Tunisie : Si les islamistes se montrent « modernes », il y a une raison!

 

Comme on pouvait s’y attendre, les élections municipales en Tunisie ont vu la victoire de l’abstentionnisme et le boycott du peuple tunisien contre la classe politique actuelle. Paradoxalement, cependant, les vrais gagnants sont le parti islamiste Ennahadha et Nidaa Tounes, avec l’inconnue de plus de 800 listes indépendantes. Nous avons interrogé Habib Kazdaghli, doyen de la faculté de Manouba et porte- parole de la lutte contre l’islamisme salafiste dans la société tunisienne.

 

Stefano Mauro : Quelle est la situation sociale et politique actuelle en Tunisie? 

  Habib Kazdaghli : La Tunisie continue sa transition qui s’avère peut-être un plus difficile que ce qu’on pouvait espérer au départ en raison des attentes et des frustrations antérieures à la révolution aux niveaux politique et social. Les élections de 2014 n’ont pas dégagé de majorité claire même si elles ont rééquilibré le paysage politique qui a été défiguré par la victoire des islamistes lors des élections à l’assemblée constituante. Ils ont été certes battus mais demeurent la seconde force parlementaire. Il a été utile pour le pays de les associer à la gestion des affaires mais cela a eu un prix sur le rythme des réformes à engager.  Cela a surtout provoqué des difficultés pour la modernisation qui demeure parcellaire malgré les efforts du président de la République pour conclure le pacte dit de Carthage (intégrant plusieurs partis ainsi que l’organisation syndicale ouvrière et patronale) à travers un gouvernement d’Union nationale présidé par le jeune président du gouvernement depuis fin août 2016. 

Les problèmes hérités de l’ancien régime (avant 2011) ainsi de la période dite de la troïka (2011-2014) sont énormes et les résultats convaincants tardent à venir malgré les efforts fournis. Le tourisme revient peu à peu mais pas l’investissement, le chômage global  persiste (15%), notamment celui des jeunes diplômés (autour de 30%), l’inflation (7%)  provoque  l’augmentation des prix et l’enlisement des couches moyennes qui sont le principal soutien au projet démocratique.   

 

Pourquoi les polémiques et les plaintes des partis sur les nombreuses restrictions de l’ISIE? 

L’ISIE est une instance indépendante des élections, elle a connu une grave crise qui a obligé son président à donner sa démission il y a quelques mois. Comme ses membres sont désignés par le parlement, il est normal que son travail reflète l’ambiance politique générale marquée par un certain essoufflement. En tout cas, l’ISIE demeure une instance de ralliement de tous les candidats aux élections qui,  s’ils ne sont  pas d’accord sur les initiatives prises, peuvent désormais recourir aux tribunaux administratifs dont les verdicts sont acceptés par l’ISIE et par les parties plaignantes. La situation d’aujourd’hui, malgré les imperfections, n’a rien à voir avec le passé autoritaire lorsque les élections étaient entre les mains du ministère de l’intérieur et donc entre les mains du dictateur. 

 

Ennnahda reste le seul parti présent dans toutes les circonscriptions.  Quelle est son influence et sa propagation à travers les mosquées dans la société tunisienne ? 

Oui, le parti Ennahdha est présent dans les 350 circonscriptions municipales, ainsi que le parti Nidaa Tounes (le parti créé par l’actuel président de la république), bien que beaucoup disaient qu’il s’était affaibli à cause de ses dissensions internes et des départs de plusieurs prétendants. Donc, seuls deux partis sont présents dans toutes les circonscriptions, la troisième force (une alliance de partis d’extrême gauche) n’est présente que dans 140 circonscriptions. L’enjeu sera : qui sera le premier parti au lendemain du 06 mai ?   Il y a beaucoup de listes indépendantes (autour de 800 listes), on ne sait pas pour qui elles vont donner leurs voix au sein des conseils municipaux élus.   

 

Ennnahda est vraiment sorti de la période de l’autoritarisme islamiste pour se présenter comme un parti islamiste  moderne et démocratique ? 

C’est du moins ce que le parti veut faire croire depuis son dernier congrès. Et il le fait de façon ostentatoire en présentant, par exemple, un concitoyen juif sur une de ses listes ou bien en présentant des femmes non voilées ou encore en proclamant qu’ils n’ont rien contre l’association des homosexuels. De telles déclarations montrent qu’ils sentent le besoin de rassurer une large partie de l’opinion qui ne leur fait pas encore confiance. Il faut dire qu’ils ont changé de stratégie : au lendemain de la révolution ils voulaient « islamiser les Tunisiens », aujourd’hui ils disent qu’ils font partie du peuple tunisien. Tant qu’ils se réclament de l’Etat tunisien et de ses institutions et non du prétendu   « Etat islamique » et tant qu’ils acceptent de coexister avec le reste des citoyens dans le respect de la constitution acceptée par tout le monde, il n’y a aucune raison de les exclure du jeu politique démocratique.  La Tunisie appartient à tous ceux qui acceptent le jeu démocratique, la coexistence pacifique et la recherche d’un développement dans un monde moderne et ouvert.  

 

La gauche a-t-elle réussi à appuyer la protestation dans le pays et quelle est sa radicalisation dans la société tunisienne ? 

La gauche tunisienne existe bel et bien sur le terrain, ses membres ont  contribué aux luttes pour la justice sociale, pour la démocratie et pour les idées modernes.  Cependant elle souffre, comme un peu partout,  de l’émiettement et de la division. Une partie d’entre elle s’est réunie dans un  groupement  appelé « front populaire » constitué de partis d’extrême gauche et nationalistes arabes et elle a réussi à avoir 15 députés dans le parlement actuel.  Son rôle se cantonne cependant dans une politique de refus et de déni, exprimant les souffrances sociales mais n’apportant pas de solutions réalistes aux graves problèmes sociaux et refusant les accords et les ententes politiques avec les forces qui ne lui ressemblent pas. Une autre partie de la gauche, que je qualifie de nationale, est peu représentée au parlement. En épousant les idées sociales et progressistes, elle se montre  plus attentive aux priorités nationales. C’est ainsi qu’elle s’est montrée plus réaliste et pragmatique en acceptant de contribuer à la rédaction du pacte de Carthage et de prendre part,  aux côtés des autres forces, au gouvernement d’Union nationale dans le but de contribuer à réussir la transition vers un Etat démocratique et moderne. Cette gauche met en avant la nécessité de réussir ce moment historique qui s’offre à la Tunisie. Cependant, il est important que les forces de gauche continuent à chercher ce qui pourraient les unir sur le plan politique et pragmatique  et de dépasser le cycle historique des divisions sur des bases  idéologiques. 

 

Ces élections peuvent-elles être utiles pour comprendre les prochaines élections législatives en  2019 ? 

Même si la majorité des acteurs politiques insistent sur le caractère local des élections qui concernent la gestion au quotidien des villes et des villages, le regard de tout le monde commence à se tourner vers les échéances législatives et présidentielles de 2019. Incontestablement, le caractère local va être dépassé à partir du 07 mai, chaque parti va faire son bilan et compter le nombre des électeurs qui ont voté pour ses listes au niveau local. Certes, il y aura un premier parti et un second, mais la grande inconnue sera de savoir vers qui les indépendants vont porter leur regard. Si la forte participation de listes indépendantes exprime  aujourd’hui   un manque de confiance à l’égard des partis existants, comment vont-ils réagir lorsque les résultats consacreront le parti conservateur  (Ennahdha) ou bien le parti moderniste (Nidaa Tounès) ? Incontestablement, les résultats des élections municipales vont être la base des futures préfigurations et des alliances politiques qui vont se sceller pour appréhender les élections de 2019,  qui deviendront  très proches à partir du 07 mai.   

Quoiqu’il en soit, la tenue de ces élections est en soit un grand défi devant la transition, tout le monde a peur que les Tunisiens boudent le vote, ce qui porterait un coup au processus lent et difficile vers la démocratie. Il faut espérer un mouvement fort de prise de conscience qui  convaincra un maximum de Tunisiens à participer aux élections.  C’est ainsi qu’ils pourraient montrer leur attachement à une Tunisie éternelle, comme un pays ouvert, moderne et démocratique, désireux de vivre en paix avec tous ses riverains du Nord de la Méditerranée. 

 

Traduit de l’italien par Stefano Mauro

Source : Investig’Action

Source originelle : Il Manifesto