Révisionnisme historique en Pologne: un premier recul de la municipalité de Walbrzych et de l’Institut de la mémoire nationale

En avril 2016, une loi votée à l’initiative du parti Droit et Justice (PiS) au pouvoir en Pologne, obligeait les collectivités locales à débaptiser les rues évoquant le souvenir de la « Pologne populaire ». Outil gouvernemental au service du révisionnisme historique, l’Institut de la mémoire nationale (IPN) leur laisse jusque fin août 2017 pour se plier à cette disposition. Une mesure qui vise à effacer de la mémoire les avancées sociales enregistrées de 1944 à 1989, mais aussi, de façon plus large, les combats menés par la gauche polonaise au cours du XXe siècle. Les propositions de débaptisations formulées par la municipalité de Walbrzych ont suscité un flot d’indignation. Tant en France que dans cette ville de Basse-Silésie où ont réémigré, à la Libération, des milliers de travailleurs polonais en provenance de l’Hexagone. Historien de l’immigration polonaise et journaliste, Jacques Kmieciak tire les premiers enseignements d’une mobilisation impulsée, dans le Nord-Pas-de-Calais, par l’association Les Amis d’Edward Gierek.


Quel bilan tirez-vous d’une mobilisation initiée dès janvier dernier ?

Ces mesures iniques ont suscité une levée de boucliers, dans le Nord-Pas-de-Calais, où ont émigré, dans l’entre-deux-guerres, des milliers de Polonais invités à y relancer la production charbonnière. Dès l’hiver dernier, Christian Pedowski, le maire PCF de Sallaumines, intervenait auprès des autorités municipales de Walbrzych pour le maintien de la rue Burczykowski, une famille de résistants décimée pendant la Seconde Guerre mondiale. Des parlementaires communistes du Nord (Jean-Jacques Candelier, Dominique Watrin) lui ont emboîté le pas… Tout comme Jean-Luc Coquerelle, le maire de Montignyen-Ostrevent (dont était originaire le syndicaliste Thomas Rabiega) ou encore Freddy Kaczmarek, le maire d’Auby, à l’origine du baptême (« Rabiega-Kania ») très médiatisé de l’A 21. Le PCF, le PRCF, l’UD CGT du Nord, le Comité de Lille de l’ANACR ont également fait part de leur indignation. Tout comme l’Institut CGT d’histoire sociale du Douaisis et environs. Des militants socialistes et même des Républicains se sont associés à cette démarche, outrés à l’idée que le gouvernement polonais puisse prétendre s’attaquer au souvenir de la Résistance. En Pologne, la communauté francophone de Walbrzych est également montée au créneau. Un ancien rapatrié du Douaisis, Bogdan Krol, a joué un rôle très important. Il s’est montré décisif. Le Parti communiste polonais (KPP) s’est aussi fait l’écho des initiatives menées en France.

 

Les autorités polonaises en France ont-elles été interpellées ?

Bien entendu, mais ni l’ambassade de Pologne à Paris, ni le consulat général de Pologne à Lille n’ont daigné répondre aux multiples sollicitations…

 

La mobilisation a-t-elle porté ses fruits ?

La municipalité de Walbrzych prétendait, ce printemps, débaptiser 13 rues et places. Fin juin, elle est revenue sur cette décision initiale pour ne retenir finalement que 10 noms. Elle a épargné les résistants polonais qui ont combattu en France comme Aleksy Czeredziak, Roman Piotrowski ou encore Bronislaw Kania. Partisan, membre des FTP, ce dernier a été mineur dans le Douaisis. Il était domicilié à Fouquières-lez-Lens quand il a été exécuté par les nazis à Cuincy en 1943.

 

Il s’agit donc d’un succès, selon vous ?

Plutôt d’un « demi-succès » puisque le syndicaliste CGT du Douaisis Thomas Rabiega, par exemple, n’a pas été retiré de la « liste noire » sous le seul prétexte qu’il était « communiste ». L’IPN lui reproche d’avoir participé au redressement de la Pologne après la guerre ! Par ailleurs d’éminents résistants et patriotes polonais ayant combattu l’envahisseur nazi en Pologne même, demeurent victimes de cette chasse aux sorcières. C’est notamment le cas de Jozef Lewartowski (artisan de la résistance juive dans le ghetto de Varsovie), de l’avocat Teodor Duracz (exécuté par la Gestapo en 1943) ou d’Hanka Sawicka (assassiné par les nazis en 1943). On épargne ainsi les partisans qui ont combattu l’occupant allemand en France, mais pas ceux ayant lutté en Pologne. Les décisions de la municipalité de Walbrzych manquent assurément de cohérence. Il semble qu’elles aient été prises à l’issue d’enquêtes bâclées. Ces choix ont pourtant été validés par l’IPN… De surcroît, Jozef Lewartowski, Teodor Duracz et Hanka Sawicka ont été abattus par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Ils n’ont donc aucun lien direct avec la Pologne populaire. C’est aussi le cas d’autres militants, brigadistes internationales en Espagne, à l’instar de Marcel Kostecki (de son vrai nom Joseph Kolorz). Celui-ci a travaillé du côté de Lens vers 1922, avant d’intégrer le comité central du Parti communiste en France. Ce combattant antifranquiste est tombé en Espagne en 1938, là encore, bien avant l’avènement de la Pologne populaire… Au-delà des bâtisseurs de la Pologne populaire, ce sont donc des militants, porteurs d’un idéal progressiste, mais soupçonnés d’accointance avec l’URSS qui sont visés.

 

La mobilisation reste donc de mise ?

Les changements de noms sont effectifs à Walbrzych depuis début août. Ainsi la place Wera Kostrzewa (de son vrai nom Maria Koszutska, fondatrice en 1918 du Parti communiste ouvrier de Pologne – KPRP) est officiellement devenue la place de l’Insurrection de Varsovie du nom de cette initiative d’août-octobre 1944 de l’Armée de l’Intérieur (AK). Irresponsable et criminelle, elle a coûté la vie à des milliers d’habitants… La mobilisation reste cependant de mise. Ainsi, le maire d’Auby, Freddy Kaczmarek a invité ses collègues du Nord-Pas-de-Calais à donner aux artères, places ou équipements municipaux de leur commune, les noms de ces militants devenus des « pestiférés » en Pologne. Il s’agit d’une réponse symbolique en forme de pied-de-nez à la dérive révisionniste d’un pays qui renoue avec ses démons fascisants de l’avant-guerre… L’association Les Amis d’Edward Gierek s’inscrit volontiers dans cette dynamique d’autant qu’il ne s’agit que l’un des volets de la politique dite de « décommunisation » impulsée par le PiS. Aujourd’hui, ce parti réactionnaire, clérical et russophobe, envisage la démolition systématique des monuments à la gloire de l’Armée rouge (600 000 de ses soldats sont morts en 1944-1945, en libérant le pays du joug nazi !) ou encore l’interdiction du Parti communiste polonais (KPP) dont des militants sont poursuivis en raison de leurs écrits…

 

Propos recueillis par les Amis d’Edward Gierek

 

Source: Investig’Action