplanter le panislamisme. Sous Nasser, le nationalisme arabe connaît effectivement ses heures de gloires. Elles seront malgré tout de courte durée.

De manière concomitante, la répression favorise la radicalisation d’une partie de la base populaire des Frères musulmans qui commence à théoriser l’usage de la force15. Un homme, Sayyid Qotb (1906-1966 – photo ci-dessus), devient le père de la mouvance contemporaine du salafisme djihadiste. Cet ancien journaliste publie durant ses années d’emprisonnement deux livres intitulés À l’ombre du Coran etSignes de piste dans lesquels il théorise la notion de « djihad offensif »16. Il considère qu’aucun compromis avec la société musulmane actuelle n’est possible, puisqu’elle se trouve à l’état d’ignorance (jahiliyya), c’est-à-dire l’état des sociétés pré-islamiques17. Le devoir de révolte contre un État musulman jugé impie est alors obligatoire. Selon lui, l’instauration d’un véritable État islamique n’est possible qu’à l’aide de la violence18 A. C’est à partir de l’œuvre de cet idéologue que le mouvement islamique commence à se fragmenter.

Principaux groupes armés islamistes sunnites. Cécile Marin : « Les principaux groupes armés islamistes sunnites », publié en février 2015, disponible sur http://www.monde-diplomatique.fr (source Julien Théron).

Principaux groupes armés islamistes sunnites. Cécile Marin : « Les principaux groupes armés islamistes sunnites », publié en février 2015, disponible sur http://www.monde-diplomatique.fr (source Julien Théron).

Sayyid Qotb est pendu en 1966, mais ses écrits se propagent à travers toutes les terres d’islam. D’après le politologue Gilles Kepel, la pendaison du penseur islamique entérine définitivement la rupture entre le nationalisme arabe, incarné à l’époque par Nasser, et l’islamisme19. Après la mort de Qotb, le rapport entre les deux idéologies est renversé au profit de l’islamisme qui devient petit à petit la nouvelle utopie mobilisatrice du monde musulman. La publication des écrits du savant égyptien contribue largement à ce phénomène. Le frère de Sayyid, Mohammed Qotb, exilé en Arabie saoudite où il devient professeur, favorise la propagation des idées de son ainé. D’ailleurs, Ayman al-Zawihiri, leader actuel d’Al-Qaïda, fut notamment un des étudiants de Mohammed Qotb20.

Zawahiri est également l’auteur d’un ouvrage intitulé Chevalier sous la bannière du Prophète où il est plusieurs fois fait référence à Sayyid Qotb. L’apport de Qotb est central pour comprendre les prémisses de l’idéologie islamique. La base doctrinale du salafisme djihadiste est bien évidemment plus large, mais Qotb prend une place toute particulière. Les jalons du salafisme djihadiste étant posés, il ne manque plus qu’un contexte favorable pour que ce mouvement s’impose durablement. Celui-ci adviendra à partir du lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à l’heure où la Guerre froide s’intensifie sur le théâtre moyen-oriental.

 

Guerre froide arabe

       « Vous ne pouvez pas être sérieusement nationaliste si vous n’êtes pas tout à fait ouvert à l’islam. Car l’islam est l’identité même de cette nation. »21

   Adel Hussein, ancien secrétaire du parti du travail égyptien

Durant la Guerre froide, le monde arabe est ébranlé par l’émergence d’importantes rivalités internes. Les principaux acteurs arabes de l’époque sont l’Égypte de Gamal Abdel Nasser et l’Arabie saoudite du roi Fayçal. Les Saoudiens vont se positionner comme les champions de l’islam face à la montée des dictatures arabes nationalistes et socialisantes. Cette période coïncide avec le début de la grande expansion du wahhabisme. À l’aide de sa puissance financière acquise grâce à la découverte du pétrole, Riyad développe une propagande religieuse en adéquation avec l’idéologie du régime. Il s’agit de réanimer l’idéologie panislamisme face au panarabisme, ni plus ni moins.

Dans le même temps, le Raïs égyptien, qui vient d’arriver au pouvoir (1954), se retourne contre les Frères musulmans qu’il persécute. Ces derniers immigrent en Arabie saoudite où ils sont a contrario bien accueillis. La monarchie saoudienne profitera pleinement de ce capital humain pour consolider l’édification de son jeune royaume. Elle utilisera également le savoir des Frères musulmans pour propager la parole de l’islam afin de lutter contre les autres idéologies – communisme et panarabisme – à travers des organisations non gouvernementales.

Une institution illustre parfaitement la volonté saoudienne d’infléchir la production islamiste dans un sens conservateur. Il s’agit de la création de la Ligue islamique mondiale (LIM) (Rabita)22 en 1962 qui devient rapidement un instrument au service de la diplomatie saoudienne. En effet, membre observateur de nombreuses institutions onusiennes telles que l’UNESCO et l’UNICEF, la LIM vise ainsi à renforcer l’idéologie du royaume sur la scène internationale. Selon le spécialiste du salafisme Samir Amghar, les fondateurs de la LIM aspirent à affirmer l’hégémonie saoudienne sur l’islam qui est alors perçu comme une ressource stratégique23. La Rabita s’efforce d’étendre autant que possible ses domaines d’activités : construction de mosquées, aide humanitaire, enseignement, apprentissage du Coran, tout ceci étant payé par la LIM à travers la maison des Saoud24. Grâce à l’augmentation des revenus pétroliers, le royaume entre dans une ère prodigieuse qui lui permet de tout financer25. Selon l’historien libanais Georges Corm, il n’est donc pas étonnant que la situation de l’Arabie saoudite laisse rêveurs les autres peuples arabes, beaucoup plus pauvres26.

La monarchie saoudienne va ensuite bénéficier de la guerre israélo-arabe de 1967 qui sonne définitivement le glas du panarabisme27. Riyad jouira également d’une certaine légitimité religieuse grâce à sa souveraineté sur les Lieux saints de l’islam (La Mecque et Médine). L’Arabie saoudite possède donc toutes les cartes en main pour remporter cette Guerre froide arabe. Grâce aux pétrodollars et à la défaite du panarabisme, le wahhabisme s’impose petit à petit comme l’épicentre de la référence religieuse musulmane et l’islamisme comme la meilleure idéologie mobilisatrice. Gilles Kepel nous explique d’ailleurs que, une fois le danger du nassérisme écarté, on observe une uniformisation doctrinale basée sur l’exemple saoudien28. On constate alors la naissance de ce qu’on appelle le consensus islamique ou pax islamiyya.

Le monopole saoudien se prolonge dans les années 1970 et le soft power du royaume continue de se propager à grande échelle. La guerre du Kippour de 1973 et l’embargo proclamé sur le pétrole renforcent encore les positions idéologiques saoudiennes. D’après George Corm, le fait que le prix du baril soit multiplié par quatre après ce conflit permet aux États pétroliers (Arabie saoudite, Koweït, Qatar) d’exercer une influence considérable sur les autres sociétés musulmanes29. Il va même encore plus loin en affirmant que cette influence se retrouve également « dans les milieux financiers, politiques, médiatiques et académiques en Europe et en Occident »30. Les pétrodollars ainsi amassés favorisent grandement le rayonnement de la maison des Saoud. À cette époque, l’obédience doctrinale des masses musulmanes devient une condition sine qua non de l’aide apportée par Riyad qui fait tout pour laisser croire que sa puissance financière est d’origine divine31. L’islam est alors un instrument de soft power que l’Arabie saoudite n’hésite pas à manier à sa guise pour maintenir son leadership régional. Le royaume se dote d’une doctrine capable de s’imposer comme l’orthodoxie sunnite du monde, ce que le politologue Antoine Basbous qualifie de « Vatican wahhabite »32.

 

Le tournant de 1979 

L’année 1979 est redoutable pour l’Arabie saoudite. Trois événements majeurs viennent perturber la tranquillité relative du royaume. L’année s’ouvre avec la Révolution iranienne (en février) qui voit Téhéran contester d’emblée la légitimité de la dynastie saoudienne33. En Iran, des slogans portant l’inscription « il n’y a pas de roi en islam » visent explicitement le pouvoir saoudien. Ensuite, en novembre, un groupe d’extrémistes décide d’occuper la Grande Mosquée de la Mecque34. C’est l’émergence d’une contestation interne qui, au nom de l’islam, dénonce l’incompétence et la corruption de la famille royale. Enfin, en décembre, l’armée soviétique envahit l’Afghanistan. Riyad se met à financer des réseaux fondamentalistes sunnites pour lutter contre la propagation de la révolution iranienne dès les début des années 198035.

La monarchie profite également du chaos afghan pour envoyer son opposition intérieure se battre vers un front extérieur et lointain au nom de l’islam. Pareil soutien répond surtout à la nécessité de canaliser l’énergie des nouveaux militants radicaux. L’Arabie saoudite continue donc d’œuvrer à la légitimité religieuse du royaume dans le monde musulman et à encourager le développement d’une doctrine sunnite très conservatrice. Le fait que le roi Fahd prenne le titre de « Gardien des deux Lieux saints » (La Mecque et Médine) le 1ernovembre 1986 n’est pas anodin. Il souhaite ainsi accentuer l’aura religieuse du pays36. Depuis cette époque, l’Iran et l’Arabie saoudite s’affrontent pour le leadership régional. Cet antagonisme se traduit surtout en termes religieux37. Riyad décide encore une fois de brandir l’étendard de la religion mais cette fois-ci face à la résonnance de la Révolution iranienne. Le royaume ne connaîtra toutefois pas la même réussite que contre le panarabisme. Il devra en effet faire face à une opposition grandissante qui remet de plus en plus en cause l’autorité du politique saoudien. C’est l’ouverture du champ religieux à la concurrence.

 

L’imaginaire du djihad

Le début des années 1980 est une époque de bouillonnements religieux dans le royaume saoudien. À l’origine de cette nouvelle pensée islamique, on trouve la rencontre de deux mouvances : celle de la doctrine wahhabite et celle de l’organisation des Frères musulmans. Cette rencontre va former une hybridation qui va donner naissance à une nouvelle idéologie nommée par Stéphane Lacroix « salafisme politique »38. Cette dernière s’inspire des Frères musulmans au niveau politique et du salafisme (wahhabisme) aux niveaux religieux et social. Le plus connu des groupes saoudiens affiliés à cette mouvance est celui du Réveil islamique (sahwa islamiyya) qui est notamment l’auteur de la prise de la Grande Mosquée39.

En outre, dans le sillage de la Révolution iranienne, les chiites saoudiens se révoltent à leur tour en commémorant publiquement l’Ashoura (fête qui commémore Hussein, fils d’Ali) malgré l’interdiction officielle40. La maison des Saoud semble être prise en tenaille entre son conservatisme religieux et le réalisme politique de la dynastie royale, laquelle est plongée dans le jeu des relations internationales. Le territoire afghan devient le terrain de jeu des islamistes et permet la formation d’un imaginaire du djihad. L’Afghanistan devient un front de substitution pour des milliers de volontaires arabes. Dans cette région du sous-continent indien, le puritanisme religieux des Saoudiens et le militantisme organisé des Frères musulmans accouchent du salafisme djihadiste41. Autrement dit, on observe une hybridation des mouvements islamiques sur fond de géopolitique et d’intrigues de palais.

L’intervention soviétique en Afghanistan en décembre 1979 permet à l’Arabie saoudite de museler les revendications de son opposition intérieure42. La guerre devient également le lieu par excellence de la collaboration entre les Frères musulmans et les Wahhabites. Le conflit permet en effet la mise en place d’une résistance afghane à connotation islamique43. Derrière les volontaires partis faire le djihad se cachent de nombreux services secrets. Le prince saoudien Turki, chef des services de renseignements, l’Inter Service Intelligence (ISI), les services secrets de l’armée pakistanaise et le gouvernement américain ont joué un rôle précis dans la mise en place de la résistance islamique44. On observe donc une approbation tacite des grands pays occidentaux et musulmans de la propagande saoudienne, perçue comme un frein aux dangers de l’époque: le radicalisme, le communisme et l’islamisme iranien. Pour Ryad, l’occasion est rêvée de disputer à l’Iran sa prétention à représenter l’islam militant. Les Saoud pensaient toutefois à tort pouvoir garder sous contrôle cette résistance islamique.

 

La fin de la pax islamiyya

Au début des années 1990, les relations entre les différentes tendances islamiques sont tendues. La collaboration entre les Frères musulmans et les Saoudiens est sur le point de rompre et de mettre un terme à la pax islamiyya. Force est de constater que l’islamité des participants n’est pas suffisante pour une alliance solide. Le cadre national est partout dominant45. La première guerre du Golfe (1990-1991) constitue l’élément déclencheur de cette rupture.

Les salafistes politiques et djihadistes se sont opposés à l’intervention. Ils considèrent que l’arrivée des troupes américaines sur le territoire saoudien constitue une remise en cause du territoire sacré de l’islam46. De plus, ils reprochent notamment à Riyad son alignement sur les États-Unis. Les Saoudiens sont alors accusés d’avoir permis à une armée « d’impies » (les Américains) de protéger les Lieux saints de l’islam47. Quant aux salafistes quiétistes, ils sont favorables à l’arrivée des troupes américaines pour combattre l’armée irakienne de Saddam Hussein. À partir de là, salafistes politiques et djihadistes se sont mis à critiquer la monarchie saoudienne de manière virulente.

La rumeur voudrait que lors d’une rencontre entre le prince Sultan, ministre saoudien de la Défense, et Oussama Ben Laden, ce dernier aurait proposé de défendre le royaume face aux troupes irakiennes48. Le ministre aurait refusé cette proposition et l’absence d’accord aurait ainsi définitivement fissuré la mouvance islamiste. Le salafisme djihadiste est alors libéré de toute attache territoriale. La contestation de la monarchie saoudienne ne s’est toutefois pas limitée à la critique de la présence américaine.

Plusieurs séries d’articles sont publiés sur la toile à l’encontre du gouvernement, accusé de corruption, d’incompétence et de négligence vis-à-vis de ses obligations religieuses49. Dès lors, on voit naître à Riyad une opposition islamique sunnite très conservatrice qui revendique le pouvoir politique50.  La contestation prend par la suite une orientation violente avec l’organisation d’attentats sur le sol saoudien51. Selon le chercheur Mohammed Ali Adraoui, le déclenchement de la guerre du Golfe consacre donc la fin du consensus islamique52. Désormais, l’Arabie saoudite devient également l’ennemi d’une partie des islamistes.

 

L’islam en conflit

Les terrains d'affrontements entre Téhéran et Ryad au Moyen-Orient, publié sur http://www.ouest-france.fr/

Les terrains d’affrontements entre Téhéran et Ryad au Moyen-Orient, publié sur http://www.ouest-france.fr/

Au début des années 1990, l’Arabie saoudite est donc prise en tenaille. D’un côté, elle doit lutter contre une idéologie sunnite radicale qu’elle a enfantée. De l’autre, elle craint les ambitions régionales de l’Iran, lequel n’hésite pas à brandir l’étendard de l’islam. Les tensions perdurent jusqu’à ce jour entre Téhéran et Riyad. Dernier événement en date, la décapitation par le pouvoir saoudien du dignitaire chiite Nimr Al-Nimr, le 2 janvier 201653. Une lecture simpliste des divergences entre Téhéran et l’Arabie saoudite laisserait penser à un simple conflit à l’intérieur de l’islam opposant les sunnites aux chiites.

Cette vision est d’autant plus à l’ordre du jour que selon Olivier Roy, le Moyen-Orient connaît actuellement un renversement de l’équilibre politique entre chiisme et sunnisme54. Pour lui, l’intervention américaine de 2003 en Irak a bouleversé les équilibres régionaux et mis un terme à la suprématie des Arabes sunnites au Moyen-Orient. L’invasion de l’Irak a en effet détruit la frontière mentale entre la Perse chiite et le monde sunnite ottoman, puis arabe55. Cette frontière datait de 1639 et est restée intangible à tous les bouleversements contemporains jusqu’à l’intervention américaine. Autrement dit, le délitement de l’Irak a fait émerger un chiisme arabe que les pouvoirs sunnites, et surtout les monarchies du Golfe, exècrent.

L’émergence de la République islamique d’Iran est certes perçue comme une menace par les pays de la Péninsule arabique, mais non pas en raison de son appartenance à la doctrine chiite56. Téhéran et Riyad sont des puissances pétrolières de premier ordre et le golfe Persique détient la moitié des réserves mondiales57. Or, cette région est majoritairement chiite et Riyad redoute de la voir basculer sous l’influence iranienne58. Craignant pour leur hégémonie, les Saoud ne veulent évidemment pas d’un Iran puissant dans la région. L’opposition croissante entre Téhéran et Riyad laisse donc croire à une guerre au sein même de l’islam. Autrement dit, le chiisme serait en guerre contre le sunnisme. Derrière cette interprétation se cache l’idée même de l’existence des conflits religieux. Mythe ou réalité ? C’est l’objet de l’ultime partie de ce dossier.

 

Source: Jet d’encre

 

 

 L’islamisme sunnite #1 : « Wahhabisme et salafisme »

L’islamisme sunnite #2 : « Les mouvements réformistes musulmans du XIXe siècle »

L’islamisme sunnite #3 : « Géopolitique de l’islamisme au XXe siècle »

L’islamisme sunnite #4 : L’islam insécable n’existe pas


Bibliographie

 

Livres

BASBOUS, Antoine, L’islamisme: une révolution avortée, Hachette, Paris, 2000.

CORM, Georges, Le Proche-Orient éclaté 1956-2012, Tome I, La Découverte, Paris, 2012.

CORM, Georges, Pensée et politique dans le monde arabe, contextes historique et problématique XIXe XXIe siècle, La Découverte, Paris, 2014.

KEPEL, Gilles, Fitna, guerre au cœur de l’islam, Gallimard, Paris, 2004.

KEPEL, Gilles, Jihad, Gallimard, Paris, 2003.

KEPEL, Gilles, Le Prophète et le Pharaon, Les mouvements islamiques dans l’Égypte contemporaine, Gallimard, Paris, 2012.

LARROQUE, Anne-Clémentine, Géopolitique des islamismes, Presses Universitaires de France, Paris, 2014.

MENORET, Pascal, L’énigme saoudienne, Les Saoudiens et le monde 1744-2003, La Découverte, Paris, 2003.

RIGOULET-ROZE, David, Géopolitique de l’Arabie Saoudite, Armand Colin, Paris, 2005.

ROUGIER, Bernard, Qu’est ce que le salafisme, Presses Universitaires de France, Paris, 2008.

ROY, Olivier, L’échec de l’islam politique, Editions du Seuil, Paris, 1992.

ROY, Olivier, Le croissant et le chaos, Hachette Littératures, Paris, 2007.

ROY, Olivier, Généalogie de l’islamisme, Pluriel, Paris, 2010.

SPITAELS, Guy, La triple insurrection islamiste, Luc Pire, Paris,  2005.

 

Articles périodiques

AMGHAR, Samir, La Ligue islamique mondiale en Europe : un instrument de défense des intérêts stratégiques saoudiens, Critique internationale, 2011/2 (n° 51), p. 113-127.

ROUGIER, Bernard, « L’islamisme face au retour de l’islam ? », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2004/2 (n° 82), p. 103-118.

 

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La rédaction : « Les Frères musulmans dans la Péninsule arabique: répression et intégration au jeu politique », publié le 18.11.2014, disponible sur http://orientxxi.info, (consulté le 11.12.2015).

Matthieu Stricto : « ISLAM: Quiétistes, politiques, djihadistes : qui sont les salafistes ? », publié le 30.11.2015, disponible sur http://www.lemondedesreligions.fr, (consulté le 22.01.2015).

Nabil Mouline : « Genèse du djihadisme », publié en décembre 2015, disponible sur http://www.monde-diplomatique.fr, (consulté le 10.12.2015).

Nabil Mouline : « L’expansion de l’islam traditionaliste », Manière de voir (L’Emprise des religions), N°145, février-mars 2016, p. 6-9.

Nabil Mouline : « Surenchères traditionalistes en terre d’islam », publié en mars 2015, disponible sur http://www.monde-diplomatique.fr, (consulté le 12.12.2015).

OLJ : « Le monde chiite s’insurge après l’exécution du cheikh Nimr al-Nimr en Arabie », publié le 02.01.2016, disponible sur http://www.lorientlejour.com, (consulté le 10.01.2016).

Olivier Roy : « L’islam au pied de la lettre », publié en avril 2002, disponible sur http://www.monde-diplomatique.fr, (consulté le 11.12.2015).

Pierre-Marie Léoutre : « Sayyed Qotb, l’inventeur du jihadisme salafiste (1/3) », publié le 30.09.2015, disponible sur http://www.querellesdorient.fr, (consulté le 12.12.2015).

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Sitographie

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Vidéographie

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Stéphane Lacroix – Frères musulmans et salafistes, IReMMO, ajoutée le 07.03.2014, disponible sur https://www.youtube.com, (consulté le 10.01.2016).

Stéphane Lacroix – Les Frères Musulmans égyptiens, de l’origine aux défis du pouvoir. EHESS, ajoutée le 05.02.2013, disponible sur https://www.canal-u.tv, (consulté le 18.11.2015).

 

1 SPITAELS, Guy, La triple insurrection islamiste, Luc Pire, Paris,  2005.

2 KEPEL, Gilles, Jihad, Gallimard, Paris, 2003, p. 56.

3 Stéphane Lacroix – Les Frères Musulmans égyptiens, de l’origine aux défis du pouvoir, EHESS, ajoutée le 05.02. 2013, disponible sur https://www.canal-u.tv/video/ehess/, (consulté le 18.11.2015).

4 Stéphane Lacroix – Les Frères Musulmans égyptiens, de l’origine aux défis du pouvoir, EHESS, ajoutée le 05.02.2013, disponible sur https://www.canal-u.tv/video/ehess/, (consulté le 18.11.2015).

5 Hassan Al-Banna n’est pas l’unique penseur de l’islamisme contemporain. Abu Ala Maududi (1903-1979) fonde en 1941 le Jama’at-i Islami (parti islamique) dans le sous-continent indien. Ses écrits seront également repris par de nombreux penseurs.

6 Il est l’un des disciples de Rachid Rida qui était lui-même un disciple de Muhammad Abdhu.

7 Il est intéressant d’observer que la ville d’Ismaïlia, qui se situe proche du Canal de Suez, est aujourd’hui à la pointe de l’opposition aux Frères musulmans. Nabil Mouline : « Genèse du djihadisme », publié en décembre 2015, disponible sur http://www.monde-diplomatique.fr, (consulté le 10.12.2015).

8 Stéphane Lacroix – Les Frères Musulmans égyptiens, de l’origine aux défis du pouvoir, EHESS, ajouté le 05.02.2013, disponible sur https://www.canal-u.tv/video/ehess/, (consulté le 18.11.2015).

9 Le terme de « dawla » est aurait été inventé pour traduire le terme d’État par les penseurs musulmans du XIXe siècle.

10 Mohamed Ali Adraoui – Le modèle islamiste en question, Les Jeudis de l’IMA, Institut du Monde Arabe, ajoutée le 09.12.2013, disponible sur https://www.youtube.com, (consulté le 18.12.2015).

11 On voit donc bien qu’opposé historiquement l’Occident à l’islamisme n’a pas beaucoup de sens.

12 ROY, Olivier, L’échec de l’islam politique, Editions du Seuil, Paris, 1992, p. 59.

13 Le mouvement est à l’origine de l’assassinat du Premier ministre en 1948. Cette affaire débouche sur l’interdiction de la confrérie et au meurtre d’Hassan Al-Banna l’année d’après. Le mouvement est alors affaibli par des divisions internes. Marie Vannetzel – Les Frères musulmans : Idéologie et fonctionnement, IReMMO, ajoutée le 06.03.2014, disponible sur https://www.youtube.com, (consulté le 10.01.2016).

14 La rédaction : « Les Frères musulmans : genèse et idéologie d’un mouvement », publié le 21.10.2014, disponible sur http://orientxxi.info, (consulté le 10.12.2015).

15 Nabil Mouline : « Genèse du djihadisme », publié en décembre 2015, disponible sur http://www.monde-diplomatique.fr, (consulté le 10.12.2015).

16 KEPEL, Gilles, Le Prophète et le Pharaon, Les mouvements islamiques dans l’Égypte contemporaine, Gallimard, Paris, 2012, p. 31,

17 ROY, Olivier, op.cit., 1992, p. 59.

18 ROY, Olivier, Généalogie de l’islamisme, Pluriel, Paris, 2010, p. 59-58.

18 A: (NDLR) Dans Jihad made in USA, Mohamed Hassan développe une autre approche de la pensée de Qotb. Selon lui, le penseur égyptien avait un pied dans le réformisme et un pied dans le radicalisme. Les terroristes qui se réclament de Qotb se livreraient à une interprétation abusive de ses idées.

19 KEPEL, Gilles, Jihad, Gallimard, Paris, 2003, p. 49.

20 Pierre-Marie Léoutre : « Sayyed Qotb, l’inventeur du jihadisme salafiste (1/3) », publié le 30.09.2015, disponible sur http://www.querellesdorient.fr, (consulté le 12.12.2015).s

21 BURGAT, François, L’islamisme en face, La Découverte, Paris, 2007, p. 42.

22 Notons également la création à Jeddah en 1973 de la Banque de développement islamique.

23 AMGHAR, Samir, La Ligue islamique mondiale en Europe : un instrument de défense des intérêts stratégiques saoudiens, Critique internationale, 2011/2 (n° 51), p. 116.

24 Nabil Mouline : « L’expansion de l’islam traditionaliste », Manière de voir (L’Emprise des religions), N°145, février-mars 2016, p. 7.

25 CORM, Georges, Le Proche-Orient éclaté 1956-2012, I, La Découverte, Paris, 2012, p. 368.

26 Ibid., 2012, p. 370.

27 Nabil Mouline : « Surenchères traditionalistes en terre d’islam », publié en mars 2015, disponible sur http://www.monde-diplomatique.fr, (consulté le 12.12.2015).

28 KEPEL, Gilles, op.cit., 2003, p. 92.

29 CORM, Georges, Pensée et politique dans le monde arabe, contextes historique et problématique XIXe-XXIè siècle, La Découverte, Paris, 2014, p. 110.

30 Ibid., p. 110. Voir également l’ouvrage de Nicolas Beau, Paris, capitale arabe, Seuil, Paris, 1995.

31 Ibid., p. 119.

32 BASBOUS, Antoine, L’islamisme: une révolution avortée, Hachette, Paris, 2000, p. 60.

33 ROY, Olivier, op.cit., 1992, p. 170.

34 Le 20 novembre (premier jour de l’hégire), des radicaux dirigés par Juhayman al ‘Utaybi prennent d’assaut la Grande Mosquée. KEPEL, Gilles, Fitna, guerre au cœur de l’islam, Gallimard, Paris, 2004, p. 235.

35 Olivier Roy : « L’islam au pied de la lettre », publié en avril 2002, disponible sur http://www.monde-diplomatique.fr, (consulté le 11.12.2015).

36 RIGOULET-ROZE, David, Géopolitique de l’Arabie Saoudite, Armand Colin, Paris, 2005, p. 130.

37 L’Arabie Saoudite parlera notamment de « l’islam véritable » contre « l’hérésie chiite ».

38 Stéphane Lacroix – Frères musulmans et salafistes, IReMMO, ajoutée le 07.03.2014, disponible sur https://www.youtube.com, (consulté le 10.01.2016).

39 Les instigateurs de cette attaque prétendent véhiculer les vraies valeurs wahhabites. RIGOULET-ROZE, David, Géopolitique de l’Arabie saoudite, Armand Colin, Paris, 2005, p. 181.

40 Fête lors de laquelle les chiites commémorent le martyr de l’imam Hussein, petit-fils du prophète. MENORET, Pascal, L’énigme saoudienne, Les Saoudiens et le monde 1744-2003, La Découverte, Paris, 2003, p. 130.

41 Mohammed Ali Adraoui – Qui sont les Salafistes ?, Jeudis de l’IMA, Institut du Monde Arabe, ajouté le 08.03.2013, disponible sur youtube, (consulté le 18.11.2015).

42 Le salafisme politique porte la contestation contre la monarchie saoudienne. La rédaction : « Les Frères musulmans dans la Péninsule arabique: répression et intégration au jeu politique », publié le 18.11.2014, disponible sur http://orientxxi.info, (consulté le 11.12.2015).

43 KEPEL, Gilles, Jihad, op.cit., 2003, p. 221.

44 ROY, Olivier, op.cit., 1992, p. 173.

45 L’idée d’une internationale islamiste ne coïncide pas avec la réalité du terrain. Les organisations islamistes s’alignent sur les positions de leur pays respectif.

46 Matthieu Stricot : « ISLAM: Quiétistes, politiques, djihadistes : qui sont les salafistes ? », publié le 30.11.2015, disponible sur http://www.lemondedesreligions.fr, (consulté le 22.01.2015).

47 Le 7 août 1990, le roi Fahd sollicite l’aide de l’armée américaine pour protéger le royaume des troupes de Saddam Hussein. KEPEL, Gilles, Fitna, guerre au cœur de l’islam, Gallimard, Paris, 2004, p. 252.

48 KEPEL, Gilles, op.cit., 2004, p. 259.

49 ROUGIER, Bernard, Qu’est ce que le salfisme, PUF, Paris, 2008, p. 41.

50 ROY, Olivier, op.cit., 1992, p. 173.

51 Un attentat est commis à Riyad en novembre 1995 et un autre au camp américain d’Al-Khobar en juin 1996.

52 Mohammed Ali Adraoui – Qui sont les Salafistes ?, Les Jeudis de l’IMA- Institut du Monde Arabe, ajoutée le 08.03.2013, disponible sur youtube, (consulté le 18.11.2015).

53 OLJ : « Le monde chiite s’insurge après l’exécution du cheikh Nimr al-Nimr en Arabie », publié le 02.01.2016, disponible sur http://www.lorientlejour.com, (consulté le 10.01.2016).

54 ROY, Olivier, Le croissant et le chaos, Hachette Littératures, Paris, 2007, p. 91.

55 Le dessous des cartes – L’islam en conflit (2/2), vidéo ajoutée le 31.12.2015, disponible sur http://www.youtube.com, 2015, (consulté le 10.01.2016).

56 Le dessous des cartes – L’islam en conflit (1/2), vidéo ajoutée le 24.01.2015, disponbile sur https://www.youtube.com, (consulté le 10.01.2016).

57 Ibid.

58 Ibid.