La République face à ses crimes : La longue quête des mineurs grévistes de l’automne 1948

A l’automne 1948, la social-démocratie au pouvoir réprime dans le sang la grève des mineurs de France. Ce dimanche 4 décembre 2016, à Lens au cœur de l’ex-Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, un hommage a été rendu à ces grévistes « victimes du terrorisme d’Etat », selon l’expression de Norbert Gilmez, l’un d’entre eux. Les survivants ou leurs ayants droit sont toujours en quête d’une réparation « pleine et entière » qui tarde à se concrétiser en dépit de la reconnaissance par l’Etat français des crimes commis.

En mai-juin 1941, ils défient l’occupant allemand au cours d’une grève patriotique durement réprimée par les nazis avec le soutien de la police française et du patronat des Mines. A la Libération, ils se lancent dans la Bataille de la production pour assurer l’indépendance du pays. La République bourgeoise encense alors une corporation louée pour sa combativité, sa loyauté et son sens du sacrifice (sic !). En 1947, les temps changent Les communistes sont évincés du gouvernement et la Guerre froide ravive les tensions de classes à l’échelle tant internationale que nationale. A l’été 1947, une circulaire Lacoste du nom du ministre socialiste (SFIO) de le Production industrielle remet en cause le salaire garanti. Un an plus tard, des décrets éponymes portent de nouveau atteinte au Statut des Mineursi et au régime de la Sécurité sociale minière instituée en novembre 1946. Le « transfert de la gestion des accidents du travail et maladies des mains des Sociétés de secours minières (gérés par les élus des salariés NDLR) à la direction des houillères »ii alarment les mineurs. Tout comme la perspective de la diminution de 10 % des effectifs au jour. Des facilités de licenciement sont accordées à l’exploitant sous prétexte de lutte contre l’absentéisme. Sur des positions désormais résolument atlantistes, le gouvernement opère un virage à droite sur le plan social. L’employeur, de fait l’Etat-patroniii, est conforté dans son ambition de démolir plus d’une décennie de conquêtes sociales amorcées en 1936 sous le Front populaire. C’est la provocation de trop pour une corporation qui s’estime mal récompensée des efforts consentis, dans un contexte de pénurie persistante. Les « gueules noires » craignent un retour à la période d’avant 1936…

Occupation des cités minières par les tanks

En riposte, la puissante Fédération nationale du Sous-Sol CGT impulse un mouvement social d’ampleur qui paralyse l’activitéiv. La grève a été décidée à une large majorité des 250 000 mineurs consultés par un vote à bulletins secrets. Dans le Nord-Pas-de-Calais, 85 % d’entre eux se prononcent pour l’arrêt du travail. Cédant à la pression de leur base, la CFTC et Force ouvrière (dont la création récente a été financée par la CIA pour affaiblir la CGT) entrent timidement dans la danse. La grève débute le 4 octobre 1948. Le gouvernement d’Henri Queuille, principalement composé de socialistes et de radicaux fait occuper les bassins miniers par l’armée et les CRS. Dans les cités, règne désormais une atmosphère de guerre. C’est l’état de siège. Prétextant une remise en cause de la sécurisation des puits par la CGT, la répression s’intensifie sous l’impulsion de Jules Moch, le ministre socialiste de l’Intérieur. 

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                                                                    Les bassins miniers occupés                                                                 

Une répression d’une violence inouïe

Le bilan est lourd. Très lourd. Six grévistes perdent la vie consécutivement aux violences policières, dont Jersej Jamsek, un mineur slovène de Merlebach (Moselle) massacré à coup de crosse par deux CRSv. Des dizaines de militants de la CGT, du PCF, anciens résistants parfois, sont placés sous mandat de dépôt, condamnés à des peines d’emprisonnement de plusieurs mois. 117 délégués-mineurs sont révoqués et d’anciens militaires dégradésvi. Les activistes étrangers, des Polonais notamment particulièrement nombreux à travailler à l’abattage depuis l’entre-deux-guerres, sont expulsés. 3 000 salariés sont de surcroît licenciés pour avoir simplement fait grève, un droit pourtant reconnu par la Constitution. Des licenciés qui sont chassés de leur domicile et perdent leurs droits aux indemnités de logement ou de chauffage… La répression se poursuit tout au long de l’année 1949. Le 1er juillet, quinze mineurs sont encore condamnés par le tribunal correctionnel de Béthune (Pas-de-Calais) ! Beaucoup sont contraints à une vie de misère ou de quitter la région ; les Houillères omnipotentes les empêchant de retrouver du travail auprès d’autres entreprises du secteur. Combien de familles éplorées ? De destins brisés ? D’honneurs bafoués ?

Préparatifs de guerre ?

Jules Moch voit dans ces troubles la main de Moscou. Pour justifier cette répression sans précédent, le pouvoir qualifie ce mouvement d’« insurrectionnel  ». Une allégation sans fondement prétexte à priver le mouvement ouvrier de son avant-garde ? Et de nature à anticiper tout blocage de ce secteur stratégique du charbon dans la perspective d’une guerre contre l’URSS, désormais ouvertement envisagée par les Etats-Unis ? Le 29 novembre, l’ordre de reprise du travail est donné. En dépit de la solidarité manifestée tant en France qu’à l’étranger et l’élan de sympathie qu’il suscite, le mouvement se solde par un échec… Il faudra attendre 1963 pour vivre à nouveau une grève d’une telle ampleur.

Le traumatisme de Daniel Amigo

Daniel Amigo de Méricourt, près de Lens (Pas-de-Calais), vit cette répression dans sa chair. « A chaque fois qu’il en parle, il a des nuits agitées ! » lâche Léone, son épousevii. A l’automne 1948, Daniel Amigo a 21 ans. Il est mobilisé sur les piquets de grève à la fosse 6 bis d’Hénin-Liétard (Pas-de-Calais). Lorsque la gendarmerie le convoque à la mi-novembre, il s’y rend « franco » sans se douter du sort que les pandores lui réservent. Aussitôt placé en garde à vue, l’aide-ouvrier est envoyé à la maison d’arrêt de Béthune, puis sommairement jugé. « Ça allait vite, les mineurs étaient condamnés à la chaîne », se souvient-il. La sentence tombe : deux mois de prison. Son avocat commis d’office lui conseille de faire appel. Daniel s’exécute. Au même motif d’« entrave à la liberté du travail », il écope alors d’une forte amende et d’un mois de détention supplémentaire. Bien que syndiqué à la CGT, Daniel n’a pourtant rien d’un dur, d’un meneur… De son court passage à Béthune, il conserve un souvenir amusé : « Aux contacts d’anciens des Brigades internationales, des caïds, j’y ai appris des chants révolutionnaires… C’était la Révolution là-dedans. » A la prison de Cuincy, près de Douai (Nord), où il purge sa peine, « l’ambiance était différente. On était à dix par cellule et il n’y avait qu’un lit. On dormait par terre. Il fallait le voir pour le croire. La journée, privés de contacts avec les droits communs et mal vus des matons, on jouait au ballon ou aux cartes », poursuit Daniel Amigo libéré le 18 février 1949. C’est le journal Liberté, l’organe du PCF dans la région, « qui paiera mon amende ». Licencié des Houillères, Daniel trouve « grâce à un copain de mon père, un emploi à la coopérative ouvrière (CCPM) du village voisin de Beaumont ». Il y finira sa carrière. D’autres n’ont pas cette chance. « Il n’y en a eu des malheureux, avec des gamins à charge, privés de maison et de couverture sociale », lâche Léone. De ces tristes évènements, Daniel ne parle pas à ses enfants. Longtemps, il tente de les évacuer de sa mémoire…

Vers la reconnaissance…

Dès juin 1949, la Fédération régionale CGT des mineurs similaires et retraités (Nord, Pas-de-Calais, Anzin) demande une entrevue au préfet du Pas-de-Calais pour l’entretenir du « problème de l’amnistie pleine et entière à ceux de nos corporants frappés pour faits de grève »viii. Il faut cependant attendre la loi d’amnistie de 1981, votée dans la foulée de l’élection à la présidence de la République de François Mitterrand, pour entrevoir une éclaircie. Sans effets sur le plan des réparations, cette disposition offre pourtant un point d’appui à un ancien gréviste de la région lensoise le communiste Georges Carbonnier qui reprend contact avec d’anciens collègues. En octobre 1998, à son congrès de Gardanne, la Fédération du sous-sol CGT en fait de nouveau un axe revendicatif majeur. La Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) et les Prud’hommes sont saisis. « Ce n’est pas pour l’argent qu’on se bat, mais pour le symbole », insistent Léone et Daniel Amigo. Bien plus tard, en 2011, au terme d’un long épisode judiciaire, la poignée d’irréductibles encore vivants obtiennent une réparation partielle. La cour d’appel de Versailles reconnaît en effet le caractère « illicite » des licenciements et condamne Charbonnages de France à payer des indemnités à dix-sept plaignants, anciens mineurs ou ayants droits. L’arrêt est invalidé en cassation pour cause de prescription, mais après plusieurs mois d’atermoiements encore, le gouvernement (PS) finit par octroyer ces indemnités. Puis, en décembre 2014, sous l’impulsion de la radicale Christiane Taubira, ministre de la Justice, c’est cette fois une loi qui admet le « caractère discriminatoire et abusif » des licenciements.

Des réparations insuffisantes

Depuis, en vertu d’un amendement à la loi de finances de 2015, trente-six familles ont bénéficié d’une allocation forfaitaire (30 000 euros par mineur ou conjoint et 5 000 euros par enfant). Alertés de cette opportunité, des descendants de grévistes se manifestent alors auprès de la CGT ou de l’Agence nationale pour la garantie des droits des mineurs en charge du règlement des dossiers. Il resterait à ce jour 200 dossiers en suspens ! La CGT s’en indigne d’autant plus que la réparation « pleine et entière » du préjudice subi, avec reconstitution de carrière, est loin d’être acquise. « En 1982, le ministre du Travail Jean Auroux lors d’une rencontre avec les syndicats s’était engagé à satisfaire le droit à la reconstitution de carrière comme dans toutes les autres branches nationalisées concernées par cette loi d’amnistie. Employé des Houillères aux Usines de Mazingarbe, j’estime que mon licenciement m’a fait perdre un minimum de 600 000 euros ! » laisse entendre Norbert Gilmez, le porte-parole de ces grévistes de 1948, aujourd’hui âgé de 95 ans.

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                                                                                         Norbert Gilmez : porte-parole des mineurs de 1948                                                                                        

Frilosité socialiste

Ce dimanche 4 décembre 2016, sur l’insistance de la « Mission Gilmez »ix animée par le maire communiste de Grenay, Christian Champiré, une plaque a été dévoilée en hommage aux grévistes de 1948, à la Maison syndicale de Lens désormais propriété de la Communauté d’agglomération de Lens-Liévin (CALL). Dans ce haut lieu des luttes des mineurs du siècle dernier, elle rappelle la « répression impitoyable » dont ils furent victimes. Elle est ornée du logo « bleu, blanc, rouge » de la République française qui reconnaît donc les crimes commis à leur endroit. Une reconnaissance qui demeure honteuse comme le confirmait l’absence de représentant de l’Etat français à cette cérémonie. Ou le caractère évasif des propos du maître de cérémonie Sylvain Robert ; le maire (PS) de Lens et président de la CALL refusant de s’exprimer sur les responsabilités de sa famille politique dans ce drame. « L’heure n’est pas à la polémique », se justifie-t-il. Comment s’étonner d’une telle frilosité de la part d’un dignitaire local du Parti socialiste à l’heure où « son » gouvernement use encore et toujours de l’arme de la répression policière et judiciaire contre ceux (Goodyear, Air France, manifestants contre la loi dite « El Khomri » de liquidation du Code du travail) qui ont l’outrecuidance de s’opposer à sa politique antisociale ? Cette cérémonie a néanmoins offert l’occasion à Norbert Gilmez et Raymond Frackowiak (CGT Mineurs) de pousser un nouveau « coup de gueule » à l’endroit d’un gouvernement qui ne répond plus à leurs sollicitations depuis le départ de Christiane Taubira et son remplacement par Philippe Urvoas en janvier 2016. La République prétend-elle « jouer la montre » et attendre la disparition des derniers témoins pour clore le dossier ? Ou le mépris et la haine de classe toujours d’actualité six décennies après les faits…

Notes :

i Il a été décrété le 14 juin 1946. Cette convention collective acte d’importantes avancées sociales. Des commissions paritaires de discipline et de conciliation protègent les mineurs de l’arbitraire patronal. Une entrée précoce dans la profession leur assure quatre semaines de congés payés par an. Ils bénéficient désormais de la gratuité du logement à vie et du charbon…

ii Révolution, 31 octobre 2011.

iii La nationalisation des compagnies minières privées a commencé en décembre 1944 pour s’achever en 1946, année de la création de Charbonnages de France.

iv Sur le contexte et les enjeux de cette grève, voir Marion Fontaine et Xavier Vigna : « La grève des mineurs de l’automne 1948 en France », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 121, janvier-mars 2014, p. 21-34.

v L’Humanité, 12 octobre 1948.

vi Le 28 septembre 2016, François Hollande, président de la République, a restitué à titre posthume les titres et grades militaires à quatre grévistes.

vii Interview de Daniel et Léone Amigo réalisée à Méricourt en 2013 par Jacques Kmieciak.

viii Archives départementales du Pas-de-Calais, 1 W 5167.

ix Institué en septembre 2015 par Christiane Taubira, ce groupe de travail composé d’experts (syndicaliste, historien, avocat, inspectrice de l’Education nationale…) est « chargée de proposer au Gouvernement des actions adaptées pour commémorer comme il se doit ces moments importants de l’histoire politique et sociale de notre pays ». L’un des objectifs affichés par Christian Champiré est d’inscrire cette page de l’histoire sociale de l’Hexagone dans les manuels scolaires. Voir le site du ministère de la Justice : http://www.justice.gouv.fr/le-garde-des-sceaux-10016/une-mission-pour-la-memoire-des-mineurs-grevistes-28354.html 

Source: Investig’Action

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