Saïd Bouamama : «Bouteflika symbolise le gel de plusieurs tendances et ça ne permet pas de construire quoi que ce soit »

Pour le sociologue Saïd Bouamama, auteur du livre « Manuel Stratégique de l’Afrique » aux Éditions Investig’Action, « être patriote (algérien) aujourd’hui, c’est être contre le cinquième mandat ».

 

Mohsen Abdelmoumen : Ne pensez-vous pas que l’Algérie est une autre cible de l’impérialisme, notamment US et israélien ?

 

Saïd Bouamama : Bien entendu, elle est une cible et on peut même dire que si la Syrie avait été vaincue, l’Algérie serait le prochain pays ciblé. Il y a l’Iran et puis l’Algérie. Il n’y a pas des milliers d’autres pays qui ont cette surface géographique et cette profondeur économique, donc l’Algérie est sur la ligne de mire.

D’ailleurs, il y a un monsieur qu’il faut écouter, même s’il est un idiot, c’est Bernard-Henri Lévy. Il vient souvent dévoiler les stratégies de l’impérialisme parce qu’il veut se pavaner. Ce monsieur a quand même déclaré publiquement que l’Algérie signifiait en réalité trois pays et qu’il fallait séparer le Sud, le Nord et la Kabylie, en trois pays.

On voit bien que derrière cela, il y a des espaces, des endroits qu’on appelle des think tanks dans lesquels ils pensent à  différents types de découpages et en Algérie, il y a effectivement un plan de découpage. Si les Algériens cessent d’être patriotes et de défendre l’intégrité du territoire, demain on nous trouvera des prétextes pour intervenir.

 

D’après vous, nos révolutions à nous, Algériens et Africains, sont-elles achevées ? Ne pensez-vous pas qu’il faut un deuxième souffle à nos révolutions pour parachever la lutte de nos ancêtres ?

 

C’est absolument nécessaire. D’abord, il ne faut pas culpabiliser. On vient de tellement loin. Il ne faut pas sous-estimer ce qu’a été la colonisation de l’Algérie et ce qu’a été l’esclavage pour les pays d’Afrique sub-saharienne. C’est-à-dire que pour se remettre d’un tel traumatisme, le travail est immense. Il ne faut pas se dire « on est nul », etc. Par contre, il est clair que le projet émancipateur qui a mené aux indépendances était un projet qui nécessitait d’aller beaucoup plus loin que ce qu’on a fait aujourd’hui.

Des questions aussi importantes que les questions du développement économique, de la répartition des richesses, de l’implication du peuple dans les décisions, sont encore des tâches à venir et donc, oui, il y a besoin d’un second souffle. Nous savons aussi que les indépendances ont donné naissance à toute une série de parasites, de gens qui profitent de l’appareil d’État pour détourner la rente, etc. et donc il y a effectivement besoin que l’on recentre le processus sur ceux qui l’ont fait en réalité, ceux qui ont intérêt à mener l’Algérie à une indépendance réelle.

 

C’est-à-dire, si je vous comprends bien, les patriotes algériens sincères qui peuvent se trouver parmi les jeunes, au sein de la population et des forces vives saines de la nation ?

 

Absolument. Et la question de la jeunesse est bien entendu une question essentielle. Quand une partie de la jeunesse s’oriente vers les djihadistes, on ne peut pas faire comme si ce n’était pas important. Cela veut dire qu’on a échoué sur un certain nombre de choses et qu’il faut reprendre le combat. Vous savez, les jeunes veulent juste construire leur avenir. C’est quand l’avenir devient pas pensable, quand ils n’arrivent plus à l’imaginer, qu’ils s’orientent vers le passé et que des charlatans peuvent venir détourner leur colère légitime. Et donc, oui, il y a besoin de reprendre ce souffle et il y a besoin de retrouver la dynamique des deux premières décennies des indépendances. Rappelons-nous l’ambiance lorsque les jeunes sortaient diplômés de l’université dans les années 1974-1975. C’était plein d’espoir pour l’avenir, c’était l’idée de construire le pays, c’était l’idée de la réforme agraire et d’aller voir les paysans, etc. Il faut retrouver ce souffle-là qui a été perdu et qui a été aussi perdu parce que des parasites ont détourné le processus.

 

Ne pensez-vous pas qu’il y a un réel danger dû aux divers mouvements séparatistes en Algérie ? L’élite politique et économique ne devrait-elle pas faire son autocritique et rester attentive aux défis géopolitiques qui nous guettent ? L’Algérie peut-elle, selon vous, aller vers un changement positif graduel bien maîtrisé sans avoir peur ? Seconde question : La décennie rouge et noire ne nous a-t-elle pas vaccinés contre les terroristes islamistes ?

 

Sur la première question, oui, il y a de réels dangers avec les mouvements séparatistes qui restent cependant extrêmement minoritaires, y compris en Kabylie.

 

Et à Ghardaïa.

 

Oui. En réalité, une des raisons du développement de ces mouvements, c’est que nous avons été timides sur la question identitaire. Aujourd’hui, les choses se rattrapent, la langue amazigh est reconnue, etc. mais on a mis trop de temps à ça et quand une revendication juste n’est pas prise en compte,  des charlatans peuvent venir récupérer la frustration. L’Algérie est pluriculturelle et plurilingue et c’est une richesse. Il n’y a aucune raison de considérer cela comme une faiblesse donc, il faut l’assumer pour couper l’herbe sous le pied à tous ceux qui voudrait instrumentaliser cette question.

Du côté des élites, il n’y a pas de secret, tous ceux qui sont attachés, quelles que soient leurs opinions politiques et économiques, à l’intégrité territoriale de l’Algérie et à une véritable indépendance, doivent avoir en tête que ça ne peut se faire que s’il y a un minimum de redistribution économique. C’est-à-dire que s’il n’y a pas de redistribution économique, si la pauvreté s’installe, si les gens sont dans la misère, les charlatans peuvent à nouveau venir instrumentaliser. C’est pour cela que notre jeunesse, même celle qui écoutait les charlatans, est d’abord une victime parce qu’en réalité, si elle avait pu penser son avenir, jamais elle n’aurait écouté ces voyous.

 

Vous parlez des années 1990. Aujourd’hui, quand on parle de la présence des Algériens chez Daech, ils sont très minoritaires par rapport aux autres peuples du Maghreb.

 

Absolument.

 

Comment analysez-vous cela ? N’avons-nous pas été vaccinés par la décennie rouge ?

 

Malheureusement, on n’est jamais totalement vacciné. Mais cela a développé des mécanismes de résistance réels et il faut savoir que des gens qui, au début, ont pu écouter les charlatans,  se sont détournés quand ils ont vu en quoi consistait ce projet de société. Il y a eu des régions entières dans lesquelles des votes énormes sont allés en faveur des charlatans et qui aujourd’hui, ne veulent pas entendre parler de ces gens-là. Donc, on voit bien que c’était une expérience populaire et, oui, il y a des anticorps en Algérie, plus solides que dans d’autres pays, parce qu’il y a eu ce drame. On l’a payé cher. Mais attention, tant que les causes ne sont pas soignées, la maladie peut toujours revenir et on revient à la question précédente au sujet de la répartition des richesses économiques.

 

A propos du cinquième mandat du Président Bouteflika, ne pensez-vous pas que l’heure est venue  d’accompagner un processus de renouvellement de toute la classe politique en Algérie, même au niveau de « l’opposition », parce que, pour moi, la crise n’est pas seulement au niveau du pouvoir, mais aussi au niveau de « l’opposition » ? Le cinquième mandat ne devrait-il pas être abandonné pour plutôt injecter du sang neuf en Algérie et vacciner le pays contre des risques divers tant internes qu’externes ? Ne devrait-on pas aller vers un changement  piloté – pourquoi pas – par l’armée qui reste la force la plus structurée en Algérie ? Quel est votre avis à ce sujet ?

 

En tous cas, je suis complètement opposé à l’idée d’un cinquième mandat. Aujourd’hui, Bouteflika symbolise le gel de plusieurs tendances et ça ne permet pas de construire quoi que ce soit. Je pense aussi qu’il y a un décalage entre l’ensemble de la classe politique et la partie civile de la nation.

Il faut réussir à faire émerger dans la classe politique tous ces jeunes militants syndicalistes, ces médecins, toute cette génération qui est née après, il faut passer le relais sur la base, toujours, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance économique. Il est temps qu’une nouvelle génération émerge.

 

Le président Bouteflika est très malade, très fatigué, et il devrait céder la place à quelqu’un d’autre. C’est du bon sens. Qu’en pensez-vous ?

 

Absolument. C’est une nécessité absolue et il faut aussi s’interroger sur l’image qu’on donne à notre propre peuple et aux autres peuples en maintenant à tout prix un président malade.

 

Dire qu’on est contre un cinquième mandat, ce n’est pas être antipatriotique ni antinational, au contraire, nous servons notre pays. Ne pensez-vous pas que ceux qui sont contre un cinquième mandat sont les vrais patriotes ?

 

Absolument. Je pense qu’être patriote aujourd’hui, c’est être contre le cinquième mandat. Bien sûr.

 

 

Extrait de l’interview parue en octobre 2018 sur le blog de Mohsen Abdelmoumen. Lisez l’interview complète en suivant ce lien

Source : Le blog de Mohsen Abdelmoumen