Tu veux être un grand journaliste, mon fils ?

Il faut que je te dise, mon fils : être un grand journaliste suppose du sacrifice et de l’artifice. J’aurais préféré que tu restes petit, car dans ce métier du calibre, plus on couche, plus on grandit et plus on grandit, plus on se couche. Crois-moi, mieux vaut garder ta ligne et ta taille : le grand a ciré trop de pompes pour tenir droit et le moyen a pompé trop de cire pour dégraisser.

Des écoles – du cru et du crétin – t’enseigneront les belles théories et les bonnes pratiques. Il faut absolument les apprendre car tu ne les appliqueras jamais. Si tu ne les connais pas, tu risqueras de faire ton travail sans t’en rendre compte. Or un grand journaliste ne fait jamais ce qu’il faut, même par accident…

Tu peux aussi tenter ta chance en frappant aux portes des rédactions. Ton père connaît-il un patron de crasse, un Macron de presse, une huile bien huilée, une crème à beurrer ? Mince, j’oubliais : ton père, c’est moi.

En fait, le grand média est bête comme feuille de chou : pour le pénétrer, il faut juste qu’il te pénètre. Rassure-toi mon fils, guère de promotion canapé : sous les plumes des canards boiteux, coucher ne paye même pas la mine. Non, tu dois te faire prendre la conscience, par devant et derrière, en long, large et travers.

Ça pique même moins qu’il ne paraît. Avec un peu de temps, tu prendras du goût et du galon. Car la conscience n’est jamais bien qu’un élastique qui se tire à la petite semaine. Quand elle est professionnelle, elle a souvent une queue qui raidit sous sa clause.

Écrire ? Penses-tu ! Si les grands journalistes savaient écrire, ils seraient certainement médecins.

Sache-le, sous les voiles noirs et les cols blancs de la direction, tu devras tomber le stylo autant que le pantalon. Ferme la braguette de ton orgueil et dégrafe les jupes de tes oreilles, mon fils ! Le grand journaliste n’écrit pas, il écoute ce qu’on lui dit d’écrire : deux doigts pour se la mettre et dix oreilles pour se soumettre.

Évite donc de donner ton avis. Au pire, donne-le à ton chien… Hé, rassure-moi, mon fils : ton animal n’est pas un de ces chiens de garde qui discourent en bande et débandent en cour dans les salons feutrés de la République ?

Qui toutou qui lèche qui molosse qui mord, ce chien à laisse et tiroir-caisse jappe, jacte, jase, bref il aboie. Si c’est le cas, musèle-le !

« Et la liberté d’expression ? » Tu veux rire : le reporter sans frontière a fini baisé à Béziers !

Déontologie ? Écris « déhontologie », ça sonne plus juste. Reporter ?

Rapporteur ! Présentateur ? Présentoir ! Commentateur ? Comenteur !

Sur le terrain, ne va pas plus loin, ton article est déjà à l’impression ; si tu as de la chance, pour gonfler ton égo, il est même signé par toi. Mais qu’importe. En vérité ou en mensonge, ce qui compte n’est pas ce que tu mets dans le torchon mais ce que tu fais avaler. Une petite intox bien déglutie pèse plus lourd qu’une grande info mal léchée. Les lecteurs ne sont pas des buses ? Fiche-t’en.

Convaincs-les que ce sont des buses et tu seras un grand journaliste.

C’est ainsi qu’on a détruit l’Afghanistan, l’Irak et la Libye, pas encore la Tunisie, l’Égypte ou l’Iran, presque l’Algérie, la Syrie ou la Palestine. C’est ainsi que le Qatar est le professeur des droits de l’homme, l’Arabie saoudite le défenseur de la paix et Israël le protecteur des citoyens. N’oublie jamais, mon fils : la seule info qui compte n’est pas celle que tu sors mais celle que tu rentres. À coups de mots, de faux et de trop s’il le faut.

Pour ce faire, les unes des grands médias te livrent régulièrement leurs astuces. Le « qui tue qui », effet d’optique qui a réussi à faire passer les terroristes algériens pour les militaires du régime et a même eu sa déclinaison chimique en Syrie.

Le « c’est lui qui a tué », capable de créer un assassin preuves à l’appui pour l’assassiner sans preuves : Ceaucescu s’en souvient encore. Le « file-moi ta légende » qui glisse une image glacée d’archives dans un fait brûlant d’actualité, très pratique pour réchauffer les refroidis.

Le « prouve-moi que j’ai raison » qui actionne le gode intellectuel ou la sucette du plateau, pseudos réputés vibrants de l’expert.

Le « complote-moi mon complot » ou l’art de devenir la victime de son propre complot pour accuser les faux complotistes d’avoir comploté.

Le « prends-en plein la gueule », autre nom de l’info en boucle qui, à force de tourner dans ta télé, finit par s’installer dans ton salon…

Voilà mon fils, si tu suis mes conseils, à l’antenne ou sur le papier, tu deviendras un grand journaliste, accrédité donc à crédit, et peut-être même un petit peu plus : écrivain, dirigeant d’entreprise, philosophe, patron de club, réalisateur, femme de ministre, chef de parti politique, amateur de cocktail, éleveur de clébards, éditeur et accessoirement milliardaire…

Du menu fretin certes, mais il te restera toujours une vieille carte de presse pour te curer le gras ou te gratter le cul.

Source : Tribune parue dans le dossier « Les Faussaires de l’info », extrait de la revue Afrique Asie, mars 2016