Rentrée précaire

L’esprit d’entreprendre et l’individualisation des parcours d’études font partie intégrante du système d’enseignement. Cela se traduit par un esprit de compétition malsaine qui remplace l’entraide et par une pression toujours plus forte exercée sur les jeunes. L’exemple des examens d’entrée en médecine et de l’arbitraire des quotas appliqués aux étudiants en est la preuve.

 

Accroissement de la précarité

 

On assiste, en même temps, à un accroissement de la pauvreté. Les situations de mise en difficultés de se payer des études et la précarité des jeunes augmentent. À Bruxelles, un enfant sur 4 (et jusqu’à 4 sur 10 dans certains quartiers) vit sous le seuil de pauvreté. Pour les moins de 25 ans, la proportion de demandeurs d’emploi ne percevant aucun revenu est passée de 44 % en 2006 à 64 % en 2016. Ceci s’explique, pour l’essentiel, par les mesures politiques prises à leur encontre. On constatera que le chômage des jeunes a baissé, non pas parce qu’ils trouvent du travail mais surtout parce qu’ils sont exclus des chiffres du chômage : ils sont « en attente » ou « en formation ».

 

À l’occasion de la reprise de l’école, on entend des reportages sur le prix des fournitures et le coût d’une rentrée scolaire. Mais on passe souvent sous silence les conditions de vie de nombre d’étudiants qui, pour continuer à se former ou pour soulager leurs parents en situation difficile, travaillent pour payer leurs études.

 

Forts de l’esprit d’entreprendre, ils se retrouvent « auto-entrepreneurs » d’une nouvelle économie faite de livraisons précaires à vélo et de petits boulots sous-payés. D’autres jobs ont tout simplement disparu. Avec l’augmentation des stages en entreprise obligatoires et non-rémunérés, la possibilité est de plus en plus grande pour les employeurs potentiels de trouver des stagiaires gratuits. Un grand nombre d’étudiants doivent, en fin d’étude, accepter d’accomplir des stages non rémunérés avant de trouver leur premier emploi. Dans l’horeca, les jobs étudiants restent plus nombreux, mais les heures tardives proposées sont parfois difficilement compatibles avec l’étude. Avoir un peu de temps pour le sport ou les loisirs devient un luxe pour certains.

 

Les jeunes connaissent des conditions de vie de plus en plus dures. La compétition organisée dans certaines filières d’études et les pressions exercées par beaucoup d’institutions scolaires sont parfois insoutenables. Le fait de rendre de plus en plus l’individu seul acteur et donc l’étudiant seul responsable de son parcours supprime toute réflexion sur les failles de l’organisation des études et les injustices générées par le système d’enseignement.

 

 

Les abandons, la démotivation et les dépressions nerveuses sont de plus en plus fréquents. On attribue, avec un peu trop de légèreté, ces situations à l’usage intensif des écrans, à de mauvaises habitudes de vie, à un manque d’esprit d’entreprendre. Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie,  disait : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires » (1). Pensait-il que, par magie, on est capable de monter une strat-up qui marche parce qu’on a envie de gagner de l’argent ? Peut-être ignorait-il naïvement que tout le monde souhaite gagner convenablement sa vie, ce qui est tout de même plus raisonnable que de vouloir gagner des milliards.

 

Il devient de plus en plus difficile de se former et l’école n’est toujours pas capable de jouer le rôle d’ascenseur social qu’on souhaiterait lui voir tenir. Les études supérieures restent hors de portée des plus précarisés et l’enseignement belge se classe champion des inégalités dans les études PISA (2). L’enseignement français n’a d’ailleurs pas grand-chose à lui envier, tandis que de l’autre côté de l’Atlantique, aux USA, le nombre d’étudiants qui sortent de leurs études surendettés est tel qu’on s’attend à ce que cette situation débouche sur une crise financière façon « crise des subprimes » de 2008 (3).

 

Formation et monde du travail

Le discours dominant est que l’école, considérée comme « capital humain », doit se mettre en adéquation avec le monde du travail. Si c’est en partie vrai, il ne faudrait pas sacrifier dans les établissements l’égalité, la justice et les savoirs citoyens. «L’étude des documents les plus récents de l’OCDE et de l’Union européenne révèle que cette évolution engendre, non pas un développement quantitatif ou qualitatif de l’enseignement, mais sa polarisation et son repli sur des « compétences » de base. La victime principale de cette situation, c’est le jeune qui sort de cette école-là. On en aura fait un travailleur adaptable, non en développant sa compréhension du changement, mais en brisant sa capacité de résistance au changement; non par une émancipation culturelle, mais par une privation de culture » (4).

 

Espérons que les luttes sociales à venir verront les travailleurs, les victimes du chômage et les étudiants unis pour réclamer une société plus juste et plus redistributive.

 

Michèle JANSS

Aped – Appel pour une école démocratique

 

Source: Investig’Action

 

Notes:

(1) http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20150107.OBS9413/macron-il-faut-des-jeunes-francais-qui-aient-envie-de-devenir-milliardaires.html

 

(2) http://www.skolo.org/2017/06/22/reseaux-inscriptions-filieres-financement-mecanismes-de-linegalite-scolaire/

 

(3) https://blogs.mediapart.fr/michel-granger/blog/080316/l-endettement-cauchemardesque-des-etudiants-americains

 

(4) Nico HIRTT – http://www.skolo.org/2013/10/29/eduquer-et-former-sous-la-dictature-du-marche-du-travail/