Tunisie : Tahar Haddad, militant et précurseur du féminisme

L’idée qui surgit dès que l’on prononce le nom de Haddad est celle d’un intellectuel organique, car il fut un militant engagé dans le mouvement national, un organisa­teur de la classe ouvrière, un réformateur social au service de la cause féminine, un leader aux idées pro­gressistes, le tout porté par des convictions gravi­tant autour des valeurs universelles de justice, de liberté et d’égalité. Extrait du livre du CETIM sur Tahar Haddad, de la “Collection des pensées d’hier pour demain”.

 


 

Tahar Haddad est né en 1899, dix-huit ans après l’installation du Protectorat français en Tunisie, régime politique colonial, promulgué en 1881 par le Traité du Bardo, banlieue de Tunis. Ce nouveau statut juridique, imposé par le pacte colonial, ne fut pas sans lien avec la mauvaise gestion des affaires publiques par la dynastie beylicale qui gouvernait le pays depuis 1574, date de l’installation des Ottomans en Tunisie, sous forme de pachalik[1].

 

La Tunisie était mal gouvernée au niveau de ses finances. Les impôts grevaient les paysans dont les revenus étaient maigres et qui se révoltaient sans cesse contre les expéditions de la Mhalla (troupe armée qui parcourait le pays, pour perce­voir, s’il le fallait par la force, les impôts imposés aux sujets du Bey). Le principal acte de résistance connu est celui de la révolte entrée dans l’histoire sous le nom de « révolution de Ali Ben Gheda­hem », chef tribal qui a pu tenir tête aux armées dépêchées de Tunis, grâce aux tribus qui s’étaient ralliées à lui et qui s’étaient opposées aux troupes du Bey.

 

C’était la période où les Français, fraîchement débarqués, colonisaient la terre, asservissaient les paysans aux corvées, monopolisaient les com­merces (interne et externe), accaparaient l’admi­nistration au triple niveau local (Cheikh), régional (Caïd) et national (Résident général) et domesti­quaient le Bey, à qui la désormais sacro-sainte Métropole n’avait laissé d’autre choix que celui de se plier à ses diktats.

 

Le Protectorat, nouveau statut juridique imposé à la Tunisie dans la foulée de la vague pro colo­nialiste au niveau international[2] durera 75 ans. L’indépendance politique nationale de la Tunisie ne sera décrétée qu’en 1956.

 

Durant cette période, parmi les hommes qui oc­cupèrent le devant de la scène culturelle, sociale et politique, figure en bonne place Tahar Haddad, que sa révolte mit face à face avec le colon, l’ad­ministrateur, l’homme religieux conservateur ainsi que le Bey, en tant qu’individus ou acteurs col­lectifs, organisés au sein des instances étatiques ou corporatives, et porteurs de projets d’asser­vissement du peuple, qu’ils portent le chapeau melon européen, ou la chéchia rouge, symbole de l’habit national.

 

Après la lutte contre le colonialisme, les deux causes phares du combat haddadien : les ouvriers et les femmes

 

L’idée qui surgit dès que l’on prononce le nom de Haddad est celle d’un intellectuel organique, car il fut un militant engagé dans le mouvement national, le « Destour »[3], mais aussi un organisa­teur de la classe ouvrière[4] pour avoir participé ac­tivement à la fondation du syndicat ouvrier (CGTT) en 1924, un réformateur social au service de la cause féminine, un leader aux idées pro­gressistes, le tout porté par des convictions gravi­tant autour des valeurs universelles de justice, de liberté et d’égalité.

 

Le sociologue Pierre Bourdieu[5] aurait peut-être trouvé, dans le nom et les origines de Tahar Haddad, une consécration de son approche de l’« habitus » : son nom, en langue arabe, évoque le fer, son grand-père fut « geôlier-enchaîneur » dans un sud tunisien éprouvé par l’injustice et l’oppression ; or son parcours de vie fut celui d’un libérateur. Tahar Haddad reçut d’abord une solide formation islamique dans l’université religieuse de la Zitouna (ou Grande Mosquée de Tunis), jusqu’en 1920 où il décrocha le diplôme universitaire lui permettant d’officier en tant que « témoin notaire » (‘Adl Ich-had). Cette formation ne l’empêcha pas de s’ouvrir à l’Europe ; ses con­tacts avec les milieux français de Tunisie étaient pour lui une occasion pour s’initier à la lutte politique et se frotter aux partis français les plus divers, socialiste et communiste surtout, d’autant qu’il fut également journaliste dans plusieurs quotidiens et hebdomadaires, ce qui lui permit de connaître les milieux nationalistes tunisiens qui combattaient le colonialisme français. Sa première adhésion partisane, en tant que militant politique, fut dans le cadre du « Destour », parti dirigé par Abdelaziz Thâalbi, où il fut responsable de l’in­formation et des activités de propagande. Il dut quitter peu de temps après ce parti qu’il con­sidérait timoré, et surtout peu partisan de l’ini­tiative de création d’un syndicat ouvrier. Aux côtés de Mohamed Ali El Hammi ‒ considéré comme son fondateur et artisan de premier plan ‒, Haddad se dépensa dès lors sans compter à la création de la Confédération Générale des Travailleurs de Tunisie (CGTT), répondant ainsi à la volonté des travailleurs tunisiens de ne pas s’organiser dans les syndicats français. Dans son ouvrage Les Travailleurs Tunisiens et l’émergence du mouvement syndical (1927) Haddad défend l’idée capitale d’un syndicat qui soit tout à la fois un creuset des revendications ouvrières pour amé­liorer les conditions de vie et de travail (augmen­tation des salaires, meilleur logement, etc.) mais aussi un cadre de solidarité et d’organisation de la production et de la distribution des biens pro­duits, sous forme de sociétés coopératives dou­blées de mutuelles et de caisses sociales pouvant épauler la classe ouvrière dans sa lutte pour sa subsistance et sa dignité.

 

Ce premier épisode de lutte nationale, mené par Haddad pour un syndicat authentiquement tunisien se solda par une vague de violence per­pétrée par les autorités coloniales françaises qui ne toléraient pas de voir les travailleurs tunisiens s’organiser de façon autonome, en dehors des syndicats français, lesquels appelaient la main d’œuvre tunisienne à entrer dans ses rangs pour lui offrir de meilleures conditions de défense de ses intérêts. Un procès fut intenté aux initiateurs de la CGTT et la répression s’abattit sur les partisans de Mohamed Ali, dont Haddad qui vit avec regret et amertume ses ennemis destouriens le persifler et le dénigrer que ce soit dans les colonnes de la presse partisane ou dans les réunions et rencontres politiques les plus di­verses.

 

Ce fut une deuxième occasion pour Haddad de vérifier, dans les faits, le peu de cohérence qui ca­ractérisait l’action de certaines élites du mouve­ment national. C’est ainsi que la brouille avec le Destour devint décisive et définitive. L’épisode ne fut pas totalement noir : des actions de solidarité furent organisées pour soutenir Mohamed Ali et ses compagnons, même si ce combat se termina par un échec.

 

L’épisode suivant fut celui de la lutte pour la défense de la cause féminine, dans un contexte dominé par les idées religieuses les plus rétro­grades. La femme était réduite dans la société tunisienne d’alors à s’occuper des affaires domes­tiques, elle ne sortait pas en public, ne s’adonnait pas à un travail rémunéré, était considérée comme un être faible assujetti à la protection masculine, qu’elle provienne des parents, de l’époux ou de tout autre tuteur, y compris l’État. Le livre de Haddad, intitulé Notre femme dans la loi islamique et dans la société, publié en 1930, fit l’effet d’une bombe. Défendant la cause des femmes, l’ouvrage fut reçu avec méfiance, puis avec une hostilité à toute épreuve, et se solda en­fin par une condamnation sans retour de la part des milieux religieux de la grande Mosquée de la Zitouna, des milieux officiels du Bey et même des milieux français prépondérants, qui tous livrèrent Haddad à la vindicte publique. Seuls quelques amis intimes, quelques esprits éclairés de la gauche française qui se comptaient sur les doigts d’une main, le soutinrent sans faille. Il vécut, de­puis, comme un pestiféré, rejeté par la popula­tion, après avoir été déchu de sa fonction de notaire, dépouillé de son diplôme, empêché de passer l’examen qui devait lui assurer une promotion professionnelle.

 

Tout cela parce que Haddad s’était attaqué à la racine du mal. Cette racine se trouvant aussi bien dans la culture traditionnelle islamique que dans les traditions sociales et les pratiques ancestrales concomitantes à toute société régie par un prin­cipe patriarcal profondément ancré.

 

Front intérieur et front extérieur

 

Haddad dut se battre contre un front intérieur : les injustices générées par le régime beylical qui est, rappelons-le, une forme de pouvoir monarchi­que, inspiré du régime des Ottomans qui gouver­naient le pays depuis des siècles.

 

Il dut se battre aussi contre le front extérieur, celui de la domination coloniale française, en tant que produit du XIXe siècle, généré par le stade auquel parvint le capitalisme européen, lequel inscrivit à l’ordre du jour de son calendrier l’oc­cupation de nouvelles terres, la pénétration de nouveaux marchés, l’asservissement de nouveaux bras pour accroître, par le travail, la productivité du capital, avec tout son cortège de spoliations, dont essentiellement celles du territoire et des richesses du pays, ne laissant aux autochtones que de maigres pitances fournies au gré des rationnements coloniaux. À l’asservissement économique s’ajoutait de surcroît celui de la con­science nationale.

 

Haddad avait articulé le double volet de son combat (le front intérieur et le front extérieur) sur un lien, souvent ténu et invisible mais dont il avait une conscience aiguë, celui de la convergence de deux acteurs, l’un étranger et l’autre local, dans l’oppression des plus démunis. Cette domination a une seule adresse, même si ses locataires sont nombreux ; de quoi brouiller les cartes du combat pour la justice, terme clé dans la pensée de Haddad et qui permet de tout articuler dans un seul moule politico-philosophique. C’est là que réside l’originalité de la posture de Haddad, montrant en quoi le Bey, jouissant du statut de Souverain dans la Régence, et le Résident Général, défenseur des intérêts coloniaux de la France, parvenaient à s’entendre sur des questions de toute première importance pour la Tunisie et savaient accorder leurs violons : ils étaient tous les deux d’accord pour étouffer tout esprit de renouveau dans la lecture de la lettre islamique touchant les libertés individuelles et collectives, la question féminine par exemple. Dans ce dossier touchant l’émancipation féminine, Haddad eut à souffrir les flèches empoisonnées que lui déco­chaient de concert la puissance coloniale et l’auto­rité beylicale, liguées toutes deux contre le souffle libérateur de Haddad.

 

Le diagnostic et l’alternative, l’analyse et la proposition, observer et agir, de l’intérieur vers l’extérieur

 

Ce qui distingue Tahar Haddad, dans sa révolte contre l’oppression dont son pays était victime, c’est qu’elle n’est point stérile, c’est-à-dire qu’elle ne se contente pas d’énumérer les diagnostics, de caractériser les maux, de désigner l’ennemi, ga­geure dont certes on ne peut minimiser l’ex­trême importance.

 

En effet, la révolte de Haddad est fertile, car elle va vers la proposition de solutions et d’alterna­tives pour s’en sortir. Il ne suffit pas, estime Tahar Haddad, de dire non, encore faut-il savoir rem­placer les « avatars » par autre chose qui ne re-produise pas, sous d’autres formes, l’ancien, sous des dehors reluisants propres à tout ce qui est banalement nouveau et qui n’a de neuf que le clinquant des devantures et l’éblouissant des façades.

 

Pour maintenir le cap, encore fallait-il, pour Haddad, savoir en quoi consistaient ces avatars, les débusquer et surtout remonter à leurs origines, en saisir les genèses et en montrer les dangers, actuels et à venir, les exprimer dans une langue nationale, après les avoir déconstruits et mis en pièces grâce à l’analyse, pour ensuite les rendre plus clairs en les pétrissant d’illustrations fami­lières et les convertir ainsi en produits culturels accessibles au commun des mortels. Grandiose est cette gageure, surtout quand on sait l’état attardé dans lequel était laissée toute la Tunisie, du Nord au Sud, du littoral aux terres intérieures.

 

Pour ne pas se tromper sur la situation et la gravité du moment, un élément capital ne doit pas être perdu de vue : la Tunisie, dans ses profondeurs, était maintenue dans une double ignorance : celle de son propre patrimoine culturel arabo-islamique lumineux, d’une part, et celle, d’autre part, de la culture universelle, engluée qu’elle était dans des savoirs ancestraux pénétrés d’un esprit passéiste, confortée par une lecture littéraliste et dogmatique de ses textes fondateurs. L’éducation nationale n’existait pas sous la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, elle était monopolisée par les gens du turban, hommes religieux jaloux de leur pouvoir puisant sa légitimité dans le caractère sacré du message qu’ils entendaient diffuser.

 

En cela, Haddad était armé de sa double cul­ture puisée dans le patrimoine islamique mais aussi dans les ouvrages provenant d’Europe, deux confluents dont la synthèse réside dans les textes d’auteurs d’avant-garde (passeurs, média­teurs des deux rives de la Méditerranée) qui ont brillé pour avoir brandi tout haut les valeurs universelles articulées autour des principes de justice, d’égalité et de liberté.

 

Pensée claire car dotée de valeurs et de repères sûrs

 

Haddad, outre une vocation poétique certaine, est un méditatif. Pour éviter qu’on se méprenne à son sujet, il dispose d’une pensée claire dont on peut saisir la profondeur philosophique dans ses textes rassemblés sous le titre « Khawatir », petit ouvrage édité après sa mort et qui contient une soixantaine de maximes qui en disent long sur le côté méditatif du militant, facette réflexive qui vient conforter la facette activiste et combative. En cela, Haddad montre que sa pensée s’adosse à un appareillage conceptuel des plus solides dont les points cardinaux sont constitués des sacro-saints principes de justice, de liberté et d’égalité.

 

C’était sa boussole. Durant toute sa vie, Haddad a été fidèle à l’aiguille de cette boussole et c’est pour cela que sa pensée continue d’être à l’ordre du jour. La COLIBE (Commission des Libertés Individuelles et de l’Égalité), dernière initiative à dimension étatique lancée en 2018 par Beji Caïd Essebsi[6] pour mettre à plat les propositions visant, entre autres, l’égalité entre les sexes, a produit son rapport en juin 2018 afin de le soumettre au Parlement pour adoption. Sachant que la lutte entre arrière-garde et avant-garde ne risque pas d’être tranchée de sitôt, ce combat pour la justice et la liberté a encore des jours difficiles mais passionnants à vivre. Bour­guiba, en accédant au pouvoir exécutif (il était Premier Ministre du Bey), a permis que certains droits des femmes soient réalisés (contenus dans le CSP ou Code du Statut Personnel, promulgué en août 1956) en droite ligne avec le projet réformateur haddadien.

 

Aujourd’hui ce projet émancipateur a besoin d’une nouvelle élite pour le porter haut et fort à l’heure où la Tunisie vit l’aventure de l’islam po­litique, cristallisée par une tendance qui ne cesse de combattre les idéaux progressistes comme ce­lui de l’égalité entre les sexes. Malgré ces ava­tars, le projet d’émancipation, dont celui de l’égalité entre les sexes (l.’égalité dans l’héritage comprise), est à l’ordre du jour. Toute société parvient à résoudre au moment opportun les contradictions qui lui sont inhérentes… Elle y parvient généralement avec bonheur ‒ ce n’est qu’une question de temps.

 

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Notes:

[1]Territoire gouverné par le régime des pachas et placé sous l’autorité du sultan ottoman.

[2]Cf. la Conférence de Berlin (novembre 1884 à février 1985) entre les puissances européennes sur le partage de l’Afrique.

[3]Organisation nationaliste tunisienne créée dans les années 1920 par Abdelaziz Thâalbi.

[4]Son champ d’action était surtout le nord de la Tunisie où le mouvement ouvrier à cette période était le plus actif.

[5]Pierre Bourdieu : sociologue français (1930-2002).
« Habitus » : concept qu’il a construit portant, entre autres, sur le rôle de l’ascendance dans l’orientation et le parcours de vie d’un individu dans le sens de la continuité ou, au contraire, de la rupture et de l’opposition.

[6]Président de la République tunisienne, décédé le 25 juillet 2019. Son interview, menée en février 2019 par l’auteur de l’introduction et qui porte sur les questions posées par la COLIBE et leurs issues possibles, est disponible sur le site du CETIM, www.cetim.ch, aux pages de présentation du présent ouvrage.

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