« Le peuple reste fidèle à la Révolution Bolivarienne”

 Le discours dominant des médias sur le Venezuela est calqué sur celui de l’opposition : la crise économique n’est qu’un prétexte, un décor. Le gouvernement serait le principal responsable et la seule mesure pour la régler serait la destitution du président Nicolas Maduro. Pourtant, l’image fabriquée d’“État en faillite” et de “crise humanitaire” ne correspond pas à la réalité telle que la décrivent les organismes des Nations unies…Les réussites sociales du Venezuela en matière de droits à l’alimentation, à la santé, à l’éducation et au logement constituent donc un angle mort dans cette vision dominante. La déstabilisation politique à travers la “guerre économique” en est un autre. À l’occasion de l’anniversaire des 18 années du processus bolivarien, nous nous sommes entretenus avec Andrés Bansart, professeur de l’Université Simon Bolivar à Caracas et auteur du livre “Comprendre le Venezuela” pour dévoiler la complexité des défis que le pays affronte actuellement.

 

Il y a 18 ans, Hugo Chávez était élu président. Il démarra un Processus Constituant qui donna naissance à la Constitution toujours en vigueur. Son caractère progressiste a été salué comme une source d’inspiration pour les processus latino-américains, dans un contexte où le néolibéralisme battait son plein. Comment expliquez-vous l’image si négative que la culture dominante, surtout à travers les médias européens, a projetée sur la réalité de votre pays et de la Révolution Bolivarienne ?

 

Si on veut être honnête, il faut réinterpréter l’Histoire, car qui l’a écrite ? Lorsque les dictatures faisaient rage dans de nombreux pays d’Amérique latine, le Venezuela était considéré comme un exemple de démocratie. Lorsque, au milieu des années 70, j’ai quitté le Chili pour m’installer au Venezuela et devenir Vénézuélien, j’ai aussitôt remarqué qu’il s’agissait d’une fausse démocratie.

 

Le « Pacte de Punto Fijo » avait organisé la vie politique du pays en 1958, avec comme acteurs le parti social-démocrate “Acción Democrática” et le parti démocrate-chrétien “COPEI”. Cet arrangement classiste et exclusif a duré quarante ans jusqu’à ce que Hugo Chávez apparaisse sur la scène politique.

 

Voilà pour ce qui concerne l’Histoire proche. Mais pour comprendre la situation actuelle, il faut connaître aussi l’Histoire plus lointaine, celle du XIXème et celle de la première moitié du XXème siècle, l’Histoire des haciendas, de l’esclavage, puis du pétrole, des déplacements de populations, des monopoles, des transnationales, de certains groupes sociaux qui ont vendu le pays à leur profit.

 

Dans votre livre vous accordez une importance particulière à la naissance de la culture rentiste, à travers ce qui a été nommé comme  « l’État pétrolier ». Cette matière première est-elle le fil conducteur qui nous permet de comprendre l’Histoire de votre pays ?

 

Oui, il y a eu le pétrole. Il y a toujours le pétrole. Le pétrole, cette richesse apparente, a empoisonné le pays. Cette richesse a appauvri le pays. Le pays en est arrivé à acheter presque tout ce qu’il consommait. “Les prix montent; on peut acheter plus. Ils baissent; on achète moins. Puisqu’on peut acheter sans rien produire, on ne produit rien et on achète”…

 

Or, qui contrôle les ventes de pétrole ? Qui décide de ce qu’on produit ou de ce qu’on ne produit pas? Qui achète à l’extérieur et revend à l’intérieur? Qui décide des prix de ce qui se vend ? Qui, dirais-je même, organise et entretient la richesse et la pauvreté, qui utilise l’injustice ?

 

En 1989, le peuple s’est soulevé, mais le régime “démocratique” a fait taire sa voix. En 1992, le lieutenant-colonel Hugo Chávez avec quelques camarades, interprétant ce que voulait crier cette bouche bâillonnée, a tenté de renverser le pouvoir. Cela n’a pas réussi. La vie de la “démocratie” s’est poursuivie : élections et murmures. Le lieutenant-colonel était en prison. Il devint célèbre en prison. On le fit alors sortir de prison: Chávez était né !

 

 

Il devint président : la Constituante, une nouvelle Constitution, une nouvelle République, le peuple se réveillait. Les groupes qui contrôlaient la vente du pétrole, qui décidaient ce qu’on devait consommer, qui ne voulaient pas investir puisqu’avec des jeux de signatures ils gagnaient tant d’argent, ces groupes qui importaient s’ils le voulaient et quand ils le voulaient, ces groupes – qui contrôlaient aussi les médias, l’éducation, la culture -, ne voulaient pas d’un Chávez. Ils essayèrent de l’éliminer. Mais le peuple était alors bien éveillé.

 

Puis s’est passé ce que l’on sait : les Missions qui apportèrent tant de bien aux secteurs les plus pauvres, en commençant par la dignité récupérée, les tentatives de coup d’État, la maladie de Chávez, sa mort… Entre-temps, les prix du pétrole qui étaient montés dans les rayons du “supermarché mondial” à des sommets jamais atteints, baissèrent brusquement…

 

La chute des prix du pétrole est un tournant qui détermine la situation récente dans le pays. Dans quel contexte a-t-elle eu lieu?

 

Chávez venait de mourir. Maduro venait de gagner l’élection présidentielle. Les prix des produits de première nécessité grimpèrent à une vitesse ahurissante. Le gouvernement de Maduro décida de poursuivre les Missions. Beaucoup de produits de première necessité disparurent. Mais les Missions se poursuivirent : un million et demi de logements construits dans le cadre de la “Misión Vivienda”.

 

Un phénomène doit être souligné. En d’autres temps, la situation économique aurait engendré un soulèvement populaire. Cette fois-ci, le peuple est patient. C’est qu’il a changé. Il y a maintenant une conscience parmi les forces vives de ce peuple. Puis, il y a la coalition civico-militaire avec des Forces Armées révolutionnaires qui bloquent toutes les tentatives de la droite de renverser le gouvernement. Néanmoins, vues les circonstances de plus en plus difficiles, le président Maduro dut lancer un “Agenda Économique”.

 

Revenons sur le contexte de crise économique qui a frappé le Venezuela ces deux dernières années…Les médias européens ont focalisé leur attention sur la pénurie de produits de consommation et attaqué exclusivement la gestion du gouvernement du Venezuela. Que pensez-vous de ce traitement médiatique ?

 

On peut facilement décrire les phénomènes…la presse le fait très bien ! Il est plus difficile de les analyser, d’en trouver les causes et de les expliquer. C’est pour cela que nous avons écrit et publié en français le livre “Comprendre le Venezuela”. Pour comprendre, il faut chercher dans l’histoire lointaine et proche des sociétés – histoire économique, sociale, culturelle, politique – les possibles causes des phénomènes que l’on observe.

 

On ne peut nier les files énormes aux portes des supermarchés et des magasins. Il manque des produits de base. Il est impossible de ne pas se préoccuper du manque de médicaments qui rend la vie de très nombreuses familles extrêmement difficile. Il y a des choses qu’on ne peut cacher. Mais ce qui est facile à cacher, ce sont les raisons de ces choses, les causes des phénomènes qu’on vit ou qu’on observe.

 

Auriez-vous des exemples ?

 

Permettez-moi de vous raconter une double anecdote. Durant la campagne électorale présidentielle, qui eut lieu après le décès d’Hugo Chávez, j’assistai à une réunion de militants et pris la parole pour raconter ce que j’avais vu et vécu au Chili en 1973 – soit plus de trente ans auparavant – pendant le gouvernement de Salvador Allende.

 

Il manquait de tout dans les boulangeries, les boucheries et les pharmacies. Il y avait des queues interminables aux portes des magasins. Nous le savions : il ne s’agissait pas d’un événement fortuit, mais du résultat d’un processus de déstabilisation qui durait depuis l’accession au pouvoir de l’Unité Populaire et, particulièrement, depuis la victoire de celle-ci aux dernières élections du mois de mars de cette même année 1973.

 

Je posai la question suivante aux camarades : “Quel était l’un des points stratégiques importants de cette guerre économique destinée à retourner les classes populaires et moyennes contre le gouvernement?”…Après une pause, je donnai une réponse qui peut-être sembla surprenante : “Les salons de coiffure pour dames !”

 

La stratégie était la suivante : les dames bavardent. Elles critiquent la situation. Une d’entre elles dit – elle a reçu l’ordre de le dire-  que dans tel ou tel supermarché du quartier on vend de la farine, alors qu’il est difficile de s’en procurer. Lorsqu’elles sortent du salon de coiffure, les dames en question se rendent au supermarché. Elles n’y aurait peut-être pas été et, si elles comptaient y aller, elles auraient sans doute acheté un seul kilo de farine. Mais elles en achètent plusieurs. Pendant la matinée, deux nouvelles courent : il n’y a plus de farine, mais il y en aurait dans le supermarché cité. On se précipite. On va au supermarché, alors qu’on n’y serait peut-être pas allé. On achète de la farine, alors qu’on n’en aurait peut-être pas acheté. On achète plusieurs kilos: “on ne sait jamais ce qui pourrait se passer demain”, etc, etc.

 

L’après-midi, les clientes qui ont appris la nouvelle un peu tard, doivent se rendre à l’évidence : il n’y a pas de farine au supermarché !… Le lendemain, on fait le même coup avec le sucre, l’huile, le riz ou d’autres aliments. Ainsi vient l’angoisse. Bien sûr, on impute au gouvernement de l’Unité Populaire la responsabilité de cette “pénurie”. Je racontai cette anecdote en affirmant que ce même phénomène allait se produire, d’une manière ou d’une autre, au Venezuela si Nicolás Maduro gagnait les élections. Malheureusement, j’avais raison…

 

Comment ce phénomène de pénurie s’est-il développé dans votre pays?

 

Le phénomène n’a pas tardé à apparaître, puis à s’amplifier et à devenir une obsession pour l’ensemble de la population venezuelienne. Les denrées manquaient de plus en plus. Les gens étaient de plus en plus mécontents. Les médicaments disparaissaient, provoquant des problèmes de plus en plus graves. L’opposition mettait de l’huile sur le feu. Elle gagna les élections législatives en annonçant la chute toute prochaine du président de la République.

 

Or, Maduro n’est pas tombé. L’opposition a prévu des soulèvements populaires. Les soulèvements ne se sont pas produits. Elle pensait que les Forces Armées allaient se rebeller. Mais l’union civico-militaire ne se rompit pas.

 

Selon vous, en quoi consiste exactement la guerre économique ? Quels acteurs en profitent et comment décririez-vous cette stratégie ?

 

Une guerre, ce sont des ennemis qui s’affrontent et des intérêts de part et d’autre. Les ennemis ce sont le peuple et ceux qui l’attaquent. Ceux qui l’attaquent, sont, à l’intérieur, deux types d’acteurs : les profiteurs économiques et les gens qui, parce qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils sont manipulés, se laissent tromper. A l’extérieur, ce sont ces mêmes personnes qui, de leur confort, critiquent le pouvoir pour s’en emparer, et les entreprises financières qui veulent aussi récupérer les avantages qu’elles ont perdus. Ces transnationales sont appuyées largement par une presse qu’elles-mêmes financent. Puis, de l’autre côté, il y a donc le peuple qui, cette fois, n’est plus dupe et qui, malgré ce qu’il souffre reste fidèle à la Révolution Bolivarienne qui est sa révolution.

 

Au milieu de cette crise économique, la droite gagne les élections législatives fin 2015. Pourtant, un an après, on constate que le soutien populaire au gouvernement est toujours important. Comment l’expliquez-vous ?

 

C’est parce que le peuple défend ce qu’il considère comme étant sa Révolution, qu’il a tant de patience, qu’il est capable de faire face à l’adversité, de maintenir une éthique révolutionnaire. En 1989, il s’était soulevé et avait d’ailleurs payé un fort tribut en vies pour ce soulèvement. Ce qui avait fait réfléchir Hugo Chávez et de nombreux militaires et avait provoqué la tentative de renversement du pouvoir en 1992, puis la victoire à l’élection présidentielle du même Chávez en 1998.

 

En 2002, lorsque la droite réalisa un coup d’État, celui-ci, grâce à la foi du peuple, ne dura que quarante-huit heures. Et cette fois, malgré les difficultés pour se procurer les produits de première nécessité, malgré le manque de médicaments, malgré les manœuvres politiciennes et malgré les attaques quotidiennes de la presse de droite, malgré tout cela, plus de la moitié de la population – des femmes surtout- reste ferme, debout, prête à défendre cette Révolution.

 

Source: Le Journal de Notre Amérique n°22, février 2017