Trois questions à Raísa Inocêncio et Inêz Oludé sur les élections au Brésil

Les intentions de vote à trois jours des élections présidentielles au Brésil estiment le score de Lula à 47 % contre 32 % pour Bolsonaro. La présidence de ce dernier se révèle désastreuses à de nombreux niveaux. Notamment sur le plan social, alors que les pénuries alimentaires touchent 15 % de la population, soit trois fois plus qu’en 2018. Dans ce contexte d’affrontement entre un président sortant face à un ancien président, les neuf autres candidatures font peu de bruit. La population brésilienne doit élire ce dimanche 27 gouverneurs, 41 sénateurs et 513 députés fédéraux mais aussi les assemblées régionales. Nous avons interrogé deux militantes de gauche, Raísa Inocêncio et Inêz Oludé, pour nous éclairer sur les enjeux à la veille du scrutin au Brésil.

 

Les médias généralistes évoquent une énorme polarisation entre Jair Bolsonaro et Lula, alors que cinq élections à différents niveaux se jouent ce dimanche. Est-ce dû au système électoral brésilien?

Raísa Inocêncio – Avant que Jair Bolsonaro prenne le pouvoir, le débat était entre pro Lula et anti Lula. Même depuis la première année de mandat de Lula, la grande bourgeoisie et une grande majorité de médias – télés, radios, journaux papiers – étaient dans l’antipétisme1 (PT – parti des travailleurs de Lula). Cette polarisation précédait l’apogée de Bolsonaro, il en a donc profité pour ce lancer comme candidat, il était surtout dans l’antilulisme. Ce n’est pas spécifique du système électoral brésilien mais surtout de cette construction médiatique contre les gouvernements de gauche et contre les politiques sociales.

Il faut parler du rôle des médias qui est très important. En 2001, Lula initiait la démocratisation des médias. C’était un énorme travail car les médias représentent une réelle oligarchie. Par exemple O Globo, principal groupe médiatique brésilien, détient la concession des chaînes mineurs. Il y a aussi des grands propriétaires terriens qui achètent des chaines de télé. A cela s’ajoute également le pouvoir médiatique des églises évangéliques. On a un climat médiatique très peu favorable à la gauche et aux politiques sociales. L’utilisation de la religion et de la violence à la télévision permettent de contrôler la population à travers la peur. Il y a ce que certains appellent une culture nécropolitique de la violence, cette monstration de violence policière à la télévision qui est banalisée à longueur de programmes.

Inêz Oludé – La polarisation c’est le plus naturel en politique, sans ça, c’est la pensée unique. Les médias au service du capital, qui voulaient une troisième voie, se sont plantés. Le but était d’amener de la confusion dans le débat public, notamment envers les plus défavorisés. Lula, est un démocrate, avec une grande expérience de syndicaliste. Mais aussi pour comprendre que le président doit gouverner pour tous je tiens à souligner que Lula a fait ses preuves avec deux mandats. Il en est sorti avec 87% de taux de satisfaction. Dilma Rousseff a également été élue et est presque devenu présidente en 2018, mais empêchée par la persécution sans merci du Lava Jato qui l’a condamné sans preuve sérieuse. Le procureur et ex juge, qui l’a condamné, Sergio Moro, est tombé en disgrâce depuis, était devenu ministre de Bolsonaro par la suite. Les conséquences pour le Brésil de cette opération, sont incommensurables. Bolsonaro est lui d’extrême droite, flirtant avec le nazisme, menteur, manipulateur, corrompu jusqu’ à la moelle. Il est paresseux et incompétent, il ne gouverne pas et passe ses journées a faire campagne sur une moto avec ses convertis – Marx a écrit sur ce genre de fanatique. Il s’est entouré de politiciens véreux connus au Congrès par l’expression « BBB » Bible, balles, boeufs, mais aussi de miliciens, des militaires nostalgiques de la dictature, tous pilleurs de l’Etat. Il a 60% de réprobation et ses alliés quittent son bâteau qui fprend l’eau. C´est de l’imbécillité ou de la mauvaise foi de les comparer.

 

Est-ce qu’il y a un risque de coup d’État de la part de Bolsonaro?

Raísa Inocêncio – On ne sait pas si les alliés de Bolsonaro vont le soutenir dans ce sens. Il y a eu des messages de grands chefs d’entreprises échangés via WhatsApp et qui ont révélé ce projet de coup d’Etat. Mais les Etats-Unis ne veulent pas un coup d’État au Brésil. On voit bien qu’il n’y a pas de souveraineté réelle sachant cela. Il y a un article voté récemment dans le cadre du budget fédéral des Etats-Unis qui indique que si un coup d’État se produit au Brésil, les Etats-Unis n’enverront plus d’argent aux forces armées brésiliennes. On a l’impression que Bolsonaro n’a plus vraiment d’alliés mais ce qui est sûr c’est qu’il travaille avec les narcotrafiquants, il a beaucoup de pouvoir même si il ne garde pas la présidence. Donc une question importante aussi je pense c’est de savoir ce qu’il va faire ensuite, si il sera poursuivi par la justice ou si l’impunité va perdurer.

Inêz Oludé – Le coup d’Etat a déjà été fait en 2016, contre la présidente Dilma Roussef, elle a été accusée injustement de truquer le budget. Il faut dire que les médias européens continuent de véhiculer la narrative de la fumeuse opération Lava Jato qui a organisé le plus grand lawfare contre un politicien, jamais vu dans l´histoire du Brésil. Heureusement, les fuites, appelées Vasa Jato, grâce à un hacker, Delgatti, qui a infiltré les gsm des procureurs et du Juge Sergio Moro, le pot aux roses a été découvert et publié par le média The Intercept.

Lula a été innocenté par la Cour Suprême des 26 plaintes fabriquées de toute pièce par la Lava Jato qui l´avait condamné et emprisonné à travers une sentence kafkaienne de « faits indéterminés », faute de trouver des preuves contre lui après six ans d´investigations. L’ex-juge devenu ensuite ex-ministre de Bolsonaro, puis ex-candidat aux présidentielles, a été considéré partial aussi par l’Onu et Lula a enfin récupéré ses droits. Il a les plus grandes chances de devenir notre futur président et Bolsonaro, futur prisonnier.

 

Lula peut-il réellement sauver l’Amazonie comme le prétendent certains médias ?

Raísa Inocêncio – Lula a déclaré que si il est élu il va arrêter la destruction de la forêt Amazonienne mais il a déjà un accord économique avec les géants de l’agrobusiness. Donc je pense qu’il va défendre l’Amazonie mais il ne va pas arrêter les grands projets, les grandes plantations hors de l’Amazonie, de soja ou autres. Ce n’est pas spécialement une politique écologiste. Lula est avant tout un grand négociateur. Il négocie pour protéger l’Amazonie mais tout en cédant d’autres territoires à l’agrobusiness.

Inêz Olude – Sauver, ce mot est bizarre en politique. Lula n’a pas des accords avec personne, il n’est pas encore en mesure de faire ça, discuter avec tous les secteurs de la société n’engage a rien. Il défend la préservation de la nature, le Mouvement Sans Terre, MST, et l’agriculture familiale et l’agroforesterie. Il fera accord avec ceux qui voudront la préserver, à nous de l’aider et de ne pas saboter son gouvernement. Il faut voir ce qu´il pourra faire avec une opposition démentielle qui déteste les pauvres, qui veut un Brésil extractiviste, colonisé comme au XIXème siècle. L’agro business signifie du poison dans l’assiette, la forêt brulée, les peuples originaires morts. Les décisions viennent aussi du Congrès, actuellement inféodé aux partis de droite, d’extrême droite et du centre, tous des partis pilleurs de l´Etat. De toute façon, nous aurons probablement le programme proposé par une ancienne ministre de Lula, Marina Silva, qui fait partie de la coalition pour la démocratie. Ils vont certainement essayer d’en faire le plus possible, Lula est celui qui a le plus fait pour l´Amazonie, pour les Indiens, pour les communautés noires, pour les pauvres. D´ailleurs, pour nous tous, car de son temps, le Brésil émergeait comme sixième puissance économique mondiale, il a sorti quarante millions de personnes de l´extrême pauvreté, le pays était bien vu de tous et nous étions bien plus heureux. Maintenant nous sommes en treizième place, plus pauvres et malheureux. Il faut savoir que la question de la terre au Brésil est cause de coups d’états comme le pétrole dans le monde est cause de guerres. La réforme agraire a été la principale cause du coup d´état militaire de 1964, le pétrole du pré-sal, la cause du coup d´état de 2016.

Raísa Inocêncio est chercheuse en philosophie décoloniale et militante de gauche

Inêz Oludé est artiste peintre et poète, anarchiste, antifasciste, athée, hérétique et sauvage

Pour aller plus loin sur la situation au Brésil: Michel Midi avec Inêz Oludé