Viktor Dedaj : « Wikileaks a ridiculisé la presse ‘mainstream’ « 

Journaliste, écrivain, agitateur d’idées, Viktor Dedaj est un observateur engagé de la situation internationale; en particulier de celle des peuples en mouvement et en résistance. Le site qu’il dirige avec Maxime Vivas, « Le Grand Soir« , ouvert par définition à tous les courants de la gauche radicale a publié à ce jour environ 30 000 articles de plus de 2 000 auteurs et est devenu une référence pour tous ceux qui veulent avoir une présentation de l’information distincte de celle formatée par les patrons des grands médias. C’est donc très naturellement que le DR lui ouvre ses pages pour qu’il nous donne son avis sur l’actualité et celle qui viendra.

 

Le Drapeau Rouge.- Votre site existe depuis une vingtaine d’années; période riche en convulsions politiques et géopolitiques de tout genre. Vu votre fonction, vous avez nécessairement dû suivre les mouvements politiques de la planète. Quelle est alors votre avis sur l’évolution, dans ce laps de temps, dans les grandes lignes, des rapports de force politique dans le monde?

Viktor Dedaj.- Vaste question qui dépasse probablement mes compétences. Mais merci de me l’avoir posée.

En vingt ans, je crois que je suis passé du désespoir à un optimisme mesuré… C’est un sentiment qui vient de ce qui m’apparaît comme une détermination de plus ne plus répandue de résister aux diktats de l’Occident. 

Le bloc soviétique a  disparu depuis 40 ans et l’état de sidération qui a suivi les attentats du 11/9 s’estompe. Logiquement, on devrait assister à une sorte de détente. Mais l’Occident, les Etats-Unis en tête, ont toujours démontré qu’ils ne comprennent que la domination et le rapport de forces. Leur faire une concession équivaut à signer son propre arrêt de mort. Che Guevara disait que devant l’impérialisme, il ne faut rien céder, même pas un pouce. Samuel Huntington a dit « L’Occident a dominé le monde non pas par la supériorité de ses idées, de ses valeurs ou de sa religion mais par sa supériorité à recourir méthodiquement à la violence. Les Occidentaux l’oublient souvent, les autres ne l’oublient jamais. » Je crois qu’il y a (enfin?) une prise de conscience que l’Occident n’a pas d’amis mais uniquement des intérêts.

Alors des convergences se dessinent, des rapprochements s’effectuent. Non pas selon des lignes idéologiques mais par une nécessité basée sur  la conviction qu’il en va de la survie de chacun, en particulier, et de la planète, en général. Comme une réunion de village qui tente de trouver une réponse à la menace représentée par  un shérif auto-proclamé,  lourdement armé et psychopathe. Il faut faire preuve de tact, maîtriser l’art de l’esquive et ne dormir que d’un oeil.

Comment mesurer le rapport de forces aussi disparates ?

Pour l’instant, je me contente de penser qu’on a quand même sacrément de la chance que la Russie et la Chine ne soient pas dirigées par des Trump ou des Clinton.

 

Le DR.- Dans ce processus, comment expliquez-vous le cas Trump ? Comment comprendre que le « Deep state » américain ait choisi Hillary Clinton à sa place en 2016?  Quelle sera selon vous  son option cette fois ? Etes-vous d’avis que finalement le grand électeur sera finalement le COVID-19 ?

V.D.- Dans un monde à la dérive, Trump est typiquement la mauvaise réponse à une bonne question. L’Etat profond avait choisi Clinton, et a assez brutalement écarté Bernie Sanders (donné largement gagnant, lui). Sanders, qui n’est pas un  révolutionnaire, a comme singularité pour un candidat à la présidence d’être un homme psychologiquement stable, normal quoi, par opposition aux psychopathes qui occupent l’espace politique US.

Le soir de la désignation rocambolesque de Clinton comme candidate du Parti, il avait la tête de quelqu’un à qui on venait de murmurer à l’oreille qu’il ferait bien de  reconnaître sa « défaite » car on savait où ses enfants habitaient.

Durant la campagne, Trump parlait d’arrêter les guerres, Clinton parlait de bombarder l’Iran. Lui promettait d’assécher le marécage (version US de « qu’ils s’en aillent tous »), elle en faisait partie. Lui allait rendre l’Amérique aux Américains et ramener les emplois délocalisés, elle parlait de globalisation à une population dont une bonne partie est incapable de situer le Canada ou le Mexique sur une carte.

Caitlin Johnstone a écrit : « La seule et unique raison pour laquelle certaines parties de la classe dirigeante n’aiment pas Trump, ce n’est pas parce qu’il ne défend pas leurs intérêts (il le fait), mais parce qu’il gère mal les événements et les récits, d’une manière qui expose, à la vue de tous, toute la laideur de l’empire. »

Pour la suite, le parti Démocrate présente un candidat (sénile) et une candidate, aussi réactionnaires l’une que l’autre, mais apparemment plus présentables. Après un président noir, aux sept guerres et un prix Nobel de la Paix, une femme vice-présidente fera l’affaire pour donner l’impression de tout changer pour que rien ne change.

Quant aux effets politiques du Covid 19, j’avoue que mon opinion change à peu près tous les mois.

 

Le DR.-  …cette pandémie a cessé, d’une certaine manière, d’être un sujet de santé publique pour devenir un enjeu de politique internationale.  Qu’est-ce que vous pouvez nous dire sur les différentes gestions que cette crise sanitaire connaît dans le monde?

Allons droit au but : ce sont les pays « voyous » qui ont sauvé l’honneur d’une partie de l’humanité, je pense notamment à Cuba. En Occident, dans les pays riches, là où les écoles de management font fureur, la gestion de cette crise a été tout simplement une honte. On se dit qu’à part faire des guerres, imposer des embargos, sauver les banques, privatiser les services publics et lancer les forces de l’ordre contre les manifestants, nos dirigeants « démocratiquement élus » ne sont bons à rien. On devrait tous trembler à l’idée que notre santé, nos retraites  et nos vies sont entre de telles mains. Et donner un prix Nobel aux médecins cubains !

 

Le DR.-..ne croyez-vous pas que l’incidence énorme que cette crise a eue sur l’économie américaine risque de renforcer les forces qui poussent ce pays à s’en sortir via des provocations de nature militaire ? Ne sommes-nous pas déjà devant les premiers indices d’une nouvelle guerre froide menée par les USA, puissance déclinante, envers la Chine et la Russie?

V.D.- Les Etats-Unis sont intrinsèquement une puissance impériale et guerrière. Depuis sa création, ce pays est en guerre, quelque part, avec quelqu’un, en permanence. La question est donc moins de savoir s’il réagira avec violence (seule réponse qu’il connaisse, en politique intérieure comme extérieure), que de savoir si ceux d’en face auront l’intelligence et la capacité de gérer cette situation.

Le terme de « guerre froide » me dérange. On dirait une dispute de couple. Or, la guerre est déjà là, et l’a toujours été, ici ou ailleurs, accompagnée de son inséparable compagnon de route, la propagande. Il y a des morts, des souffrances et des destructions qui sont voulues, organisées. Les tentatives de déstabilisation, partout, sont des actes violents. Les « embargos » ne sont pas des  guerres froides mais des guerres en bonne et due forme, avec de vrais effets dévastateurs, avec des armes moins spectaculaires, moins bruyantes, moins « photogéniques ». Un jour, j’espère, on les reconnaîtra pour ce qu’ils sont : des crimes humanitaires.

 

Le DR.- ..Français de naissance, votre cœur a toujours penché vers l’Amérique latine. Comment voyez-vous la situation des luttes sur ce continent ?

V.D.- En fait, je suis né dans un pays détruit par l’OTAN (la Yougoslavie), de parents originaires d’un pays occupé par une énorme base militaire US (l’Albanie), mais j’ai la nationalité d’un pays totalement asservi aux Etats-Unis et qui leur sert de base d’écoute militaire (l’Australie). Mais j’habite bien en France.

J’avais 16 ou 17 ans lorsque je suis tombé sur un « fanzine » (pour les jeunes : un blog, en version papier...) où on voyait une photo en noir et blanc prise dans une jungle au Guatemala. Quelques soldats de l’armée fixaient l’objectif en brandissant les têtes de supposés guérilleros qu’ils venaient de décapiter. Derrière eux se tenaient quelques conseillers militaires états-uniens. Tout ce beau monde souriait à la caméra. Tout dans cette photo était en contradiction avec ma perception du monde.

Mark Twain a eu raison de dire qu’il est plus facile de tromper les gens que de les convaincre qu’ils ont été trompés.

 En Amérique latine, il y une tradition et des formes de luttes qui se distinguent d’autres partis, notamment les partis européens. Par exemple, lors des meetings, il y a une tradition qui consiste à scander les noms des  camarades disparus et la foule de répondre à l’énoncé de chaque nom, « Presente ! ». Cette façon de dire « on n’oublie pas », d’inclure le passé, les disparus dans le combat présent induit une vision historique qui marque les comportements et stratégies. Les Cubains rappellent que leur combat a duré 150 ans. Avoir une telle vision n’est pas anodin.

Augusto Cesar Sandino écrivait en 1927  «  Celui qui n’exige rien de sa patrie, même pas un morceau de terre pour y être enterré, mérite d’être écouté. Et même plus que d’être écouté, mérite d’être cru. » Ce qui m’amène une autre idée forte : « la vérité est certifiée par l’abnégation ».

Et puis il y a ce rapport avec le peuple : ils éprouvent un grand et authentique amour pour le peuple.

Du coup, de Simon Bolivar à Hugo Chavez, en passant par José Marti, Fidel Castro, le commandant Marcos, et tous les autres, nous sommes au cœur même de la différence fondamentale qu’il y a entre un politicien qui prône la révolution (ou pas), et un révolutionnaire qui fait irruption – j’ai envie de dire « contraint et forcé » – dans le champ politique.

Il y a enfin ce respect des différentes formes de luttes des uns et des autres. Je me souviens dans les années 70/80, ici en Europe la gauche s’étripait en opposant Fidel Castro et Salvador Allende. En fait, ces deux étaient très proches, et l’une des rares avenues à La Havane a avoir été rebaptisée depuis la Révolution s’appelle justement Salvador Allende. Ici on s’inventait des divisions qui n’existaient pas là-bas, et on opposait deux hommes que rien n’opposait.

Vision historique, abnégation, amour pour le peuple, anti-sectarisme. Ca fait beaucoup à digérer pour une gauche européenne qui, selon José Saramago « n’a pas la moindre p*** d’idée du monde dans lequel elle vit ».

 

Le DR.-.. »last but not least« ..vous savez  bien qu’il y a des moments dans l’histoire où les grands enjeux se résument en un destin, en un symbole. C’est le cas de Julian Assange qui est, depuis un bon moment, un locataire presque permanent de votre site. Que vous inspire son dossier ? Comment voyez-vous l’issue de l’ignoble répression qu’il subit pour avoir osé  exercer son droit d’informer ?

V.D.- Dans la foulée des attentats du 11/9 et des guerres impérialistes qui ont suivi, on a assisté à un ralliement de la presse internationale aux « guerres contre le terrorisme ». Elle ne faisait même plus semblant et se laissait embarquer (embedded journalism) avec les troupes d’invasion. La narrative occidentale devint une chape de plomb et tous ceux qui n’étaient pas « avec nous » étaient « contre nous »…

Mais en 2010, un organe de presse d’un genre nouveau, appelé WikiLeaks, est apparu sur la scène internationale et a sérieusement brisé ce schéma narratif et a même ridiculisé la presse « mainstream ».

Fondé par un informaticien australien doué, révolté par les injustices, les dérives et les abus de pouvoirs, WikiLeaks offrait aux lanceurs d’alerte un portail qui garantissait leur anonymat. En retour, WikiLeaks se chargeait de vérifier et garantir l’authenticité des documents. C’était simple, efficace, et gratuit.

Et très dangereux pour les pouvoirs  corrompus. Risquer d’être dénoncé « de l’intérieur », par des initiés, représente un véritable danger existentiel. La répression a été donc immédiate et à la hauteur de la menace perçue.

J’ai pour habitude de dire que si vous n’avez pas suivi l’affaire WikiLeaks/Julian Assange de près, tout ce que vous croyez savoir est probablement faux.

Par exemple, si vous avez le mot « viol » à l’esprit, on pourra vous expliquer comment il est arrivé là et pourquoi il n’a rien à y faire. Idem si vous pensez que Julian Assange  « n’est pas journaliste », alors qu’il est le journaliste le plus primé du 21ème siècle.

Là où je suis extrêmement déçu, c’est de constater l’absence totale de mobilisation des partis (à l’exception du Parti de l’égalité socialiste, 4ème internationale, notamment via leur site internet WSWS) et des médias alternatifs, alors qu’ils sont les principaux concernés par les répercussions potentiellement terribles de cette affaire.

D’abord, que fait un journaliste, qui ne purge aucune peine,  en détention préventive dans une prison de haute sécurité ?

L’affaire démarre dès 2010, l’année du premier coup d’éclat de WikiLeaks,  avec une procureure suédoise (Marianne Ny) qui émet un mandat d’arrêt très curieux où elle commet un faux en modifiant des termes pour introduire un soupçon de viol. La journaliste Stefania Maurizi a pu prouver qu’il y a eu un complot entre les procureurs britanniques et suédois pour faire traîner l’affaire au maximum. Lorsque Julian Assange est finalement arraché de l’ambassade équatorienne et arrêté par la police britannique, Mme Ny disparaît de la scène (et son mandat avec) et cède la place au principal acteur de cette farce, les Etats-Unis. 

En résumé : un procureur suédois a rabattu le gibier Assange dans les filets de la Grande-Bretagne qui se prépare à le livrer aux Etats-Unis qui veulent lui faire payer très cher le fait d’avoir défendu notre droit de savoir.

Son procès est supervisé par Lady Emma Arbuthnot dont le mari et le fils sont touchés par les révélations de WikiLeaks. Elle refuse de se récuser. Les audiences sont dirigées par une mystérieuse Vanessa Baraitser, dont on ne sait rien, qui ricane lorsque la défense prend la parole et lit des conclusions rédigées à l’avance.

Selon Nils Mezler, rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture,  Julian Assange a été soumis à une torture psychologique intense. Il est malade et sa vie est en danger. Il n’a pas vu le soleil depuis dix ans. Lors des audiences, il a du mal à articuler son nom et sa date de naissance. Il ne peut pas communiquer avec ses avocats. Au cours de la nuit précédent une audience, il a été fouillé au corps  trois fois, changé de cellule cinq fois et menotté onze fois. Ses documents ont été confisqués. Récemment, il a finalement obtenu un ordinateur mais les touches étaient bloquées avec de la colle… Et je ne fais qu’effleurer la réalité.

Julian Assange n’a jamais été sous juridiction US. Ce n’est donc pas un procès en extradition, mais un enlèvement organisé avec une mise en scène judiciaire. Ils pourraient aussi bien lui mettre un sac sur la tête et le jeter dans le coffre d’une voiture et l’emmener sur un terrain vague.

Mais les Etats-Unis prétendent exercer une « extraterritorialité » pour faire disparaître le journaliste le plus dérangeant du 21ème siècle. Alors ils viennent le chercher, là où il est. Leurs accusations sont, de tous les avis d’experts, totalement absurdes. Ils viennent d’ailleurs de les modifier (hors délais, mais peu importe, on n’en est plus à une aberration près). A croire qu’ils ne sont pas très sûrs de ce qu’ils lui reprochent.

En attendant, les Etats-Unis ont déjà annoncé qu’ils viendront chercher les autres, partout où ils pourront. Par « les autres », comprenez tous ceux qui oseront faire leur travail. Par « où ils pourront », comprenez partout où leur emprise s’étend. En France, pays de l’affaire George Ibrahim Abdallah, certains seront peut-être un jour surpris d’apprendre jusqu’où il s’étend.

 

Propos recueillis par Vladimir Caller

 

Source: Le Drapeau Rouge