Ukraine : le fascisme new look réhabilité par Iouchtchenko

Des milliers de fascistes et d’ultra-nationalistes «en communion» avec le président Viktor Iouchtchenko réhabilitant le «mouvement de libération nationale» des années 30-40, des contre-manifestants antifascistes réprimés violemment par la police, c’est le spectacle édifiant que donnait Kiev ce 14 octobre 2007.

 
Portrait de Stepan Bandera brandi
lors d'une manifestation fasciste en Ukraine

 

Les antifascistes clamaient : « le fascisme ne passera pas ! ». Or, ce 14 octobre 2007 à Kiev, « le fascisme » est bien passé ! Du moins, sous forme de reconnaissance symbolique, de révision de l’Histoire, de décret présidentiel… Un fascisme new look, où les soldats passés et présents de l’ultra-nationalisme servent en réalité à la promotion d’une politique qui, tout en flattant leurs idées et leurs passions, sert des intérêts géostratégiques qui les dépassent largement.

 

Ce n’est pas la première fois qu’en Ukraine sont célébrés ceux qui, militants de l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN), prirent part à l’invasion nazie de l’URSS en juin 1941, à la collaboration et aux massacres de Soviétiques, de Juifs, de Tsiganes puis, en 1942-45, qui s’engagèrent soit dans la SS Galicie puis dans l’Armée Nationale Ukrainienne (UNA) sous commandement nazi, soit dans l’Armée ukrainienne d’Insurrection (UPA) qui poursuivit le combat contre les « rouges » et les Polonais mais entra également en conflit avec les « amis » allemands, vu leur refus d’accepter l’ « état indépendant » sous protectorat nazi qu’avait proclamé Stepan Bandera et ses partisans le 30 juin 1941, prêtant foi aux anciennes vagues promesses d’un Alfred Rosenberg.

 

Ce n’est pas la première fois que l’UPA est qualifiée, dans la presse, dans les manuels scolaires, par le président Viktor Iouchtchenko et d’autres leaders « oranges » de « résistance patriotique » non moins respectable que la résistance soviétique, ou même, par les plus nationalistes, comme l’unique « mouvement de libération nationale » en lutte contre « les occupants nazis, soviétiques et polonais » pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Une thèse qui convient d’ailleurs à la nouvelle gauche « anti-totalitaire » à l’Ouest comme à l’Est de l’Europe.

 

Mais c’est la première fois que le chef de l’Etat ukrainien, Viktor Iouchtchenko, publie un décret de réhabilitation officielle de l’UPA, exige des administrations de tout le pays qu’il soit mis en application et du nouveau Parlement qu’il transforme en loi (donc contraignante) la reconnaissance d’une organisation, l’UPA, ou OUN-UPA, considérée par ses adversaires (jusqu’ici majoritaires en Ukraine, sauf à l’extrême-ouest) comme une « bande fasciste » responsable d’actions génocidaires et d’idéologie hitlérienne.

 

C’est la première fois que le chef de l’Etat décerne le titre officiel de « héros ukrainien » au commandant suprême de l’UPA, Roman Choukhevitch, dont il n’est guère rappelé qu’il fut, avant cela, commandant du bataillon ukrainien de la Wehrmacht « Nachtigall » et chef (SS) dans la « Shuzmannschaft 201 » (police auxiliaire nazie) affecté à la répression des Partisans (résistants antinazis) en Biélorussie. Les célébrations officielles de l’UPA ont été accompagnées de manifestations de nationalistes radicaux, réclamant dans la foulée la « reconnaissance de la SS Galicie », et contestées par des antifascistes ukrainiens, durement réprimés par la police de Kiev.

 

Au cas où une majorité orange parviendrait à se former au sein de la Rada (Parlement) il n’y aurait plus guère d’obstacle à la promulgation d’une loi consacrant l’OUN-UPA comme « mouvement de libération nationale ». Cette réhabilitation, exigée de longue date dans les régions de l’Extrême-Ouest, notamment en Galicie et en Volhynie où l’OUN et l’UPA étaient implantées et les sympathies pro-allemandes les plus fortes en 1941, est progressivement acceptée grâce au travail persévérant des médias, des institutions ukrainiennes de la Diaspora et des fondations américaines, des nouveaux manuels scolaires – appliqués à disqualifier le combat de l’URSS, de l’Armée rouge et des Partisans contre les nazis, au profit d’une nouvelle vision mythique de la « résistance patriotique-qui-luttait-sur-les-deux-fronts », ce qui est partiellement exact… pour autant que l’on précise qu’au départ l’OUN et les indépendantistes ukrainiens avaient adhéré à la « lutte contre le judéobolchévisme » de type nazi et que leurs « fronts » principaux ont été anti-soviétique, anti-polonais et antisémite.

 

 

Le tournant nationaliste du président Iouchtchenko.

 

Comment expliquer le tournant nationaliste du président Iouchtchenko ? Le leader ukrainien a fait son choix : les « héros » de son passé sont désormais les nationalistes alliés de l’Allemagne hitlérienne qui, en divergence avec Berlin, passèrent à l’action « en ordre dispersé » fin 1942.

 

Ce choix du président n’est pas surprenant. Même si sa famille a souffert du nazisme, Viktor Iouchtchenko s’est orienté vers un anticommunisme radical qui l’a rapproché des néoconservateurs et des républicains américains. Un rôle certain a été joué par son épouse Katarina. Fille d’une famille de nationalistes qui ont fui devant l’Armée Rouge en 1944, citoyenne des Etats-Unis et militante de l’OUN en émigration, elle s’est passionnément consacrée à la « lutte contre le communisme » notamment au sein de l’administration Reagan. Après 1991, elle a présidé la fondation USA-UKRAINE qui fut l’un des principaux vecteurs de l’influence américaine en Ukraine. Elle était proche, de la famille Stetsko, emblématique de l’OUN. Le père Iaroslav Stetsko fut le premier ministre de l’éphémère gouvernement pro-nazi et supprimé par les nazis en juin 1941. Sa veuve, Slava Stetsko, a dirigé le Bloc des nations anti-bolchéviques, un ramassis d’anciens collaborateurs récupérés par la CIA, et le Congrès des Nationalistes Ukrainiens (KUN) avant de devenir députée à la Rada du parti « Notre Ukraine » de Viktor Iouchtchenko.

 

Les liens et les passerelles entre l’extrême-droite et la direction « orange » ne se limitent pas à cela – ces liens et ces passerelles ne signifient pas non plus que les « oranges » soient en bloc des « fascistes ». Ce mouvement, largement téléguidé par les fondations américaines en 2002-2004, comprend des noyaux d’activistes très libéraux et très nationalistes, mais également une masse de gens de bonne foi qui ne supportaient plus les mœurs mafieuses du régime en place jusque fin 2004… des mœurs que la dite « révolution orange » est loin d’avoir supprimées !

 

 

La mémoire du génocide nazi et « la question juive »

 

« La Shoah » est discrètement mais périodiquement évoquée par le président Iouchtchenko, notamment lors des cérémonies annuelles à Babi Yar, et comme pour ne pas mécontenter les « amis » américains et israéliens. Mais le judéocide est rarement signalé dans la littérature nationaliste en vogue et, lorsqu’on parle des massacres de Juifs, c’est pour les attribuer aux seuls Allemands, comme si les forces auxiliaires locales n’avaient pas joué un rôle important dans le génocide. Certains sites et publications nationalistes vont jusqu’à dénoncer… « les crimes juifs de la deuxième guerre mondiale ».

 

L’organisateur de la Marche pour la reconnaissance de l’UPA, ce 14 octobre, Oleg Tiagnibok, est spécialement connu pour ses déclarations antisémites. Les organisations juives d’Ukraine, de Russie et des pays baltes sont indignées. Une partie de leurs dirigeants sont d’autant plus embarrassés qu’ils soutiennent les politiques libérales et pro-occidentales de ces pays et, en Ukraine, la « révolution orange ».

 

En Pologne également, les sympathisants polonais ou juifs des « orangistes » aimeraient bien ne pas avoir à parler des réhabilitations de l’OUN-UPA, d’autant que l’UPA est célèbre pour avoir exterminé les Polonais de Volhynie en 1943 ! Sur cette tragédie, comme sur celle de l’expulsion massive d’Ukrainiens de Pologne en 1947, les commissions et réunions « de réconciliation polono-ukrainienne » se succèdent.

 

Il en va de même de forums judéo-ukrainiens où l’on recherche un consensus autour du rejet, tant du système soviétique qui avait réprimé toutes les religions et tous les nationalismes, que des « stéréotypes » ukrainiens sur les Juifs et inversement. Mais les attaques antisémites incessantes des milieux nationalistes radicaux contraignent les Juifs à partager le sort des Russes également ciblés, en Ukraine occidentale, notamment à Lviv, par les vandales néo-nazis.

 

La rumeur court à Kiev qu’un « deal » serait proposé aux Juifs : « On reconnaît votre Shoah et on combat l’antisémitisme virulent, en échange vous nous laissez tranquillement réhabiliter l’OUN-UPA, ce sont nos affaires intérieures ». Les familles juives d’Ukraine, rescapées du génocide, ne peuvent évidemment pas oublier le sort subi par leurs parents en 1941-44 : les pogromes perpétrés par les gens de l’OUN et de Nachtigall, l’extermination d’1.300.000 Juifs d’Ukraine (selon les données de Hilberg).

 

Mais les Ukrainiens ne peuvent non plus oublier l’horreur nazie. Il y avait beaucoup d’Ukrainiens parmi les 3,3 millions de prisonniers soviétiques exterminés… et parmi les combattants de l’Armée Rouge et des Partisans (aux prises avec les nazis, l’OUN, la SS Galicie et l’UPA) qui libérèrent Kkarkov, Odessa, Kiev, Lvov… et la Pologne, les pays baltes, d’Europe centrale et orientale aux prises avec l’occupation et le génocide. Il est vrai que cette Histoire est aujourd’hui qualifiée de « mythologie soviétique » dans la presse balte et même certains journaux libéraux russes. Mais cette forme-là d’antisoviétisme, acceptée dans les milieux baltes qui étaient à l’époque assez philo-nazis, prend difficilement racine en Ukraine où les occupants nazis (et leurs auxiliaires, notamment baltes) ont brûlé des centaines de villages et massacré des centaines de milliers d’habitants.

 

 

Un nouveau climat idéologique sur une base ancienne : les fascistes ukrainiens étaient eux aussi « pro-européens ».

 

La majorité de la population ukrainienne du Centre et de l’Est, dont les parents et grand-parents se battaient dans le camp antifasciste, rejette donc la réhabilitation des « bandéristes » (sans parler de la SS Galicie), mais beaucoup se laissent cependant gagner par l’idée qu’il y avait une « guerre civile » en Ukraine et que « tout le monde a souffert ». Les révélations sur les crimes staliniens, l’accent mis sur la répression sanglante des nationalistes lors de l’occupation soviétique, en 1939-40, de la Pologne orientale devenue « Ukraine occidentale », une propagande massive sur les thèmes de la « famine-génocide » de 1932-33 et du Goulag… autant d’arguments en faveur de la réhabilitation de ceux qui ont pris les armes contre les communistes, à l’époque on disait « le judéobolchévisme ». Le climat idéologique très anticommuniste accentué tout particulièrement par la « révolution orange » et le président Iouchtchenko a, sinon convaincu, du moins refroidi les ardeurs à se mobiliser autour des questions d’Histoire.

 

Même les communistes et les autres groupes de gauche et d’extrême-gauche ont très peu mobilisé leurs partisans ce 14 octobre, alors que les nationalistes avaient réussi à en amener 15.000 à Kiev, ce qui n’était pas non plus une grande réussite. Mais il est vrai que pour les Ukrainiens de l’Ouest, il n’est plus nécessaire de se déplacer, vu que le président a totalement repris à son compte les revendications des héritiers de l’OUN-UPA et qu’une majorité orange au parlement pourrait leur donner force de loi.

 

Faut-il en conclure que l’habillage de cette revalorisation de l’OUN et de l’UPA sous les oripeaux de la « réconciliation nationale » marque des points ? C’est vraisemblable. L’un des « avantages » de cette réhabilitation est qu’elle épargne à l’Ukraine d’avoir à s’interroger sur la part prise par une partie de ses populations à la collaboration nazie et aux exterminations de Juifs, de Polonais et de Tsiganes et, ce, pas uniquement dans les régions de l’Ouest.

 

Pour les amis extérieurs de l’Ukraine – les Etats-Unis, l’Union Européenne, les dirigeants polonais – « l’avantage » est surtout géostratégique. L’idéologue de l’OUN fasciste, Dmitri Dontsov, s’évertuait à expliquer, dans les années 30, que l’Ukraine était « européenne » alors que la Russie était « asiatique ». On oublie parfois que la première grande tentative de « construction européenne », au sens d’intégration économique et politique et de « marche vers l’Est » fut l’Europe nazie. Vouée aux seuls intérêts de l’Allemagne nazie, elle devait échouer en même temps que l’aventure hitlérienne.

 

Mais de grandes entreprises européennes et américaines s’étaient jointes à l’effort allemand que soutenaient diverses Eglises d’obédience vaticane ainsi que les « légions nationales » et SS venues de tous les coins de l’Europe chrétienne et civilisée combattre « la barbarie bolchévique ». Hélas pour ce grand projet, Hitler « a commis des erreurs », dont la principale fut de ne pas suivre les conseils d’Alfred Rosenberg visant une judicieuse exploitation des aspirations séparatistes en URSS, afin de disloquer ce pays. La politique de colonisation, d’esclavagisme et d’extermination des Hitler-Himmler-Koch a « hélas » rassemblé contre les nazis des peuples soviétiques qui avaient pourtant bien des « comptes à régler » avec Staline. Seules les « races nordiques », baltes « germanisables » et les Allemands ethniques en URSS ont bénéficié d’un traitement privilégié, tout comme – pour des raisons plus stratégiques que raciales – les Musulmans de Crimée et du Caucase.

 

Le tort des nazis, aux yeux de l’OUN, fut de ne pas avoir fait la distinction entre Russes et Ukrainiens et d’avoir traité les Ukrainiens comme n’importe quels autres « Untermenschen » slaves. Ce point de vue est partagé par divers analystes qui regrettent l’alliance « obligée » des démocraties occidentales avec l’URSS, après qu’Hitler ait « galvaudé les chances » d’une campagne prioritaire et réussie pour abattre le bolchévisme.

 

La fin de l’URSS en 1991, « auto-détruite », a complètement changé la donne, et une nouvelle « reconquête de l’Eurasie » est à l’ordre du jour dans le cadre de la dite « mondialisation ». La vocation actuelle de l’Ukraine post-soviétique à appartenir à l’Europe (et, au plus vite, à adhérer à l’OTAN), la consécration définitive de son divorce avec la Russie « asiatique » font partie des arguments de cette reconquête, qui va de pair avec une nouvelle politique de « refoulement » de la puissance russe en voie de redressement.

 

C’est précisément le message que livre l’Occident à l’Ukraine et avec lequel tant le président Iouchtchenko que l’extrême-droite nationaliste sont en parfait accord. Ce n’est certes pas le « retour » au nazisme des années 30-40, ni au « nationalisme intégral » cher aux fascistes ukrainiens, mais leurs « valeurs » ethnicistes, xénophobes, anti-russes sont encore d’une grande utilité politique.