Burkina: l’Aide de camp de Thomas Sankara est mort

Décédé le 3 octobre dernier dans son pays d’exil le Ghana, le lieutenant Etienne Zongo a veillé à la sécurité du chef d’Etat burkinabè, dont il était devenu un proche. Il avait tenté de convaincre Sankara de prévenir le coup d’État qu’il savait être en préparation, ourdi par son compagnon Blaise Compaoré. En vain.

Thomas Sankara l’avait remarqué dans un avion les menant au Niger, au sein d’une délégation du Conseil national de la révolution (CNR). Ses qualités relationnelles, la facilité avec laquelle il parlait aux gens, sa bonne humeur et sa gentillesse en faisait un homme très agréable.
Etienne Zongo, c’est lui que l’on voit très souvent dans les photos ou les films, bien droit, juste derrière Thomas Sankara, légèrement décalé, regardant toujours tout autour, veillant sur sa sécurité.
En tant qu’aide de camp, il réglait tous les détails de la vie du chef de l’État, lui évitant de se disperser dans des petits problèmes matériels. Il organisait les rendez-vous, la vie quotidienne, l’emploi du temps. Il connaissait évidemment beaucoup de choses sur les rapports entre les dirigeants de la Révolution mais aussi avec les autres chefs d’Etat.
On comprendra que Thomas Sankara lui vouait une confiance totale, Etienne Zongo était l’un de ses confidents les plus intimes. À mesure qu’il acquérait la conviction que l’assassinat était en préparation, il avait tenté d’en savoir plus et de mettre Sankara sur ses gardes, de le protéger en rassemblant des informations.
Je l’ai rencontré plusieurs fois. Thomas Sankara lui avait interdit de tenter quoique ce soit contre Blaise Compaoré, comme il l’avait interdit à tous ceux qui venaient le prévenir du complot qui se tramait.
Etienne Zongo s’en est toujours voulu d’avoir cédé, alors qu’il aurait pu se charger de neutraliser Blaise Compaoré. Une mauvaise conscience le travaillait, celle de n’avoir rien tenté. Lorsqu’il évoquait ce moment, une tristesse douloureuse l’envahissait. Il aurait mieux valu neutraliser Blaise Compaoré, quitte à subir la colère de Thomas Sankara, que de le laisser se faire assassiner. Il serait encore vivant peut-être, pensait-il, pour le bien être des Burkinabè et des Africains.
Grâce au Ghana, Etienne Zongo a pu quitter le lieu de détention où il avait été placé par les putschistes et où il était resté vingt-et-un mois. L’ambassadeur ghanéen au Burkina, Keli Nordor, est intervenu auprès de Compaoré pour exiger sa libération et il a pu l’emmener à Accra. Il s’y est d’abord installé, comme beaucoup d’autres réfugiés.
Jerry Rawlings étant au pouvoir, il a obtenu un passeport et est devenu pilote de la compagnie Ghana Airways. Sa vie est devenue plus difficile lorsque ce dernier a quitté le pouvoir en 2000. Quelque temps après, il a perdu son travail.
Il a cherché alors à se lancer dans des affaires au Ghana et au Congo. Mais était-il fait pour ce milieu ? Sa vie est devenue encore plus compliquée. Certes, il semblait s’en sortir mais paraissait très préoccupé, son entreprise ne décollait pas. Pourtant, après chaque échec il se relevait et relançait autre chose.
Nous nous sommes vus régulièrement pendant un moment à Paris. J’ai eu de sa part beaucoup d’informations qui ont alimenté la biographie de Thomas Sankara que j’ai publiée en 1997.
J’ai entièrement retranscrit les interviews que nous avons faites. Je pense les publier, car elles contiennent de nombreux détails qui doivent être connus. Aujourd’hui, la situation a changé, mais à l’époque, il était impossible de donner les noms de ceux qui m’avaient renseigné. De nombreux autres, craignant sans doute pour leur sécurité, avaient même refusé de me rencontrer. Lui, il avait accepté, courageusement, par fidélité envers Thomas Sankara et aussi parce qu’il considérait de son devoir de restituer ce qu’il savait, pour la postérité.
Je dois aujourd’hui encore le remercier pour tout le temps qu’il m’a consacré. Il est de ceux qui ont permis que l’histoire de Thomas Sankara ne tombe pas dans l’oubli. Nous lui devons tous beaucoup.
Ses affaires devenant difficiles, il ne venait plus très souvent à Paris ces dernières années, ou ne me prévenait pas. Il connaissait mon aversion pour le monde des affaires et il ne souhaitait pas que je le mette en contact avec des journalistes.
Nous nous sommes revus longuement, il y a quelques mois, pour la dernière fois. Ses affaires ne prospéraient toujours pas, mais il envisageait de rentrer au pays, recherchant des partenaires éventuels, des idées d’entreprise. Déçu des partis qui se réclamaient du sankarisme, il envisageait d’entrer en politique.
Après la mort de mon ami, de mon grand frère André Nyamba, il y a quelques mois, cette nouvelle vient encore me remplir de douleur. Parce que c’était quelqu’un d’attachant par sa sensibilité et sa chaleur humaine, mais aussi parce que sa disparition nous replonge dans cet immense drame que fut l’assassinat de Thomas Sankara.
Il a vécu l’insurrection et la fuite de Blaise Compaoré en éprouvant une grande joie et une certaine sérénité. Sa mort brutale l’a empêché de rentrer chez lui, de reprendre tranquillement sa vie dans sa patrie, le Burkina, à laquelle il s’est tant consacré durant la révolution.
Sa santé ne semblait pas fragile, même s’il avait souvent les yeux cernés à cause de la fatigue. Il avait plein de projets, montrait toujours de l’énergie pour affronter tous les problèmes qui l’assaillaient, n’avait pas perdu sa bonne humeur, ni sa gentillesse.
Il mérite un grand hommage dans son pays. Il est resté debout, digne, fidèle à son passé, courageux, refusant de céder aux sirènes du régime Compaoré qui a tenté maintes fois de l’acheter et de le faire revenir. Il n’a jamais cédé à la compromission.
Il a beaucoup contribué à ce que Thomas Sankara puisse travailler dans les meilleures conditions possibles. Il est sans doute celui qui y a le mieux contribué, non seulement en réglant sa vie au mieux mais aussi en échangeant avec lui, lorsque celui-ci avait des doutes et ressentait le besoin de confronter ses idées et de se confier à quelqu’un de confiance.
Les circonstances de sa mort doivent rapidement être élucidées. Il était en contact avec le juge chargé de l’enquête sur l’assassinat. Il avait, semble-t-il, commencé à livrer ce qu’il savait. L’autopsie qui a été réalisée à l’hôpital militaire d’Accra a conclu à l’existence d’un cancer des poumons. Mais davantage de précisions seraient nécessaires pour écarter tout soupçon. Car son décès soudain a surpris tous ses proches.
Repose en paix, Etienne Zongo. Tu as tant contribué à la Révolution !
Rendons-lui un hommage à la hauteur de son immense contribution pour le pays.
Bruno Jaffré est l’auteur de : La biographie de Thomas Sankara et Les années Sankara, Editions l’Harmattan.
Source : bruno-jaffre/blog