Sadoc, jeune militant brésilien: « Lula ne gouverne pas pour la gauche, mais pour tous les travailleurs qui peinent à nourrir leur famille »

Lula

Le 13 novembre dernier, Max Doni – un ami d’Investig’Action – rencontrait Sadoc Da Silva Santos, un jeune militant brésilien de 25 ans vivant à Fortaleza (Nordeste) de passage à Paris et qui a fait campagne, pour l’élection de Lula. Sadoc est Technicien en électrotechnique et analyste des enjeux environnementaux au Brésil pour Leaks Podcast. (*).

 

MD : Lula a été élu président du Brésil, mais de peu. Bolsonaro a accepté la défaite – sans pour autant la reconnaître officiellement – de la droite extrême et de l’extrême droite. Comment le peuple brésilien voit-il son avenir ?

Sadoc : Les élections de 2022 ont été une grande surprise pour tout le monde notamment suite à la différence minime du vote entre les deux candidats. L’ère « Bolsonarista », durant ces quatre dernières années au pouvoir, a mis en avant un conservatisme radical et un faux patriotisme. Ce faux patriotisme a eu un impact très grand puisqu’il s’est inscrit dans une religion, un christianisme pas totalement chrétien, afin de faire de  Bolsonaro leur leader. La défaite de Bolsonaro est d’autant plus significative pour la victoire de Lula.

Dans le sens où la population brésilienne voit le futur avec beaucoup d’optimisme pour l’éducation, la santé, les infrastructures, l’urbanisation et une croissance des initiatives en faveur des entreprises et des industries. Toutes ses informations, déjà positives et partagées par le monde entier, apportent de l’espoir pour une amélioration de la vie du peuple brésilien qui espère, par le choix de Lula, un effet  direct sur l’inflation et les investissements internationaux dans les domaines des  technologies ou de la science.

Cette bipolarité politique, cette fracture, comme nous avons pu le voir dans ces ultimes résultats des élections est loin d’être extraordinaire, mais fait partie de l’histoire du Brésil et cela bien avant la « redémocratisation » du pays.

Cette question d’une séparation entre le Sud pro droite et le Nord-Est pro PT (« Partido dos Trabalhadores » qui représente la gauche brésilienne) est presque absurde puisque Lula ne gouverne pas pour la gauche, mais pour l’ensemble des nécessiteux notamment pour les travailleurs qui subviennent seulement à la satisfaction minimale de leurs besoins par un salaire minimum, à nourrir l’ensemble de leur famille. L’objectif de Lula est de positionner, repositionner en vérité, le Brésil sur les classements mondiaux notamment pour un meilleur PIB. Cette question de la gouvernance de Lula ne concerne pas seulement les pauvres, mais bien tous les Brésiliens.

MD : Jusqu’à quel point la Gauche brésilienne peut-elle avoir confiance dans la position des Armées dont les officiers supérieurs (l’État-major) ont affirmé vouloir respecter le résultat des élections ?

Sadoc : Le gouvernement Bolsonaro a démontré malgré lui que chaque décision de la Cour fédérale de justice brésilienne, à son service, amenait à des scandales et luttes médiatiques. Bolsonaro comme ses partisans ne respectaient pas la Constitution, ils affirmaient expressément qu’il existe des fraudes dans le système de votation électronique pouvant favoriser son rival, Lula. Ils ont toujours exprimé avec clarté qu’ils ne respecteront pas les votes électroniques. Les soutiens et abonnés [sur les réseaux sociaux] de Bolsonaro ont d’ailleurs demandé une intervention militaire en cas de défaite. Bolsonaro a, dans ce sens, constitué un groupe de profils des forces armées qui aurait pour objectif de réaliser un « golpe » (putch) militaire. Aujourd’hui, le Brésil est divisé en deux avec d’une part 50% de conservateurs qui propagent l’idée que Bolsonaro défend les familles et ne reconnaissent toujours pas le résultat des urnes [annonçant Lula comme président] et d’autre part, une gauche sociale qui a réellement eu peur de ces forces armées pouvant intervenir à tout moment dans les élections. Cette interférence était d’autant plus crédible que l’annonce d’une intervention militaire en cas de défaite était annoncée dans les interviews de Bolsonaro affirmant «… que la Cour n’existe pas. La Cour Suprême, c’est moi … »

MD : Le Brésil est le 5ème plus grand pays au monde avec une superficie de 8,5millions de km2. Le pays compte environ 215 millions d’habitants et affichait, en 2017, un PIB de 2000 milliards de dollars US. Il est composé de 26 états fédérés. Quels sont ceux qui ont voté majoritairement pour Lula ?

Sadoc : Les résultats de ce second tour sont similaires aux élections passées, 4 ans plus tôt, avec notamment une dichotomie entre les régions Nord et Sud. En effet, 80% du Nord-Est est pro-Lula tandis que 80% de la région Sud est pour Bolsonaro. Cette année est par ailleurs particulière avec une évolution stratégique au Sud-Est, à savoir le retour de Lula dans la région Minas Gerais qui a permis sa victoire finale.

La région Nord-Est montre encore une fois qu’elle est avec Lula en confirmant sa confiance après de grands chantiers positifs pour ces régions. On se souvient du transfert des eaux du Rio São Francisco, réforme visant à reconnecter le fleuve provenant du Sud aux populations « nordestinas » (habitant la zone Nord-Est) souffrant d’un accès restreint à l’eau ou encore de bénéfices sociaux votés pour les travailleurs. Le Nord-Est a confiance dans le pouvoir de Lula pour sa gouvernance nationale et pour la croissance de ces zones stratégiques.

MD : Sur quels groupes sociaux Lula peut-il s’appuyer en confiance ? Les paysans ? Les ouvriers ? Les jeunes ? Les syndicats ? L’Église ?

Sadoc : Le groupe ayant le plus confiance en la gauche et Lula est, sans aucun doute, le mouvement des travailleurs ne possédant pas de terres agricoles.

Ces travailleurs sont pour une agriculture respectueuse, exploitée par des familles rurales qui travaillent et se battent pour l’adoption ou l’acquisition de terres afin de pouvoir les travailler sans produits chimiques, engrais et agro toxines. Ces agriculteurs sont des personnes qui n’ont pas de terres et luttent pour leur régularisation. Sinon ces millions d’hectares sont accaparés par de grands hommes d’affaires.

L’autre groupe social qui soutient Lula est celui des prêtres, ecclésiastes et orthodoxes, qui participent aux mouvements sociaux dans les communautés périphériques et notamment pour les enfants qui n’ont pas ou peu de repas quotidiens. Enfin, le syndicat de la métallurgie dont Lula était leader une longue période est bien évidemment un soutien sans faille du PT (partido dos trabalhadores). Ce syndicat inclusif et luttant pour l’amélioration des conditions de travail était, à sa création, un mouvement des travailleurs sans appartenance politique définie.

Concernant les jeunes, des mouvements étudiants au sein des universités et autres établissements scolaires luttent pour l’égalité sociale en valorisant la loi des quotas mise en place par Lula. Cette loi permet aux jeunes noirs d’intégrer 50% des quotas étudiants en universités. C’est une loi de gauche à laquelle la droite est opposée. Avec la création des programmes de développement social, Lula a favorisé l’accès à des adolescents et de jeunes adultes qui n’imaginaient même pas avoir les conditions ou capacités pour aller aux collèges et autres instituts fédéraux afin de leur donner la possibilité d’une vie active. Les jeunes vivant en périphéries et issus de familles pauvres, les Noirs et les enfants travaillant avec leurs parents pour subvenir aux besoins familiaux savent que le PT, via Lula, a investi dans leur éducation.

Luiz Inacio Lula Da Silva est le président qui s’est le plus impliqué dans l’éducation. Dans mon enfance, avec ma famille, j’ai pu bénéficier des projets sociaux qui m’ont permis d’acheter du matériel scolaire grâce aux aides financières de l’état comme la « bolsa familia » (bourse de famille).

La création de ces programmes sociaux a offert des alternatives de vies à des jeunes plongés dans la drogue et la criminalité en apportant des réponses concrètes comme l’allocation « école » pour l’achat de matériel scolaire. Il faut bien dissocier l’allocation familiale (« bolsa familia ») et l’allocation scolaire (« bolsa escola »). L’une permet d’aider la cellule familiale et l’autre est réservée exclusivement à l’achat de matériels scolaires pour tous ceux qui ne peuvent même pas acheter des cahiers ou des stylos, réduisant ainsi les inégalités et la stigmatisation des élèves à l’école.

Il faut quand même signaler que dans ces écoles, petit à petit, nous avons pu repérer une pensée « bolsonariste » inavouée parce que inconsciente chez des étudiants qui ont fait comprendre que paradoxalement cet accès des classes populaires à l’enseignement grâce au gouvernement de Lula a eu un impact sur le marché professionnel. En effet, l’augmentation des diplômé(e)s à l’ère Lula a rendu le marché professionnel beaucoup plus compétitif entre les classes populaires et les classes plus riches.

Cette question d’égalité et d’équité à l’école se retrouve également sur d’autres sujets. Il est intéressant de remarquer une politisation de cette jeunesse brésilienne avec notamment un combat idéologique qu’on peut retrouver sur les réseaux sociaux. Je ne pense pas que cela a joué un grand rôle dans l’élection de Lula, mais c’était quand même curieux de voir des enfants comme des adolescents soutenir un parti de manière directe en portant les couleurs respectives des partis (rouge pour Lula et vert / jaune pour Bolsonaro) ou indirecte avec des danses dénonciatrices. Lula a d’ailleurs bien utilisé ces outils en partageant sa campagne digitale reprise par de nombreux mouvements féministes, antiracistes et écologiques.

MD : Le sous-sol brésilien est riche en or, en bauxite, en manganèse, en nickel, en uranium, en pétrole. Comment concilier le développement des productions de ces matières premières et le respect de l’environnement ? « Le grand sujet du jour » : la déforestation criminelle de l’Amazonie. Peut-on espérer réparer les dégâts criminels soutenus par Bolsonaro ?

Sadoc : En plus de l’exploitation de ces minéraux, la nature souffre de l’impact grandissant du gouvernement Bolsonaro qui a abandonné toute forme de contrôle de l’exploitation des mines. Au Brésil, il existe une police de l’environnement qui possède un fonds d’investissement afin de surveiller ces espaces naturels, mais qui, depuis quelques années, se voit réduire ses fonds drastiquement au profit d’investisseurs privés. L’objectif étant pour ces derniers de se lancer dans une exploitation anarchique et sans limites de la nature causant des dégâts dévastateurs et une catastrophe environnementale grave. Cette exploitation sans aucun contrôle détruit les biomes naturels du Brésil, tant en Amazonie que dans le Nord-Est et le Ceara. L’impact environnemental que les biomes brésiliens ont subi a été si violent qu’une reforestation de ces biomasses pouvant répondre aux besoins du monde est assez improbable.

L’Amazonie est connue dans le monde entier, quand on parle de catastrophes écologiques on pense à l’Amazonie, mais à Fortaleza au Ceara, le gouvernement Bolsonariste a assoupli les lois pour que les grandes entreprises et les propriétaires privés puissent utiliser la végétation du Nord-Est, les dunes, les rivières, les lagons et mangroves afin de créer des complexes privés, par des entreprises bien connues du marché, sur des zones qui devraient être préservées et qui ne sont pas surveillées par le gouvernement.

Je vis sur le littoral de Fortaleza (Ceara), où des affairistes sans scrupules se rendent sur les plages, occupent ces zones et privatisent de grandes surfaces pour construire de grosses entreprises, rendant impossible pour les plus pauvres de vendre leurs produits ou de laisser vivre des animaux sauvages comme les tortues. Dans le quartier où je vis, c’est une zone très touristique, où plusieurs biomes ont été détruits à cause du tourisme.

Il y a beaucoup de problèmes liés à l’Amazonie, mais au sein de notre État, il y a des dunes, des rivières et divers biomes qui devraient être protégés plutôt que transformés en destinations touristiques (notons que les dunes de Sabiaguada, la zone de Fortaleza, ont été préservées à la suite de manifestations vertes). Nous assistons à une situation d’usurpation du sol, des lois du sol, que le gouvernement et les lois « bolsonaristes » se refusent à voir  comme une grande occupation, mais un investissement financier à court terme.

La nature et les enjeux sociaux du peuple brésilien sont intrinsèquement liés notamment dans notre région. On constate actuellement une lutte particulière pour les pêcheurs qui n’ont aucune protection sociale ou aucun accès à la retraite et participent grandement à l’économie de notre région tout en respectant ses zones naturelles qui doivent être protégées et contrôlées.

MD : Le Sénat, l’Assemblée brésilienne ainsi que les plus grandes villes sont politiquement à droite, est-ce que, malgré cela, Lula a la possibilité de véritablement mener une politique sociale ?

Sadoc: Cette question a été discutée dès l’annonce du second tour où nous savions que ces résultats impliquaient une division du gouvernement futur. Lula tente d’équilibrer la droite et la gauche avec le soutien du centre pour diffuser des lois prioritaires d’investissement pour l’éducation et la santé, aujourd’hui gelées pour cause de surcoût budgétaire. Peu importe la droite, la gauche ou le centre, je crois à un gouvernement de communication et de respect avec à sa tête Lula, quelqu’un qui veut le bien du Brésil, quelqu’un qui ne gouverne pas pour un parti, mais pour toutes et tous.

Ce mandat me donne une grande confiance dans le fait que le dialogue existe, que nous pouvons diffuser nos idées, nos pensées pour une meilleure société, qu’il y aura une communication claire et transparente entre les partis, le peuple et les politiciens afin d’adopter des lois éclairantes pour toute la population brésilienne.

(*) LEAKS PODCAST (www.leakspodcast.com) est un média alternatif qui décrypte les stratégies publicitaires des marques, médias et politiques

Photo: Partido dos Trabalhadores – Flickr