WikiLeaks, la presse à imprimer et la Bible

Fondamentalement, les nouvelles formes de technologie ont un effet déstabilisateur, pour l’ordre établi. Ceci constitue toute la base de la compréhension matérialiste de l’histoire. Mais, parfois, cette réalité peut être confirmée d’une façon qui attrape tout le monde par surprise. Une dominance naguère encore incontestée est brusquement contestée de toutes parts. La lutte pour le changement éclate, adoptant des aspects nouveaux et inattendus.

L’impérialisme US ne peut remettre dans la boîte ni arrêter ce qui a été libéré par Wikileaks. Au lieu de cela, la lutte visant à museler Wikileaks a la possibilité d’amener des millions de personnes à une conscience politique et à entrer en conflit avec l’ordre établi.
 
L’effort consenti pour supprimer la divulgation d’informations sur Wikileaks par le biais de l’arrestation de Julian Assange et les appels à l’assassiner ou à le juger sur accusation de terrorisme, l’emprisonnement de Bradley Manning et les menaces à l’encontre des activistes de Wikileaks, ainsi que l’annulation de ses services par Amazon, PayPal, American Express, MasterCard et les banques américaines et suisses, cet effort radicalise dans le monde entier de nombreux jeunes hautement qualifiés. Des centaines de milliers d’attaques cybernétiques ont été organisées contre les multinationales de l’information et les banques qui tentaient de briser les reins à Wikileaks.
 
Chaque effort pour le fermer n’a servi qu’à le populariser plus encore et à le rendre encore bien plus accessible. Des milliers de sites miroirs ont été installés dans les jours qui ont suivi la tentative de fermer Wikileaks.
 
Même si le gouvernement américain parvient à fermer temporairement Wikileaks, des millions de gens dans le monde entier savent qu’il est possible de briser les secrets du gouvernement et des sociétés US. Il est certain que de nombreux nouveaux sites prendront la relève.
Les dénonciations et attaques contre les courageux individus qui ont contribué à fournir l’accès aux informations secrètes du gouvernement et des sociétés en inspireront bien d’autres qui peuvent avoir accès à des informations cachées concernant toutes sortes de magouilles criminelles et qui s’uniront pour les dévoiler.
 
Tout ceci rompt l’image sans cesse peaufinée de l’impérialisme US en tant que puissance invincible disposant des technologies les plus sophistiquées.
 
Une part très importante de la guerre cybernétique est dominée par le vol, l’information pour le profit ou l’espionnage. L’impact de nombreux milliers d’activistes cybernautes du monde entier qui travaillent tout simplement pour l’idée que l’information et la communication devraient être libres et disponibles – et non gardées secrètes ou détenues pour des raisons de profit privé – a des implications révolutionnaires.
Wikileaks a révélé des secrets du gouvernement grâce à la coopération d’individus courageux et hautement qualifiés qui sont à même de communiquer et de vouloir courir n’importe quel risque au nom de la liberté de l’information. Mais ces forces seules n’auraient pas eu l’accès de masse des grands médias traditionnels.
 
Le choix des documents et la publication constante dans un battage médiatique de centaines de ces documents fournis par Wikileaks en première page des journaux d’Allemagne, de France, d’Espagne et de Grande-Bretagne peuvent refléter que les propres alliés impérialistes des États-Unis n’ont plus l’intention d’être ainsi pris en remorque par l’alliance militaire dominée par les États-Unis : l’Otan.
 
Dans le passé, ces pays impérialistes et leurs médias traditionnels ont fermé les yeux avec bienveillance sur les preuves évidentes des crimes et des conspirations US. Avant cela, ces crimes n’étaient pas jugés importants et n’étaient même pas considérés comme dignes d’être repris dans les informations.
 
Maintenant, ces pays impérialistes – eux-mêmes des voleurs et des pillards depuis très longtemps – peuvent voir que l’impérialisme US d’aujourd’hui traverse une longue période de déclin et de pourrissement. Il est incapable de prendre le dessus dans une longue guerre terrestre en Asie centrale, contre l’un des pays les plus pauvres et les moins développés de la planète, l’Afghanistan. Il est incapable de renverser le cours de la crise économique capitaliste ou de résoudre le chômage croissant auquel sont confrontés des millions de travailleurs. Sa capacité industrielle, aujourd’hui, n’est plus qu’une simple fraction de la production mondiale.
 
Ce n’est guère un secret que, pour conserver son monopole en déclin sur le pouvoir, l’impérialisme US a recouru à des invasions, des occupations, des coups d’État, la corruption et la dictature militaire. Pour maintenir en place un système archaïque et corrompu d’exploitation, il s’est ouvertement engagé dans les mesures les plus répressives, y compris raids massifs, disparitions, détentions secrètes, assassinats ciblés, poursuites préventives et coups montés.
 
Tant l’administration Bush que celle d’Obama aujourd’hui ont défendu politiquement le recours aux formes les plus brutales de torture, y compris le supplice de l’eau, la privation sensorielle, la détention en isolement et la torture à l’électricité. Et elles ont utilisé et vendu des engins de torture dans le monde entier, depuis les tazers jusqu’aux bombes au phosphore blanc et les grenades antipersonnel.
 
Une grande partie des informations et même certaines des images, vidéos et documents publiés actuellement étaient déjà connus à la fois par certaines descriptions et dans les grandes lignes. Mais des informations concrètes peuvent avoir des conséquences radicales.
 
Pour comprendre à quel point sont futiles les efforts américains pour fermer Wikileaks, il est utile de revenir en arrière sur une lutte qui s’est déroulée à l’aube du capitalisme, contre l’ancien ordre féodal qui régnait en Europe.
 
Au 16e siècle, l’Église catholique romaine était la plus grosse propriétaire de terres de toute l’Europe féodale : elle contrôlait un tiers de toutes les terres. En tant qu’institution, elle avait la mainmise sur d’énormes quantités de propriétés, sur les privilèges, les titres, les héritages et, plus particulièrement, les idées. Le clergé privilégié détenait le monopole total sur les lois, la politique, les sciences et le « salut ».
Mais les nouvelles technologies, le commerce et les communications bouillonnaient sous la surface. C’est la presse à imprimer, d’invention toute récente, et sa capacité à diffuser largement des informations, qui brisa l’autorité, non seulement de l’Église catholique, mais aussi celles des rapports de classe féodaux.
 
La presse à imprimer et les indulgences
 
 
En 1440, Johannes Gutenberg construisit la première presse en bois, qui utilisait des caractères métalliques mobiles. Il lui fallut quinze autres années, jusqu’en 1455, pour développer la technologie rudimentaire des caractères amovibles, des moules à métaux, d’une presse spéciale et d’encres à base d’huile qui, mis ensemble, permirent la production de masse du premier livre imprimé : 200 exemplaires environ de la Bible. En 1499, moins de cinquante ans plus tard, des imprimeries avaient été installées dans plus de 2.500 villes d’Europe. On évalue à 15 millions le nombre de livres à avoir été imprimés à cette date, couvrant 30.000 titres, y compris des centaines de tracts politiques ou politico-religieux qui furent distribués partout en grand nombre.
 
Cette nouvelle technologie rompit le monopole de l’information naguère accessible aux rares personnes ayant accès aux manuscrits (écrits à la main) qui requéraient des années de travail individuel de copie ou de production en encrant laborieusement des blocs de bois sculptés.
 
Le prix du premier tirage de la Bible imprimée en deux volumes par Gutenberg équivalait à environ trois ans de gages d’un clerc moyen. C’était de loin meilleur marché qu’une bible manuscrite, qui pouvait demander 20 ans de travail de transcription à un simple moine. (Voir : ideafinder.com)
 
Comme Gutenberg développait la technologie de l’impression d’un livre entier, il s’aida lui-même en produisant pour les officiels de l’Église des dizaines de milliers d’« indulgences » imprimées. C’étaient des bouts de papier vendus par l’Église catholique et promettant la remise des peines dans l’au-delà. Ces notes dont le marché était agressif ne pouvaient être vendues que par des agents ou commissaires qui en achetaient les droits de vente auprès du pape de Rome.
 
Les indulgences ne tardèrent pas à devenir une nouvelle source énorme de richesses pour Rome – il s’agissait d’une marchandise pouvant être achetée et vendue. C’était une nouvelle forme d’extraction de profit : une taxation onéreuse et une exploitation de masse pour tous ceux qui désiraient leur salut. Pendant cinquante ans, il apparut que la richesse et la puissance de Rome se développèrent en reposant sur les indulgences, qui étaient en quelque sorte la devise monétaire de l’époque.
 
Tous ces changements énormes – une nouvelle source commercialisable de richesses, une classe capitaliste émergente, une nouvelle technologie, de nouvelles communications, une paysannerie accablée et un nombre sans cesse croissant de travailleurs urbains pauvres – mijotaient lorsqu’un moine, Martin Luther, défia l’autorité absolue de Rome.
 
En clouant une déclaration de 95 thèses sur les portes de la cathédrale de Wittenberg, en 1517, Luther s’opposait à l’achat et à la vente des indulgences et exigeait le droit d’interpréter la Bible. Ce défi téméraire de l’autorité papale se solda par le déclenchement d’un siècle de soulèvement révolutionnaire connu sous l’appellation de Réforme protestante.
 
La traduction par Luther de la Bible, du latin ecclésiastique en allemand vernaculaire tel qu’il était parlé par les petites gens, eut même un impact encore plus révolutionnaire.
 
Les guerre des Paysans
 
Depuis des centaines d’années, les historiens ont décrit les guerres ultérieures qui ont ravagé l’Europe comme des guerres de religion. La question brûlante qui incita des millions de gens à l’action révolutionnaire fut la liberté de lire la Bible vernaculaire et le droit de l’interpréter. C’était une rupture avec le pouvoir absolu de l’Église catholique et de son clergé privilégié.
 
Dans son petit ouvrage, « La guerre des Paysans en Allemagne », Friedrich Engels a diffusé une nouvelle façon de comprendre cette époque de soulèvement avec son explication des forces de classe émergentes qui défiaient l’autorité d’une Rome pourrissante et corrompue. Les princes locaux, la petite noblesse et les propriétaires terriens purent rapidement se rendre compte de l’avantage qu’il y avait à rompre avec Rome et, de la sorte, à réduire les taxes énormes et les dîmes qu’ils devaient lui verser. C’était une occasion pour s’emparer de la richesse des terres du clergé et d’être délivré du fardeau d’avoir à acheter des indulgences.
 
En 1524, des sections importantes de la paysannerie allemande harcelées et grevées par les dîmes et les taxes à la fois de l’Église et des seigneurs féodaux, s’arrogèrent le droit pour chaque personne d’interpréter la Bible à sa guise, de même que le droit de s’emparer des terres de l’Église et de se libérer du servage à l’égard des seigneurs et des abbayes.
 
Un défi radical à la propriété prit racine. L’idée que toute la richesse de l’Église et des seigneurs locaux devrait être possédée en commun mena à des révoltes paysannes qui secouèrent l’Allemagne pendant deux ans.
 
Thomas Münzer, le chef des penseurs les plus radicaux, fusionna ses interprétations bibliques avec le mouvement anabaptiste, une mobilisation communiste basée sur la paysannerie, avec le drapeau arc-en-ciel comme symbole. Dans cette lutte, des millions de paysans et de plébéiens agirent pour la première fois pour leurs propres intérêts, bien qu’ils suivissent un programme religieux. Ils mirent sur pied une armée révolutionnaire et luttèrent pour le pouvoir.
 
Münzer, les anabaptistes et leur mouvement furent militairement vaincus au bout de deux ans. En guise d’exemple pour d’autres efforts révolutionnaires, les chefs furent horriblement torturés et exécutés publiquement. Mais les révoltes paysannes révolutionnaires se poursuivirent à travers l’Europe.
 
Les soulèvements se répandirent en Scandinavie, en Suisse, en Autriche, en Hongrie, aux Pays-bas et en Angleterre. Les mouvements paysans, trop désorganisés, peu aguerris et trop illettrés pour avoir la moindre chance de s’imposer, furent chaque fois défaits par un bloc de la nouvelle classe capitaliste naissante, mais ils effrayèrent néanmoins les princes et les propriétaires terriens.
 
L’Église catholique recourut à toutes les formes de répression pour refaire valoir son autorité et ses privilèges. Des inquisitions recoururent à la détention secrète, à d’horribles formes de torture, à des campagnes massives de terreur et de chasse aux sorcières qui en envoyèrent des milliers se consumer dans les flammes. Des pays entiers furent frappés de l’excommunication papale – un châtiment similaire aux actuelles sanctions.
 
Rome finança des campagnes et des invasions militaires, comme la tentative de l’Armada espagnole d’envahir la Grande-Bretagne en 1588, dans un effort d’inverser la rupture de la monarchie britannique avec Rome. Mais aucune forme de menace, de terreur ou de torture ne put restaurer la position incontestée de l’Église dans l’Europe féodale.
 
La technologie ne peut être renvoyée en arrière. Et les nouvelles idées qui naissent au sein d’une société transformée par la technologie ne peuvent être éradiquées par les menaces et la répression.
 
Pas de marche arrière pour l’impérialisme US
 
L’impérialisme américain ne peut mettre un terme au flux d’informations ou à la pulsion qu’il provoque vers un accès plus développé et vers la fin des contraintes incroyablement restrictives de la propriété privée et de la mainmise sur l’information et la communication. À l’origine, l’armée américaine peut avoir développé Internet pour ses propres communications militaires urgentes en temps de guerre. Mais Internet a depuis longtemps échappé à ces limitations.
 
Le pouvoir des sociétés américaines ne peut fermer Internet sans court-circuiter totalement leurs propres activités, leur production et leur marketing. La contradiction réside dans le fait que les intérêts financiers immédiats de la bourgeoisie rendent Internet encore plus accessible.
 
Le problème bien plus grave de l’impérialisme US, c’est qu’aujourd’hui, comme la conscience croît et que l’accès aux technologies de la communication s’étend jusqu’à inclure le monde entier, c’est qu’il ne se retrouve pas confronté, désormais, à une paysannerie isolée, illettrée et opprimée.
 
Il est confronté à une classe ouvrière de plus en plus éduquée et qualifiée qu’il a lui-même créée. Cette classe finira par acquérir la conscience de ses propres intérêts de plusieurs façons inattendues et diverses. Mais cette classe constitue une force qui ne pourra être arrêtée par la répression, qu’elle soit féodale ou moderne, ni par des menaces.
La conscience en devenir des millions de gens sans pouvoir peut être plus puissante que la technologie.
 
 
 
Traduit de l'anglais par Jean-Marie Flémal pour Investig'Action
 
Source originale: Workers World

Source: www.michelcollon.info
 

 

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