Au Venezuela, les victimes du putschisme se battent contre l’impunité

Depuis les dernières élections législatives du 6 décembre, la droite vénézuélienne a obtenu la majorité à l’Assemblée nationale. Elle vient d’approuver une « Loi d’Amnistie et de Réconciliation nationale ». Avec cette loi, la droite poursuit une stratégie consistant à saper la stabilité du pays du Libertador Bolivar. En effet, il ne s’agit pas de libérer des prisonniers politiques – comme l’affirment ceux qui considèrent que le Venezuela est une dictature–, mais bien de libérer les principaux responsables des appels à l’opération de coup d’Etat lancés il y a deux ans sous le nom de code « la Sortie ».


 

Légitimer le coup d’Etat

C’est la date du 4 février, hautement symbolique pour la révolution bolivarienne (1), qui a été choisie pour la visite au Parlement européen à Strasbourg de l’épouse d’Antonio Ledezma, Mitzy Capriles. Mais Madame Capriles ne s’est pas contentée de chercher des soutiens pour le projet de loi d’amnistie qui a finalement été approuvé le 16 février dernier. Il s’agissait en réalité de renforcer le récit dominant qui présente son mari Antonio Ledezma ainsi que Leopoldo Lopez comme des victimes, en ignorant par là-même leur stratégie putschiste appelée « La Sortie » .

Au cours de sa visite à Strasbourg, Madame Capriles s’est dite prête à « promouvoir le référendum révocatoire de Nicolas Maduro ». Les porte-paroles de la droite vénézuélienne doivent s’assurer qu’ils ont le soutien sans faille de leurs partenaires européens afin de mettre en œuvre les instruments juridiques prévus par la Constitution bolivarienne. L’avantage de compter sur des partenaires « respectables » en Europe est, d’une part, que leur image est associée à la préoccupation d’assurer la démocratie et les droits humains, et d’autre part, c’est une façon de camoufler les liens entre la droite vénézuélienne et les États-Unis, notamment le financement considérable des ses activités à travers des ONG. Ce soutien de Washington, qui a été largement documenté par la journaliste Eva Golinger (2), reste essentiel à la stratégie de coup d’Etat « en douce ». Et l’Europe lui fournit aussi un alibi moral.

Rétablir la vérité

La députée Nora Delgado et deux porte-paroles du Comité des victimes des « guarimbas », qui regroupe les familles des victimes et les victimes directes des violences qui eurent lieu début 2014, ont récemment visité Bruxelles (1). Leur mission : restaurer la version des faits ignorée par l’UE. En l’espace de 45 jours consécutifs de violence, il y eut 43 morts et 878 blessés : des institutions publiques ainsi que des centres d’alimentation furent attaqués ; les routes et les autoroutes furent bloquées par des barricades qui empêchaient le passage des ambulances. Un centre de santé fut l’objet d’un incendie qui mit en danger la vie de 89 enfants âgés de 6 mois à 6 ans.

« Une personne saine d’esprit ne ferait jamais cela à d’autres êtres humains. Ce fut une attaque délibérée, une tentative de meurtre arbitraire, commise en plein jour, dans des endroits où les gens travaillaient ». (4) Les victimes exigent la justice et des sanctions. Ils affirment qu’un leader politique qui appelle ses partisans à descendre dans les rues pour commettre des actes de violencedoit être tenu pour responsable de ses actions.

Rafraîchissons-nous un peu la mémoire : après les résultats des élections présidentielles de 2013, par lesquelles Nicolas Maduro fut déclaré vainqueur à une faible majorité, le candidat Henrique Capriles appela ses partisans à ne pas reconnaître le résultat. Il les convoqua à une manifestation de protestation, et cette crise entraîna des violences qui firent 9 morts et 78 blessés.

Le 31 octobre 2013, l’opération putschiste appelée « La Sortie » fut annoncée par Leopoldo López depuis la ville de Miami. En février 2014, Leopoldo Lopez et d’autres dirigeants de la droiteappelèrent la population à descendre dans la rue jusqu’à ce que le gouvernement fût renversé. Le 1 avril 2014, Maria Corina Machado appela à son tour à une marche vers le centre de Caracas, suite à laquelle une attaque eut lieu contre le siège du Ministère du Logement. Des épisodes isolés de violence ? Les 5 municipalités où se déroula l’action des guarimbas étaient celles des maires de l’opposition : Chacao, Valencia, San Cristobal, El Hatillo et Bareta.

Enfin, l’examen d’un document de 15 points appelé « Plan stratégique du Venezuela » atteste que « La Sortie » était une opération planifiée et supervisée depuis l’étranger (5). Y figuraient le cachet d’un cabinet états-unien, FTI Consulting ; et celui de deux fondations liées à l’ex président colombien de droite Alvaro Uribe : La Fondation « Pensamiento Primero Colombia » et la Fondation « Internacionalismo Democratico ». Rappelons qu’au moment de quitter le pouvoir dans son pays, Uribe déclara qu’il « n’avait pas eu le temps d’intervenir militairement » dans le pays voisin. Chavez répondit alors que ce qui lui avait manqué n’était pas le temps mais « d’avoir eu les couilles » de le faire.

La connexion entre certains acteurs d’extrême droite impliqués dans les « guarimbas » et Alvaro Uribe a été amplement démontrée, comme dans le cas du prisonnier Lorent Saleh qui reçut une formation militaire en Colombie, tandis qu’en 2014 il fut présenté comme étudiant et président d’une ONG appelée « Opération liberté ». (6)

Le prisonnier Lorent Saleh, à côté de l’ancien maire Antonio Ledezma et d’Alvaro Uribe

« Qui connaît Elvis Duran ? »

La porte-parole du Comité, Desiree Cabrera, dénonce la version médiatique dominante selon laquelle il y eut uniquement une répression des militaires envers les étudiants. « Des bombes furent lancées, des institutions bancaires détruites…Il y avait même des péages pour passer » ; « L’intention de tuer des gens était claire. Des objets tranchants furent placés dans les rues pour décapiter les personnes motorisées. » (7) Les manifestants utilisèrent des tactiques de combat en zone urbaine, comme soulever les égouts pour faire tomber les conducteurs de moto. Une victime fut décapitée et plusieurs personnes décédèrent en se fracassant contre les barricades. 9 fonctionnaires des Forces armées bolivariennes et un procureur furent tués dans l’exercice de leurs fonctions à la suite de tirs de snipers.

Le Comité des victimes des guarimbas a entrepris une série d’actions contre les autorités municipales. « Ils devaient protéger les personnes de toute la ville, sans faire de distinction sur leur orientation politique. » Il révèla que les maires de l’opposition ainsi que la police locale ne se contentèrent pas seulement de ne prendre aucune mesure pour prévenir la violence, mais qu’ils participèrent aux manifestations en encourageant le vandalisme. Ainsi, les deux maires, Antonio Ledesma et Daniel Ceballos, ainsi que le leader de Primero Justicia, Leopoldo Lopez, furent arrêtés et jugés pour avoir incité à la violence. En outre, d’autres fonctionnaires qui utilisèrent la violence ont été l’objet d’enquêtes et jugés comme étant les auteurs directs des meurtres.

Mais le cas de Leopoldo Lopez mérite une attention particulière. Dans les années 90, López fréquenta la Keneddy School of Government de l’Université Harvard. Selon le journaliste canadien Jean-Guy Allard, cette institution est connue pour être l’endroit où sont recrutés de nombreux agents de la CIA. (8) Là, Lopez aurait connu des spécialistes en opérations militaires de contre-insurrection. (9) Lopez est aussi le cousin de Thor Halvorssen qui, en 2005, fonda l’ONG Human Rights Foundation, avec l’appui et le financement des États-Unis. Leopoldo Lopez participa au coup d’État et à l’enlèvement de Hugo Chavez en avril 2002 mais il put bénéficier d’une amnistie fin 2007.

Leopoldo Lopez en train d’annoncer l’opération « La Sortie »

Désirée Cabrera met en évidence un paradoxe : « Tout le monde connaît déjà le nom de Leopoldo Lopez…mais qui connaît celui d’Elvis Duran ? » Les victimes dénoncent le projet de loi d’amnistie porté par la droite vénézuélienne, qui vise à libérer les acteurs impliqués dans l’incitation au délit. Si les gens savaient qu’Elvis fut décapité à cause d’un plan macabre des guarimbas, il serait plus difficile que les campagnes médiatiques en faveur de l’amnistie de prisonniers tels que Lopez et Ledesma aient tellement d’écho. C’est pourquoi le député chaviste du Grand Pôle patriotique a justifié le vote d’opposition de son groupe à l’Assemblée Nationale, en baptisant cette loi de « Loi d’Amnésie Criminelle ».

La lutte contre l’impunité

Sans programme ni leadership, la droite vénézuélienne qui participa au coup d’Etat de 2002 n’a jamais cessé de jouer avec le feu. En 2015, l’opposition a répété ad nauseam qu’elle n’allait pas reconnaître le résultat des élections législatives… jusqu’à ce que les résultats soient en sa faveur. Grâce au rôle actif des médias privés et à cause du mécontentement de la population provoqué par la guerre économique, la droite a remporté les élections législatives. Maintenant elle peut multiplier ses provocations depuis un endroit privilégié, ayant retrouvé une certaine crédibilité… mais, pour combien de temps ?

Au fur et à mesure que la droite acquiert confiance en elle, la fabrication d’un discours de propagande par le monopole de la presse privée contre la révolution bolivarienne développera une approche beaucoup plus agressive et sophistiquée. En 2014, lors du phénomène appelé « guarimbas », les actes de violence allèrent de pair avec l’utilisation de techniques de désinformation massive, nous confortant dans l’idée d’une révolte généralisée du peuple contre un gouvernement répressif. Ce scénario visait à éveiller la sympathie internationale envers deprétendues « victimes ». Le plan a échoué et ses responsables ont été emprisonnés.

On pourrait se demander pourquoi, deux ans plus tard, les vraies victimes sont encore l’objet de campagnes de harcèlement et de désinformation. Peut-être parce que les principaux acteurs dans le scénario du plan La Sortie prétendent lui assurer une continuité ? Si un scénario similaire devait se reproduire, les médias internationaux essaieraient par tous les moyens d’occulter la chronologie des événements que nous venons de passer en revue.

C’est pourquoi il est nécessaire de mettre en lumière les événements de février 2014 et d’établir exactement qui furent ses responsables. C’est une condition nécessaire pour le respect de la paix et de la justice au Venezuela. La stratégie continuelle de mépris et de harcèlement médiatique, ainsi que les manipulations de la droite contre les victimes des « guarimbas » et leurs familles, sont un nouvel épisode du coup d’Etat en cours contre la révolution bolivarienne.

Notes :

1) 4 DE FEBRERO DE 1992, REBELIÓN CÍVICO MILITAR

2) US Aggression Against Venezuela : Fact, Not Fiction, TeleSur, 25 Février 2015

3) Conférence de presse de la deputée Nora Delgado et le Comité de victimes ds guarimbas, Club de la Presse de Bruxelles, 28 janvier 2016.

4) Ibid.

5) https://actualidad.rt.com/opinion/e…

6) https://www.youtube.com/watch?v=uWR…

7) Conférence de presse de la deputée Nora Delgado et le Comité de victimes ds guarimbas, Club de la Presse de Bruxelles, 28 janvier 2016.

8) http://www.contrainjerencia.com/?p=82952

9) http://www.ahora.cu/fr/rubriques/mo…

Source : Investig’Action