Samir Amin : incarnation du combat du Sud contre le système mondial

Un nouveau fascicule de la « Collection des pensées d’hier pour demain » du Centre Europe – Tiers Monde (CETIM) expose les grandes idées au cœur du combat intellectuel et politique de Samir Amin, qui a contribué de façon magistrale à la déconstruction du discours conventionnel sur la nature et le déploiement du capitalisme, sur le développement et le sous-développement.

C’est en partie en luttant contre l’interprétation eurocentrique du marxisme que Samir Amin a avancé quelques-unes de ses thèses les plus audacieuses sur le plan théorique et s’est fait un nom parmi les intellectuels les plus en vue dans la déconstruction des théories néoclassiques et des mythes fondateurs du capitalisme. Dans ce combat, il eut à cheminer avec d’autres illustres économistes. Il s’agit notamment de ce qu’il a appelé affectueusement la « Bande des Quatre », composée de lui-même, d’André Gunder Frank, de Giovanni Arrighi et d’Immanuel Wallerstein. Ensemble, ils ont apporté des contributions majeures à la critique du capitalisme et de l’impérialisme. (…)


 

Dans ce travail de déconstruction des théories néoclassiques, Samir Amin explique le fil conducteur de sa démarche : « une question centrale me préoccupait intellectuellement plus que toute autre : pourquoi l’histoire de l’expansion capitaliste est-elle celle de sa polarisation à l’échelle mondiale ? »

Pour trouver la réponse à cette question, il considère le système mondial comme l’unité d’analyse de l’accumulation capitaliste, composé d’un Centre et d’une Périphérie. Les pays du Centre sont « constitués historiquement » avec une « hégémonie bourgeoise nationale » et un État « capitaliste national », qui maîtrisent le procès d’accumulation interne. Pour les pays de la Périphérie, le procès d’accumulation est influencé par les contraintes extérieures. Ainsi donc, ce qu’on appelle « sous-développement » des pays du Sud n’est-il que la conséquence de leur ajustement permanent aux besoins d’accumulation du Centre, se traduisant par un processus ininterrompu de dépossession des ressources de la Périphérie. Ainsi donc la polarisation immanente au capitalisme rend-elle la contradiction centre/périphérie indépassable au sein de ce système. Elle est encore plus marquée dans le capitalisme mondialisé.

En effet, aux yeux de Samir Amin, le capitalisme mondialisé est caractérisé par une double polarisation, qui se manifeste, d’une part, par la répartition inégale du revenu à l’échelle mondiale et, d’autre part, par l’inégalité croissante dans la répartition du revenu au sein des pays de la périphérie. Toutefois, avec l’accentuation du modèle néolibéral, on a constaté le même phénomène dans les principaux pays du Centre, notamment aux États-Unis. Cela est reflété par la concentration croissante des richesses dans les mains d’une petite minorité dans ces pays.

Cette double polarisation s’explique par le fait que la loi de la valeur mondialisée opère au niveau global et non plus au niveau des formations capitalistes prises isolément. La polarisation du système capitaliste s’effectue non seulement par l’échange inégal et les transferts de valeur entre Centre et Périphéries mais également par l’accès privilégié des pays du Centre aux ressources de la planète et leur pillage systématique.

 

Quelques pages de Samir Amin

Les concepts de Centre et Périphérie1

Les « centres » sont le produit de l’histoire. Celle-ci a permis, en certaines régions du système capitaliste, la constitution d’une hégémonie bourgeoise nationale (nous préciserons le sens de ce qualitatif) et d’un État que nous qualifierons également de capitaliste national. Bourgeoisie et État bourgeois sont ici inséparables ; et seule l’idéologie dite  « libérale » peut, contre toute réalité, parler d’une économie capitaliste en faisant abstraction de l’État. Par exemple la décision de relever le taux de l’intérêt, fondement économique de la contre-offensive américaine est une décision d’État et non, comme l’idéologie reaganienne la présente, l’expression spontanée des forces du marché. L’État bourgeois est national lorsqu’il maîtrise le procès de l’accumulation, dans les limites de contraintes extérieures certes, mais lorsque ces contraintes sont fortement relativisées par sa propre capacité à réagir à leur action, voire à participer à leur façonnement.

Quant aux « périphéries », elles sont définies simplement négativement : ce sont les régions qui, dans le système capitaliste mondial, ne sont pas érigées en centres. Ce sont donc les pays et régions qui ne maîtrisent pas localement le procès de l’accumulation, lequel est, dès lors, façonné principalement par les contraintes extérieures. Les périphéries ne sont pas, de ce fait, « stagnantes », bien que leur développement ne soit pas similaire à celui qui caractérise les centres aux étapes successives de l’expansion globale du capitalisme. La bourgeoisie et le capital local ne sont pas nécessairement absents de la scène sociale et politique locale, et les périphéries ne sont pas synonymes de « sociétés précapitalistes ». L’État peut être formellement absent (cas colonial), mais il ne l’est pas nécessairement (aujourd’hui presque tous les pays du tiers monde sont constitués en États indépendants). Mais l’existence formelle de l’État n’est pas synonyme d’État capitaliste national, même si la bourgeoisie locale contrôle largement cet appareil, pour autant qu’elle ne maîtrise pas le procès d’accumulation.

La coexistence au sein du système capitaliste mondial de  « centres » et de « périphéries » ainsi définis, à chaque étape du développement global, ne fait pas l’ombre d’un doute. C’est un fait d’évidence banale. La question n’est donc pas située dans cette reconnaissance. La question véritable ‒ et moins évidente  est de savoir si les périphéries sont en « transition vers la cristallisation en centres nouveaux ». Plus précisément la question est de savoir si les forces qui agissent dans le système global poussent dans cette direction, ou si au contraire elles s’y opposent. Et ce, par-delà les transformations que subissent ces forces d’une étape à l’autre du développement de l’ensemble du système.

Dans cet ouvrage, plus loin nous préciserons davantage le sens de l’expression  « maîtrise de l’accumulation ». Il s’agit, répétons-le, d’une maîtrise de la bourgeoisie locale et de son État, sur cinq conditions essentielles du procès d’accumulation :

  • la maîtrise locale de la reproduction de la force de travail (ce qui suppose, à un premier stade, que la politique d’État assure un développement agricole capable de dégager des surplus vivriers en quantités et à des prix compatibles avec les exigences de la rentabilité du capital et, à un second stade, que la production en masse de biens salariaux puisse simultanément l’expansion du capital et celle de la masse salariale) ;

  • la maîtrise locale de la centralisation du surplus (ce qui suppose non seulement l’existence formelle d’institutions financières nationales mais encore leur autonomie relative par rapport aux flux du capital transnational) garantissant la capacité nationale à en orienter l’investissement ;

  • la maîtrise locale du marché (largement réservé en fait à la production nationale, même en l’absence de fortes protections tarifaires ou autres) et la capacité complémentaire d’être compétitif sur le marché, au moins sélectivement ;

  • la maîtrise locale des ressources naturelles (qui suppose, au-delà de leur propriété formelle, la capacité de l’État national de les exploiter ou de les garder en réserve ; en ce sens les pays pétroliers  qui ne sont pas libres en fait de « fermer le robinet » s’ils venaient à préférer garder ce pétrole dans leur sous-sol plutôt que de posséder des avoirs financiers dont on pourra à moment les exproprier – n’ont pas cette maîtrise) ;

  • enfin la maîtrise locale des technologies en ce sens que, inventées localement ou importées, celles-ci peuvent être reproduites rapidement sans qu’on soit contraint indéfiniment d’en importer les inputs essentiels (équipements, savoir-faire, etc.).

La thèse selon laquelle la contradiction centre/périphérie serait immanente au système capitaliste appelle une conclusion politique. Si la formation d’un État national bourgeois et la construction d’une économie capitaliste autocentrée sont impossibles à la périphérie, une voie différente de développement s’impose. […]

 

Le capitalisme historique. L’accumulation par dépossession2

La pensée bourgeoise – dominante – substitue à la réalité historique du capitalisme une construction imaginaire du principe prétendu éternel du comportement rationnel et égoïste de l’individu. La société « rationnelle » – produite par la compétition commandée par ce principe – est alors conçue comme parvenue à la « fin de l’histoire ». L’économie conventionnelle – qui constitue l’axe fondamental de cette pensée – substitue alors le « marché généralisé » à la réalité du capitalisme (et du « marché capitaliste »).

La pensée marxiste s’est construite à partir d’une toute autre vision, celle de la transformation permanente des structures fondamentales des sociétés, toujours historiques. Dans ce cadre – celui du marxisme historique – le capitalisme est historique, a un commencement et connaîtra une fin. Ce principe admis, la nature de ce capitalisme historique en question doit demeurer l’objet d’une réflexion permanente, ce qui n’est pas toujours le cas dans les rangs des « marxismes historiques » (le marxisme tel qu’il a été interprété par ceux qui s’en sont revendiqués.) Sans doute peut-on accepter l’idée très générale que le capitalisme constitue un stade « nécessaire » préparant les conditions du socialisme – un stade plus avancé de la civilisation humaine. Mais cette idée, trop générale, est insuffisante précisément parce qu’elle réduit le « capitalisme –stade-nécessaire » au capitalisme historique réellement existant.

Je résumerai mes réflexions sur cette question dans les points suivants : 

L’accumulation par dépossession est permanente dans l’histoire du capitalisme.

Le capitalisme historique est, de ce fait, impérialiste par nature à toutes les étapes de son développement, dans le sens précis qu’il est polarisant par l’effet inhérent au déploiement des lois qui le régissent.

De ce fait, ce capitalisme ne peut devenir une étape « incontournable » pour les peuples des périphéries du système du capitalisme historique, nécessaire pour créer, ici comme ailleurs (dans les centres du système) les conditions de son dépassement « socialiste ». « Développement et sous-développement » constituent les deux faces indissociables du capitalisme historique.

Ce capitalisme historique est lui-même indissociable de la conquête du monde par les Européens ; il est indissociable de l’idéologie eurocentrique, une forme par définition non universelle de la civilisation.

La vulgate idéologique de l’économie conventionnelle et de la « pensée » sociale et culturelle qui l’accompagne prétend que l’accumulation est financée par l’épargne – vertueuse – des « riches » (les propriétaires opulents), comme des nations. L’histoire ne conforte pas cette invention des puritains anglo-américains. Elle est, au contraire, celle d’une accumulation largement financée par la dépossession des uns (la majorité) au profit des autres (une minorité). Marx a analysé avec rigueur ces processus qu’il a qualifiés d’accumulation primitive, dont la dépossession des paysans anglais (les « enclosures »), celle des paysans irlandais (au profit de « landlords » anglais conquérants), celle de la colonisation américaine constituent les témoignages éloquents. En réalité, cette accumulation primitive ne se situe pas exclusivement aux origines lointaines et dépassées du capitalisme. Celle-ci se poursuit aujourd’hui.

Une mesure de l’accumulation par dépossession – expression que je préfère à celle d’accumulation primitive – est possible. […]

La dépossession n’a pas frappé seulement les populations paysannes – la grande majorité des peuples d’autrefois. Elle a détruit les capacités de production industrielle (artisanats et manufactures) de régions naguère et longtemps plus prospères que l’Europe elle-même : la Chine et l’Inde, entre autres.

Il importe ici de bien comprendre que ces destructions n’ont pas été produites par les « lois du marché », l’industrie européenne – prétendument plus « efficace » – ayant pris la place de productions non compétitives. Ce discours idéologique passe sous silence les violences politiques et militaires mises en œuvre pour obtenir ce résultat. Ce ne sont pas les « canons » de l’industrie anglaise, mais ceux des canonnières tout court, qui ont eu raison de la supériorité – et non infériorité – des industries chinoises et indiennes. L’industrialisation, interdite par les administrations coloniales, a fait le reste et « développé le sous-développement » de l’Asie et de l’Afrique aux XIXe et XXe siècles. Les atrocités coloniales, l’extrême exploitation des travailleurs ont été les moyens et les produits naturels de l’accumulation par dépossession.

 

Source : CETIM

Notes:

1 Extraits de La déconnexion. Pour sortir du système mondial, Paris, La Découverte, 1986, pp. 13-18.

2Extraits de Sur la Crise. Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise, Paris, Le Temps des Cerises, 2009, pp. 69-73.