Le terrorisme islamique, notre allié depuis 38 ans

Cher carnet de notes, je n’ose faire part de ce document de réflexion aux populations innocentes d’Amérique et du reste du monde, que ceci reste entre nous. Imaginez l’émotion et le scandale si j’annonce que nous devons adopter le terrorisme islamique ! Le citoyen lambda ne comprendrait pas de quoi il s’agit ni à quel point les élites doivent parfois se reposer sur « un chaos contrôlé » pour le plus grand bien de tous.

Les terroristes islamiques sont de merveilleux outils pour les guerres de proximité – ils ne coûtent vraiment pas cher et combattent sans peur. C’est une ressource globale qui peut être utilisée dans n’importe quel conflit local. Ils sont aussi très disponibles – on les utilise quand on en a besoin et on les liquide quand ils dérangent.

Si cela choque les consciences, ce n’est que par manque d’attention aux informations disponibles dont voici quelques exemples :

Thomas Friedman du New York Times a écrit que nous ne devrions pas attaquer ISIS en Syrie et que nous devrions même envisager d’armer ISIS pour renverser Assad.

John Kerry a admis que « les Etats-Unis ont essayé d’utiliser ISIS pour forcer Assad à négocier ».

Un responsable militaire israélien a reconnu qu’« Israël préfère ISIS à Assad ».

Le ministre de la Défense israélien a déclaré : « ISIS ne nous attaque jamais intentionnellement et quand cela s’est produit une seule fois, ISIS s’est excusé immédiatement ». Hello !

Hillary Clinton a écrit : « L’Arabie Saoudite et le Qatar financent et arment ISIS ».

Joe Biden, le général Martin Dempsey et le général Wesley Clark ont tous déclaré que les alliés des Etats-Unis au Moyen-Orient armaient et finançaient ISIS et Al Qaeda.

Plusieurs messages du Département d’État ont clairement affirmé à quel point l’Arabie saoudite était la première source de financement du terrorisme dans le monde, pas seulement au Moyen-Orient.

Posez- vous alors la question de savoir pourquoi nous n’entrons jamais en guerre ni ne prenons de sanctions contre ces financiers du terrorisme. Nous ne les condamnons même pas !

Que se passe-t-il dans la tête d’un lecteur quand il voit un article intitulé :  “Accepter Al Qaeda » publié par le Council on Foreign Relations – le groupe de réflexion qui pilote la politique étrangère ? Ou quand il apprend que le conseiller principal pour les affaires étrangères de Hillary Clinton lui écrit : «  Al Qaeda est de notre côté » ?

Je pourrais donner beaucoup d’autres exemples de ce type, mais enfourchons plutôt un moment la machine à remonter le temps.

Afghanistan, 1979 – 1989. Nous avons utilisé les moudjahidines pour vaincre l’Union soviétique. N’était-ce pas une bonne chose ? Souvenez-vous à quel point les médias et Hollywood glorifiaient les combattants afghans dans les années 1980 ? Des rebelles afghans ont même été reçus à la Maison-Blanche.

Il y a deux facteurs essentiels qui sont souvent oubliés dans cette histoire des moudjahidines : ces combattants étrangers viennent de partout dans le monde et sont issus du fondamentalisme islamique.

Dans les années 1980, plus de 35.000 soi-disant « Arabes afghans » vinrent de partout dans le monde pour combattre les Russes. Et nous n’aurions jamais pu être en mesure de les motiver sans faire appel aux concepts de l’Islam, du Califat ou du Jihad. « Se battre pour Allah » est bien plus efficace que « Se battre pour le pays X ». Les combattants animés par la religion sont aussi autrement efficaces sur le champ de bataille dans la mesure où ils n’ont pas peur de la mort. Cet état d’esprit est essentiel pour disposer de bombes humaines sans lesquelles de nombreux combats n’auraient pu être remportés.

Nous avons également appris de l’Arabie saoudite que l’endoctrinement est fondamental pour former de bons soldats. Dès lors, la CIA a édité de petits ouvrages à l’intention des jeunes Afghans pour les initier au Jihad, aux armes et à la haine des Russes.

Depuis lors, l’Arabie saoudite a dépensé des milliards de dollars en écoles islamiques – madrassas – partout dans le monde. Ces écoles sont le terreau des futurs activistes, extrémistes et combattants. L’Arabie saoudite édite et diffuse de par le monde des livres de propagande. Les jeunes y apprennent des messages d’amour tels que « Tuez les chiites, les chrétiens et les juifs ». Les mosquées saoudiennes et leurs prédicateurs continuent ainsi à répandre en masse leurs messages extrémistes.

Quand la guerre d’Afghanistan fut sur le point d’être gagnée, il nous parut évident que le “Plan moudjahidines” était un remarquable scénario susceptible d’être reproduit dans d’autres coins du monde.

C’est alors qu’Al Qaeda apparut et le timing était parfait.

En effet, Halliburton venait juste de découvrir d’énormes gisements de pétrole près de la mer Caspienne. Mais les pays de la région étaient tous pro-russes, même après la chute de l’URSS.

Sans que l’opinion publique américaine en soit informée, les moudjahidines restaient très actifs pendant les années 1990 en Bosnie, au Kosovo, en Azerbaïdjan, en Ouzbékistan, au Daghestan, en Tchétchénie etc. Ces combattants étaient utilisés pour rencontrer trois objectifs principaux :

-Renverser les dictateurs pro-russes.

-Mettre en place des dirigeants pro-occidentaux qui accepteraient l’installation de bases militaires US et aideraient à la construction de pipelines de gaz et de pétrole.

-Démanteler les pipelines russes et torpiller leurs autres intérêts.

L’Azerbaïdjan était une proie facile et ce fut fait en 1993. La Géorgie prit plus de temps, mais Georges Soros et sa révolution florale mirent notre candidat en place en 2005. En une année, notre pipeline de 1000 miles reliait l’Azerbaïdjan (Sud de la Caspienne) à la Géorgie et à la Turquie !

Ce fut moins facile en Tchétchénie. Le pays combattait pour son indépendance de la Russie et il accepta volontiers les moudjahidines avec leurs finances saoudiennes et leurs armes US. En très peu de temps, le wahhabisme saoudien supplanta le soufisme mystique et non violent des Tchétchènes.

Al Qaeda a d’abord fait sauter les pipelines russes, la Russie a envahi la Tchétchénie en 1994 mais, vaincue, a dû se retirer. C’était amusant de voir les actualités à cette époque…Trois ans plus tard, Poutine devenu Premier ministre, a lancé une guerre féroce contre les jihadistes, l’a emportée et a installé son homme aux commandes de la Tchétchénie. Aujourd’hui, même le jihadisme et le wahhabisme s’estompent au profit du soufisme traditionnel qui est de retour.

Al Qaeda s’est avéré très utile en Bosnie, en Albanie en Macédoine et au Kosovo. Fin des années 1990, nous avons lancé des accusations fantaisistes et des bombardements de l’OTAN pour nous débarrasser du dernier dirigeant pro russe en Serbie.

Loin du cœur de l’Eurasie, l’extrémisme islamique et le terrorisme jouent également un rôle déterminant en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, comme catalyseur de transformations géopolitiques majeures.

En Libye, au Yémen et en Somalie, nous dépendons des Frères musulmans, d’Al  Qaeda et des salafistes (les plus extrémistes de l’Islam fondamentaliste sunnite).

En Libye, nous avons sollicité une branche d’Al Qaeda nommée GIGL (Groupe islamique combattant en Libye). Nous avons fait sortir des prisons de la CIA son leader (Belhadj), l’avons vêtu avec classe et photographié avec John McCain pour en faire le combattant de la liberté qui allait vaincre Kadhafi, ce brutal dictateur !

En Syrie, des dizaines de milliers de combattants d’Al Qaeda ont été ramenés des quatre coins du monde pour renverser Assad. Sans les interventions malveillantes de Poutine, nous aurions aujourd’hui un pipeline partant du Qatar, traversant la Syrie et Israël. Nous effectuerions des forages sur les hauteurs du Golan. Une situation tragique, n’est-ce pas ?

En Afrique, le Nigeria est un pays stratégique de 170 millions d’habitants avec un sous-sol riche en énergies fossiles et beaucoup de ressources naturelles. C’est là qu’entre en jeu Boko Haram – l’ISIS africain -. Il a parfaitement réussi sa mission : grâce à Boko Haram, la moitié du Nigeria est sous la sharia qui est une arme puissante pour contrôler les populations.

En Asie, nous devons prendre le contrôle de la Thaïlande, de l’Indonésie et des Philippines. Sans cela nous cédons beaucoup de l’Asie à la Chine. Heureusement, la sharia et le salafisme progressent en Indonésie, ce qui est bon signe.

Le dirigeant fou des Philippines, Duterte s’est avéré trop amical avec la Russie et la Chine. Il perdra sa popularité et sera remplacé par un membre d’ISIS  – Abu Sayyaf – si ce dernier parvient à lui causer suffisamment de problèmes. Et si Duterte réagit violemment contre ISIS, nous hurlerons aux droits de l’homme et à l’islamophobie lors d’une séance aux Nations-Unies pour exiger des sanctions.

La Thaïlande s’est aussi montrée imprudente en s’insérant dans la sphère d’influence sino-russe. Dès lors, ce paisible pays bouddhiste est confronté au sud à des groupes extrémistes sunnites et salafistes. Les dirigeants thaïs devraient comprendre que l’industrie du tourisme est très vulnérable  – quelques bombes et attaques salafistes peuvent avoir de sérieux effets.

Enfin, jetons un œil sur l’Europe. Elle a connu des tas de problèmes liés à l’immigration de masse, au terrorisme, à la criminalité, etc. En fin de compte, chaque crise est une opportunité, ce que certains appellent la séquence Problème-Réaction-Solution.

Le terrorisme est le problème. La peur est la réaction. Le gouvernement la solution.

Criminalité et terrorisme nous donnent l’occasion de militariser la police en Europe, de créer une NSA pour toute l’Europe et même une armée de l’UE. La charge financière imputée aux réfugiés nous offre la possibilité d’imposer l’austérité et de sabrer dans les dépenses sociales de bien-être. L’immigration de masse créera aussi une société européenne plus homogène. Dans vingt ans, il n’y aura guère plus de différences entre la France et l’Allemagne. L’Europe sera beaucoup plus facile à gérer.

Dans une plus vaste perspective, notre plus grand défi  économique sera la Chine. Mais elle a son talon d’Achille : la province orientale du Xinjiang, principalement peuplée de musulmans. Avec l’aide de la Turquie, nous avons déjà créé au Xinjiang un mouvement islamiste qui appelle à la sécession. La nouvelle route de la soie chinoise dépend beaucoup de la sécurité des transports de marchandises qui traversent cette région pour la relier à l’Europe. Nos moudjahidines viendront bien à point au Xinjiang si la Chine n’est pas sage.

Il nous aura fallu environ 60 ans pour réunir solidement le nord et le sud de l’Amérique dans un maillage financier, industriel, économique et militaire commun. (Le Venezuela fait sa mauvaise tête, mais nous nous en occuperons). Cela prendra sans doute 60 autre années pour unifier l’Europe, la Russie et la Chine. Nous aurons alors la gouvernance globale et l’ordre nouveau achevé. Ni murs, ni frontières. Un monde unifié. Pour y parvenir, nous avons encore beaucoup de flèches dans notre carquois : accords commerciaux, aides militaires et financières, coups, révolutions de toutes les couleurs, sanctions, guerres, etc. Mais le terrorisme islamique et le fondamentalisme continueront à jouer pour nous un rôle indispensable, c’est pour cela que nous devons les accepter et les intégrer.

 

Chris Kanthan est informaticien de profession, il est écrivain et auteur à San Francisco. Il tente de susciter l’intérêt du public à propos de la politique, des affaires du monde, de l’alimentation et de la santé à travers des blogs non partisans souvent drôles et satyriques. Il voyage énormément. Il a écrit « Deconstructing Monsanto ».  https://worldaffairs.blog

 

Traduit de l’anglais par Oscar Grosjean pour Investig’Action.

Source originale: World Affairs

Source: Investig’Action

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