Après le déluge Matthew en Haïti : des eaux de surface au fond de l’abîme

Les dégâts causés par le cyclone Matthew sont connus. La désolation s’est installée dans le territoire de la Grand’Anse où l’on entend même plus le chant des oiseaux. Rares sont les gazouillis des tourterelles et des sèpantye (charpentiers) à tête rouge qui, nichant et faisant leur demeure dans les trous des bois, ont échappé au désastre. Les mauvaises nouvelles alimentent bien des rumeurs et enveniment une situation déjà apocalyptique. Dans l’économie anémiée d’un État en faillite, le passage de l’ouragan dévastateur aggrave encore la situation et accroit les craintes de la déliquescence finale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une vue de la rivière Grand’Anse, ayant causé de graves inondations
à Jérémie, tandis que des vents violents ravageaient les zones de montagne
Photo: Gotson Pierre.

 

La moindre alternative sérieuse exige des idées nouvelles permettant de passer des eaux de surface au fond de l’abîme, de l’aide humanitaire à la reconstruction, et d’aller au cœur des tourments qui assaillent la société. Car le cyclone Matthew qui est passé à Cuba avec la même intensité n’a fait aucun mort, tandis qu’il en a fait plusieurs centaines sinon un millier en Haïti.

La différence vient du fait que, malgré le tremblement de terre de 2010, la roue de l’ignorance continue de tourner en Haïti. Surtout au chapitre des questions environnementales. Une mégatendance qui ne produit aucun bien pour la grande majorité de la population. De ce fait, les résultats de la politique de l’ignorance comme modèle de contrôle social sont époustouflants.

Les risques pour la société haïtienne ne font qu’augmenter tant que le niveau d’éducation de la population n’est pas relevé. L’État n’a rien fait pour imposer des dispositifs anticycloniques et des normes dans les zones à risque. Des bulletins météorologiques avaient alerté la population plusieurs jours à l’avance et le président Jocelerme Privert s’est adressé à la nation le 2 octobre en disant : « Mes compatriotes, ne soyez pas têtus, ne dites pas « Dieu est bon » et prendra soin de vous : il faudra évacuer les zones qui représentent un danger. Nous n’avons aucun intérêt à risquer notre vie [1]. »

Son message n’a pas été écouté par tous et nous payons cher, très cher, cette obstination de nos élites à maintenir notre peuple dans une mentalité archaïque qui refuse la modernité. Fondamentalement, la réflexion nécessaire pour prêter secours aux victimes exige un renversement de tendance dans nos comportements irrationnels, dans la manière dont notre société se pense et fonctionne, dans les fondements de nos rapports avec nous-mêmes et avec la communauté internationale. En effet, l’expérience de la gabegie internationale lors du tremblement de terre du 12 janvier 2010 est encore dans les esprits et on comprend aisément le refus du gouvernement haïtien de déclarer l’état d’urgence.

Pour remédier à cela, Haïti a besoin de mettre en place en toute transparence un réceptacle (une institution) pour recevoir les conseils permettant de distribuer efficacement l’aide humanitaire mais surtout pour guider les investissements afin qu’ils soient faits au bon endroit. Pour sauver Haïti de la débâcle totale, il importe d’avoir une vraie vision pour investir dans les facteurs de croissance en commençant par l’éducation.

Les vents violents ont causé des destructions dans les secteurs suivants :

1) les habitations non conformes aux normes sécuritaires de construction ;

2) les infrastructures publiques (eau, électricité, téléphone, ports) ;

3) la végétation (arbres déracinés, branches brisées)

et 4) le bétail (bœufs, cabrits, porcs, poulets) qui a été tué et transporté par les eaux.

La mer et la pluie ont endommagé par des inondations et détruit les biens mobiliers des habitations. Les crues des rivières Rouyonne à Léogane, La Guinaudée à Jérémie, Ladigue à Petit-Goâve, Serpent et Despins à L’Asile, Voldrogue à Roseaux, Glace sur la route Cayes-Jérémie, etc. ont saccagé les plantations agricoles, pollué les eaux rendues impropres à la consommation et provoqué des éboulements et glissements de terrain. Enfin, le réseau routier a été gravement endommagé.

 

La réponse humanitaire

 

Le grand nombre de personnes qui ont perdu la vie est dû essentiellement au déficit d’État et à la faiblesse du système d’alerte mis en place. D’où le niveau de dévastation dans l’habitat (les maisons), l’agriculture et les infrastructures. L’aide d’urgence dont l’objectif est de faire la soudure entre le passage de Matthew les 3-4 octobre et les premières récoltes ne devrait pas dépasser six mois. Dans la hiérarchie des besoins, la nourriture est principale. Puis viennent l’eau, l’assainissement, l’habitat d’urgence et les soins de santé essentiels. Des distributions de nourriture organisées par le gouvernement et la société civile ont commencé dans certaines localités. La solidarité inter-haïtienne s’est manifestée immédiatement. Puis les Américains ont effectué une première distribution de nourriture le 9 octobre à la capitale et dans le Sud. La nourriture consiste en riz, pois et huile. Il importe d’y ajouter plus de protéines, des légumes, ainsi que des feuilles pour la vitamine C.

Le calendrier de distribution de nourriture mérite d’être établi par ville et zone affectée afin de rationaliser et de maximiser les effets. Dans le même temps, il s’agit de distribuer des semences à croissance rapide (maïs, choux, manioc, patates douces, melons, etc.) La politique de l’aide alimentaire à ceux qui ont tout perdu devrait être couplée à une politique de production alimentaire. Une semaine après le passage du cyclone Matthew, dans beaucoup d’endroits, la population attend avec impatience le début de la distribution alimentaire.

Haïti a reçu l’aide alimentaire de plusieurs pays. Des dizaines d’ONG dont Food for the Poor, Action contre la Faim, Care, ont porté les premiers secours à ceux touchés par le sinistre. Des denrées sont arrivées sur place, mais certains pointent la lenteur de la distribution. Par exemple, c’est le cas aux Cayes où selon un sinistré, « On est là depuis le dimanche 2 octobre. Jusqu’à présent on n’a vu aucune autorité de l’État. Seulement la Croix-Rouge comme institution non gouvernementale a visité, une fois, l’abri provisoire du Lycée Philippe Guerrier des Cayes » [2]. Il importe donc d’augmenter la cadence des activités de distribution surtout dans les zones reculées.

La réponse humanitaire veut être à la hauteur des 10% de la population touchée, dont près d’un demi-million d’enfants dans les régions les plus affectées. Mais cela ne suffit pas étant donné l’ampleur des dégâts et la faiblesse des structures locales. Le moment ne serait-il pas venu, comme l’annonce l’éditorial du journal britannique The Guardian [3], de mettre en œuvre un vaste programme de réparations de la communauté internationale pour Haïti ? En effet, Haïti a payé à la France pendant un siècle 90 millions de francs-or, soit un montant estimé entre 17 milliards de dollars et 21 milliards de dollars aujourd’hui. La décapitalisation d’Haïti qui s’en est suivie fait paraitre comme une goutte d’eau les 120 millions de dollars sollicités par les Nations Unies pour Haïti pour les trois prochains mois.

 

Les béquilles dominicaines

 

Dans tous les cas, sur le plan multilatéral, selon le bureau des Nations Unies pour l’aide humanitaire (OCHA en anglais), 2.1 millions de personnes sont affectées et 750.000 personnes, dont 315 000 enfants [4], ont besoin d’une assistance immédiate. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a constitué des réserves pour nourrir 300.000 personnes pendant un mois, dont 25 tonnes sont allouées à Jérémie pour nourrir 9.000 personnes pendant une semaine.

D’autres activités sont menées par ACTED (santé), PNUD (eau, assainissement et hygiène), Catholic Relief Service (sécurité alimentaire), etc. Sur le plan bilatéral, l’aide humanitaire provient de Washington à Cuba en passant par la France, l’Union européenne, la Suisse, l’Allemagne, le Canada, le Venezuela, la Colombie, la République Dominicaine. Washington a envoyé un navire avec 400 Marines. Ces derniers assistent la Police Nationale d’Haïti (PNH) pour sécuriser les convois d’aide alimentaire contre les attaques des pilleurs. La France envoie 60 soldats et 32 tonnes (aide humanitaire, dispositifs de purification d’eau). Cuba a envoyé des médecins et du personnel sanitaire. Le Venezuela et la Colombie ont envoyé des bateaux remplis de provisions alimentaires, de matériels techniques ainsi que d’un hélicoptère pour le transport des équipements.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo : Première de couverture de l’ouvrage « Béquilles… »
montrant Hillary Clinton, Sonia Pierre et Michelle Obama.

 

La solidarité de la République Dominicaine avec Haïti est particulièrement appréciable dans cette conjoncture. Des supports, comme je l’ai signalé en 2014 dans l’ouvrage [5] Béquilles — Continuité et des ruptures dans les relations entre la République Dominicaine et Haïti. Des béquilles similaires à celles utilisées jusqu’ici pour monter et descendre des escaliers aux marches inégales pouvant provoquer des chutes, comme l’atteste l’arrêt TC168-13 sur les milliers de Dominicains d’origine haïtienne. Le président Danilo Medina [6] a envoyé un convoi humanitaire de 500 camions et véhicules avec un matériel lourd diversifié, de la nourriture et des techniciens pour aider à la reconstruction. L’aide alimentaire constituée de 25 mille tonnes d’aliments crus est destinée aux populations de Jérémie, Grand’Anse, Roche-à-Bateaux, Ile-à-Vaches, Cayes, Port-à-Piment, etc.

Cinq unités de cuisine mobile ont été envoyées à Pedernales pour cuire les aliments. D’un autre côté, le Ministère de l’Agriculture dominicain a expédié des camions contenant 600 mille bananes, 36 mille kilos de patates, 25 mille livres de fromage, 55 mille livres de poulet et 95 mille livres de riz. D’autres produits envoyés sont des saucisses, des sardines, des biscuits, du zinc, et du bois pour la construction des maisons. Cette coopération Sud-Sud inclut également 40 équipements lourds tels que des grues et des camions et plus de 250 experts dominicains. Enfin, l’aide dominicaine comporte aussi le carburant pour les équipements et toute la logistique en matière d’ambulances, d’hélicoptères, d’ateliers mobiles, de centrales électriques mobiles et des équipements pour fournir l’eau potable.

Le soutien dominicain au lendemain du désastre haïtien a soulevé de nombreux questionnements dans des milieux haïtiens protestant contre le fait que « des soldats dominicains sont déployés en Haïti pour sécuriser le convoi humanitaire … » [7]. Cette forme de discrimination ne se justifie pas quand on considère la présence des 400 militaires américains accompagnés de douze hélicoptères en Haïti. La présence des soldats de la MINUSTAH n’a occasionné aucune contestation de la part des mêmes milieux.

Pourquoi celle des militaires dominicains doit-elle être vue comme un sacrilège ? En faisant monter la tension dans certains milieux, la frustration devant le déploiement spectaculaire des ressources mobilisées par nos voisins pour nous venir en aide tente de masquer le désarroi de générations qui ont grandi avec la vision du « pito nou lèd nou la ». Une vision bornée qui ne tient pas compte du million d’Haïtiens vivant en République Dominicaine, alors que les Dominicains n’ont même pas le centième de cette population en Haïti.

Au fait, il s’agit d’excès de colère provoqués par la honte et le nationalisme chauvin de certains secteurs haïtiens qui, ne pouvant résoudre les problèmes d’Haïti, cherchent un bouc émissaire en qualifiant de forces d’invasion les soldats dominicains venus sécuriser leur premier convoi humanitaire. Sa rele fè wont sévi kolè. Une colère mal placée qui ne pourrait qu’augmenter nos souffrances si le gouvernement dominicain devait réagir avec des œillères et diminuer sa solidarité avec le peuple haïtien en n’envoyant pas d’autres convois humanitaires. Ce serait un coup dur pour Haïti. Le plus que les critiques peuvent dire, c’est que cette démonstration de solidarité participe aussi d’une opération de marketing décidée à refaire l’image de la République Dominicaine mise à mal à l’échelle mondiale par l’adoption de l’arrêt TC168-13 dénationalisant les Dominicains d’origine haïtienne.

Au fait, la démonstration de puissance de nos voisins n’est pas à faire. L’évidence est sous nos yeux depuis leur cadeau de l’université Henry Christophe dans le Nord en 2012. Certes, le partenariat est inégal et pour cela il faut savoir reconnaître notre propre responsabilité. Les conditions d’enfer en Haïti ont poussé notre population à continuer à traverser la frontière pour chercher la vie malgré le massacre de 1937 sous le dictateur Trujillo. L’embauchage des Haïtiens a continué malgré tout et les gouvernements haïtiens ainsi que des particuliers ont fait leur beurre en vendant leurs propres frères aux compagnies sucrières dominicaines. « D’ailleurs, les élites politiques haïtiennes en profitent. Elles acceptent de recevoir en compensation le prix dérisoire de $30 par tête, prix inférieur alors à celui d’un mulet [8]. » Le dictateur François Duvalier en bénéficie personnellement en signant en 1958 avec Trujillo un contrat annuel d’un montant de 7 millions de dollars américain pour fournir les travailleurs haïtiens [9].

Ce commerce négrier des dirigeants haïtiens vendant leurs propres frères aux compagnies sucrières dominicaines en est venu à rapporter neuf (9) millions de dollars l’an [10]. Ce genre de contrat annuel sera renouvelé à la hausse en 1972. On se rappelle qu’après la fuite de Jean-Claude Duvalier en février 1986, les Dominicains insistèrent pour que l’argent versé leur soit remboursé car ils n’avaient pas reçu les travailleurs pour lesquels ils avaient payé. En effet, le Conseil National de Gouvernement (CNG) du Général Namphy fut contraint de rembourser les 2 millions de dollars qui avaient été payés à Duvalier à l’occasion [11]. De l’eau a coulé sous les ponts et aujourd’hui, plus d’un million d’Haïtiens [12] vivent et travaillent chez nos voisins tout en refusant de consentir à leur servitude. Les luttes menées par ces travailleurs et par la communauté des Dominicains d’origine haïtienne sont une réalité incontournable longtemps symbolisée par Sonia Pierre, la créatrice de l’organisation du Mouvement des femmes dominicano-haitiennes, au sigle MUDHA en espagnol.

 

Le secours haïtien aux sinistrés dominicains

 

Loin de tout repli sur soi, avec un esprit d’ouverture, les Haïtiens se retrouvent dans des secteurs clés de l’économie dominicaine tels que l’agriculture, le tourisme, l’hôtellerie, la construction, les télécommunications, la sécurité, etc. Leur contribution dans la construction du métro de Santo Domingo est remarquable. D’ailleurs, 20% des policiers et militaires dominicains en République Dominicaine sont d’origine haïtienne [13] car les Dominicains de souche refusent de faire ce travail qui n’est payé que sept mille pesos par mois, soit 152 dollars américains.

Il y a plus d’Haïtiens dans les universités dominicaines que dans celles d’Haïti. La présence haïtienne a même été qualifiée par plusieurs idéologues de la droite dominicaine comme une « invasion pacifique ». En clair, de part et d’autre, les limites du nationalisme appauvrissant sont évidentes tandis que dans les faits se dessine la confédération Dominico-Haïtienne évoquée par le philosophe dominicain Rafael Carlos Soler dès 1949. Cette thèse reprise par le président dominicain Joaquim Balaguer dans son ouvrage La isla al revés en 1983 demande la double nationalité pour les citoyens des deux pays.

Le soutien reçu par Haïti des Dominicains suite au passage du cyclone Matthew rappelle celui que les Haïtiens avaient donné à leurs frères dominicains en septembre 1930 après le passage de l’ouragan San Zenon qui avait dévasté la capitale Santo Domingo. L’ouragan San Zenon avait fait 15.000 blessés, causé des pertes de 4.000 vies humaines et de 50 millions de dollars [14], soit 687 millions de dollars aujourd’hui en tenant compte d’une inflation annuelle de 3.09% au cours de la période. Alors, le gouvernement haïtien du président Louis Eugène Roy avait envoyé une aide massive et dépêché Charles Moravia [15] pour exprimer ses sympathies au président dominicain Trujillo, élu trois mois auparavant.

Un crédit spécial de 100,000 gourdes fut rapidement voté à l’occasion par le gouvernement haïtien pour financer l’aide d’urgence. Des souscriptions et des quêtes sont organisées pour recueillir des fonds. Dix médecins et vingt infirmières furent envoyés en aide aux Dominicains. Les ingénieurs haïtiens Jeannot et Ménos ainsi que des matériaux furent expédiés pour reconstruire les ponts reliant la capitale Santo Domingo au reste du pays et la route reliant Azua à la capitale.

La section haïtienne de la Croix Rouge et d’autres organisations haïtiennes firent la collecte de vêtements et de provisions alimentaires pour expédier par bateau. Le Comité Haïtien de secours aux sinistrés de la République Dominicaine dirigé par le Dr. Félix Coicou et ayant pour trésorier le Dr. Brun Ricot a expédié des produits incluant 25 sacs de 200 livres de farine, 20 caisses de 10 gallons d’huile à frire, 100 caisses de 10 livres de vermicelle et macaroni, 20 douzaines de couvertures en laine, 10 caisses de 48 boites de lait condensé, etc. Deux avions mis à la disposition du gouvernement haïtien par le colonel américain Cutts, commandant des forces d’occupation américaine, ont fait la navette entre les deux capitales pour apporter des secours toutes les quatre heures de temps.

Entretemps, un autre Comité de secours haïtien dirigé par Lespinasse, Chauvet et Nadal envoyait à Santo Domingo par bateau 1974 sacs de riz, 197 sacs de farine, 114 régimes de bananes, 5 bocaux de morue, 25 sacs de patates et 98 sacs de sucre. Un Comité féminin de secours aux sinistrés dominicains fut également mis en place. L’Église Wesleyenne organisa des réunions de prières spéciales pour les victimes dominicaines. La Ligue de la Jeunesse Patriotique dirigée par les Edouard Estève, Fred Duvigneaud, Edmond Mangonès, Justin Sam, etc. s’est aussi dévouée pour envoyer des camions de secours collectés à travers le pays afin d’aider les Dominicains en détresse. Le 8 septembre 1930, le président Trujillo exprimera sa satisfaction de la contribution haïtienne en ces termes au président Luis Eugène Roy : « Je vous remercie de tout cœur pour l’aide opportune que si généreusement vous nous avez apportée dès le premier moment de la catastrophe réaffirmant l’intime et loyale amitié qui a toujours uni nos deux peuples [16]. »

 

Les effets du déluge

 

Aujourd’hui, l’état de désolation progressive de l’économie haïtienne exige des solutions radicales. Les hélicoptères de l’armée américaine qui ont apporté de l’aide alimentaire distribuée à la capitale ont été accueillis avec soulagement par les habitants. C’est aussi le cas pour les distributions d’aliments dans le Sud. Dans un contexte de campagne électorale, certains candidats ont tenté de se servir de la misère de la population pour se faire une popularité. Dans certains cas, des émeutes ont suivi. Le problème à l’heure actuelle est bien celui de l’organisation de la distribution des aliments par le gouvernement et les ONG actives sur le terrain. L’absence de coordination augmente les risques de duplication autant de la part des donateurs que de celle des récepteurs.

La corruption est toujours possible surtout quand on ne sait pas qui reçoit quoi, puisque les gens ne s’inscrivent pas pour recevoir l’aide humanitaire. Un intermédiaire (maire, député, etc.) peut recevoir en même temps pour les mêmes personnes sinistrées de deux ou trois donateurs. Les risques de dérapage sont réels. D’un côté, la nourriture donnée par certains gouvernements est stockée à la capitale. En l’acheminant aux sinistrés, cela conduit parfois à des affrontements et des émeutes autour des camions charriant les aliments. De l’autre, les actions de distribution de nourriture menées sur le terrain par des candidats en mal de popularité agacent les populations. Enfin, la distribution se concentre en ville et les pauvres dans les montagnes et autres régions reculées n’ont encore rien.

De manière générale, l’effet principal de l’ouragan Matthew est la suspension du processus électoral et le renvoi des élections programmées pour le 9 octobre 2016. En effet, selon la Mission d’observation électorale de l’Organisation des Etats Américains (MOE-OEA), « les communications rompues avec plusieurs communes des départements de la Grand’Anse (254 087 électeurs), de Nippes (199 900 électeurs) et du Sud (464 120 électeurs) laissaient craindre le pire [17]. » De plus, les dommages subis par les centres de votes dans ces départements exigeaient un ajournement du scrutin.

Les autres conséquences immédiates du déluge Matthew qui affectent toutes les catégories sociales sont le choléra, l’inflation, la violence et la famine. Les cas de choléra se multiplient depuis le passage de l’ouragan Matthew. 510 cas de choléra ont été enregistrés dans les départements du Sud, de la Grand’Anse et dans le département des Nippes [18]. Reconnaissant la gravité de la situation, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a décidé d’envoyer en Haïti un million de vaccins oraux contre le choléra.

À côté du choléra, l’inflation grimpe au détriment de la grande majorité de la population. Selon Jean Marie Evens Bellabe, juge de paix de la localité de Chantal, « « Les prix des produits ont grimpé de façon exponentielle : le sac de riz de 4 marmites, qui se vendait à 500.00 gourdes est passé à 750.00 gourdes. Une feuille de tôle, qui se vendait à 200.00 gourdes, coûte, à présent, 250.00 gourdes » [19].

Les pillages des convois de nourriture sont signalés dans plusieurs localités. Au moins quatre convois de nourriture ont été attaqués par des bandits depuis le 4 octobre. Cinq camions de nourriture envoyés par Food for the Poor à Roche-à-Bateaux ont été attaqués à Torbeck par une population sinistrée qui essaie ainsi de se nourrir. Le samedi 15 octobre 2016, Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations Unies, venu exprimer sa solidarité envers le peuple haïtien, a constaté de ses propres yeux des scènes de pillages de deux camions des Nations Unies aux Cayes qui étaient remplis de nourriture [20]. Le passage du cyclone Matthew a amplifié le désastre écologique. Des villes comme Arniquet dans le Sud qui étaient de couleur verte ont changé de couleur et sont devenues marron. Les arbres ont été déracinés, arrachés et abattus. Les quelques rares qui sont encore debout ont perdu toutes leurs feuilles. Les vents ont tout emporté et transformé les maisons en des tas de débris. Comme le décrit Juno Jean Baptiste, « la vue est apocalyptique, comme si une bombe y avait été larguée et que dans sa déflagration, chacun en avait eu pour sa gueule [21]. »

 

De la phase d’urgence à celle de la reconstruction

 

Le gouvernement haïtien a créé une commission interministérielle pour assurer la coordination de l’aide humanitaire et ainsi fait de son mieux dans des conditions difficiles. Dans bien des cas, le capital humain manque ainsi que le capital tout court. Deux semaines après le passage du cyclone Matthew, les autorités haïtiennes en sont encore au bilan provisoire de 473 morts. À ce niveau, l’imprécision révèle les faiblesses de l’État sinon carrément son absence dans de nombreuses zones isolées. Combien de villages n’ont pas encore reçu de visites des sauveteurs depuis une semaine ? Le ministre de la Culture Marc-Aurel Garcia reconnaît que « certains endroits sont encore inaccessibles par voie terrestre et même aérienne ainsi que par téléphone » [22]. Le bilan est donc appelé à s’alourdir. Chaque jour, le nombre de victimes est revu à la hausse.

Le casse-tête logistique qui limite la capacité d’intervention de l’État haïtien ne peut enfin négliger la composante subjective de la réalité. Plus que tout, la reconstruction ne saurait se concentrer uniquement sur l’aspect matériel. Les populations sont aussi atteintes psychologiquement et moralement. Les gens sont affectés par la perte de leurs familles et de leurs biens. Ils ne savent pas quoi faire et ont besoin de soins psychologiques également. Cette dimension-là est prise au sérieux également par la ministre de la Santé Daphnée Benoit Delsoin qui reconnaît que le désastre a traumatisé 1,5 million de personnes qui ont besoin d’une aide humanitaire.

La nécessité pour la population de se remettre au travail agricole est urgente. Il importe de distribuer des semences pour développer les jardins, les potagers et les vergers. Les populations ne sont pas résignées. À Saint-Jean du Sud dans la commune d’Aquin, les rescapés se sont mis au travail pour nettoyer leur ville. À Côtes-de-Fer, les habitants ont enlevé les débris sans l’aide étrangère. Les pêcheurs ont recommencé à travailler dans la mer pour la satisfaction de la population qui bénéficie d’une variété de produits halieutiques (poisson, crustacée, lambi, etc.). Le nouveau gouvernement qui sera installé après les élections de janvier 2017 aura pour tâche de passer de la phase d’urgence à celle de la reconstruction. Le gouvernement intérimaire peut faciliter cette transition en mettant en place les éléments de production agricole permettant les premières récoltes dans six mois.

C’est le meilleur moyen pour diminuer l’écho de cette catastrophe tout en jetant les bases d’un aménagement du territoire tenant compte des aléas climatiques. Pour aller des eaux de surface au fond de l’abîme grâce à des changements dans notre propre discours intérieur induisant des comportements rationnels. Pour qu’enfin, nos dirigeants utilisent leur cerveau et conçoivent théoriquement l’aménagement du territoire en créant d’abord les voies de pénétration et les infrastructures de base avant de construire des résidences, comme cela a été le cas, au cours des cinquante dernières années, pour toute une partie de Port-au-Prince, Pétionville, Delmas et Tabarre. Pas une rue droite sur un kilomètre ! Un vrai galimatias reproduisant dans les quartiers de Peguyville, Berthé, Meyotte, Duval, etc. le même esprit d’arbitraire et de désarroi dictant les aménagements sauvages des bidonvilles de Jalousie et de Desermithe. Dans la mesure où l’aménagement urbain est la projection au sol des rapports sociaux, la moindre tournée dans ces zones révèle l’état de pourriture dominant et la nécessité d’une renaissance. Puisse cet ouragan Matthew nous faire prendre conscience de notre gravissime état de mal et provoquer le réveil sans lequel l’entité haïtienne est condamnée à disparaître !

 

Source: AlterPresse, 19 octobre 2016

Notes:

[1] Citation du Président Jocelerme Privert cité dans « Un ouragan se rapproche de Cuba, Haïti et la Jamaïque », Le Figaro, France, 2 octobre 2016.

[2] Edver Serisier, « Les sinistrés s’impatientent », Le National, 11 octobre 2016.

[3] « The Guardian view on Haiti : time to repay our debts », The Guardian, 11 October 2016.

[4] OCHA, Haïti Situation report, No. 8, October 12, 2016.

[5] Leslie Péan, Béquilles –Continuité et ruptures dans les relations entre la République Dominicaine et Haïti, Pétionville, C3 Éditions, 2014.

[6] Presidencia de la República Dominicana, « Toneladas de alimentos camino a Jimaní para entregar mañana a Haití », 11 de Octubre de 2016.

[7] Louis-Joseph Olivier, « Des militaires dominicains déployés sur le sol haïtien », Le Nouvelliste, 14 octobre 2016.

[8] Leslie Péan, « Haiti-Rép. Dominicaine : Une responsabilité partagée dans le crime (3 de 3) », AlterPresse, 18 octobre 2013

[9] Robert Debs Heinl and Nancy Gordon Heinl, Written in Blood. The Story of the Haitian people, 1492-1971, Boston, Houghton Mifflin, 1978.

[10] Leslie Péan, Béquilles –Continuité et ruptures dans les relations entre la République Dominicaine et Haïti, Pétionville, C3 Éditions, 2014, p. 273.

[11] « Paiement des $ 2 millions à la République Dominicaine », Le Nouvelliste, 14 mars 1986.

[12] Violaine Jolivet, « Les Haïtiens à Santo Domingo : une masse invisible ? », Bulletin de l’association des géographes français, Vol. 87 n°3, 2010.

[13] Luis Pie también pertenece a la armada dominicana ; revelan que en RD 20% de policías y militares son haitianos, Hoy, Republica Dominicana, Agosto 24, 2016.

[14] Juan B. Cambiaso, El huracán de San Zenón o de Santo Domingo de septiembre de 1930, Septiembre 2 del 1957.

[15] Le Nouvelliste, 5, 6, 7 et 8 septembre 1930.

[16] « La catastrophe de Santo Domingo – pièces officielles », Le Matin, 9 septembre 1930.

[17] Organisation des États Américains (OEA), L’ouragan Mathieu et ses répercussions sur l’organisation électorale, Mission d’observation électorale Haiti 2015-2017, 11 octobre 2016, p. 2.

[18] Ivan Watson, Tim Hume and Karla Pequenino, « Hurricane Matthew : WHO to send 1 million cholera vaccine doses to Haiti », CNN, October 11, 2016. Voir aussi OCHA, Haïti Situation report, No. 8, October 12, 2016.

[19] « Matthew : Flambée des prix des produits dans plusieurs communes du Sud d’Haïti », AlterPresse, 12 octobre 2016.

[20] « Ban Ki-moon promet plus d’aide à Haïti », Radio Canada et Reuters, 16 ocotbre 2016.

[21] Juno Jean Baptiste, « La détresse des sinistrés », Le Nouvelliste, 10 octobre 2016.

[22] « Pacific Matin », Radio Pacific, 12 octobre 2016.