Retour sur Marcinelle : l’impunité patronale continue…

Peut-on encore écrire du neuf sur Marcinelle, soixante ans après les faits et à la suite de déjà nombreuses publications ? Assurément oui. Comme les historiens se penchent encore sur Waterloo, la Révolution française ou la Guerre des Gaules, pour autant que ce “retour” sur Marcinelle décentre les problématiques, les éclaire par des recherches nouvelles, pose des questions neuves, confronte ce drame collectif à d’autres drames de même nature et s’interroge sur des “évidences” mille fois répétées mais qui n’en sont pas moins à repenser. Ainsi du mot “catastrophe”, accolé automatiquement à Marcinelle (…) 

 

Le traitement médiatique de Marcinelle, est conforme à celui des morts collectives qu’a étudiées Gaelle Clavandier (1). Au choc succède la description des secours et de ses héros, le bilan évolutif des victimes, le récit de la prise en charge politique : la chapelle ardente, la visite du Premier ministre et du Roi, les funérailles.

L’efficacité et la rapidité des secours – avec une discipline quasi militaire –, doivent être relevées, comme la maîtrise de la situation par les autorités est aussi un thème à développer. La presse relève généralement lors de “morts collectives” que cette rupture de la bonne organisation sociétale s’inscrit dans une chaîne de semblables et qu’elle est l’occasion du resserrement des liens sociaux, en énumérant les actions de solidarité, les messages de sympathie reçus.

Enfin, les médias se doivent de faire un sort aux rumeurs désagréables, de désamorcer tout ce qui pourrait nourrir des désordres sociaux et de rassurer quant à l’avenir pour lequel il n’y a plus d’inquiétudes à avoir. Ce schéma classique est parfaitement applicable au traitement de Marcinelle par la grande presse, exceptée donc la presse socialiste et communiste.

 

Par ailleurs la contribution de Nicolas Verschueren démontre l’incroyable capacité du “système” à retrouver son équilibre via des campagnes médiatiques. La jeune CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier),d’abord accusée et déstabilisée par l’accident, réussit par une opération de communication à se présenter, au contraire, comme la garante de la sécurité des travailleurs…

Une des “évidences” souvent répétées mais rarement analysées, voudrait que Marcinelle aurait déclenché d’importantes innovations pour réduire les risques professionnels et mieux les gérer. Plusieurs auteurs s’attaquent ici à ce mythe.

 

Pour Eric Geerkens notamment, l’impact de Marcinelle en matière de prévention des risques liés à la mine est mince jusqu’en 1965. Les moyens de contrainte de l’administration sur les directions des mines restent faibles. La sécurité sera prise en compte avec l’Organe permanent pour la sécurité et la salubrité dans les mines, créé sous l’égide de la CECA mais ce n’est que dans les années 1960 que le risque mortel baissera significativement.

Marcinelle ne change pas grand chose dans l’immédiat. Une prévention efficace contre la poussière de charbon s’installe lentement parce qu’il y a peu de contraintes possibles contre les mines réticentes à entamer cette lutte. Pour Laurent Vogel également, Marcinelle n’a joué qu’un rôle accessoire dans l’évolution de la législation sur la sécurité au travail et la prévention. Tout au plus, Marcinelle a-t-elle accéléré des réformes déjà en chantier mais l’impunité patronale demeure.

La reconnaissance de la pneumoconiose (silicose) des mineurs comme maladie professionnelle n’aboutit qu’en 1964. Elle a surtout été le fait des mineurs communistes italiens établis en Belgique, qui ont eu des relais politiques efficaces en Italie et ont pu – c’est certain – jouer auprès de l’opinion publique de l’émotion suscitée par Marcinelle. La réparation de la pneumoconiose des mineurs n’incombera cependant pas majoritairement au patronat charbonnier mais bien aux pouvoirs publics !

Cette présence communiste italienne dans les mines belges a rarement été relevée. Elle est évidente dans le procès intenté après l’accident (2) qui se voudrait le procès de la négligence patronale. En France aussi, après l’accident de Liévin, l’extrême-gauche se mobilise pour en faire un symbole de la responsabilité patronale et un moyen de poursuivre les luttes sociales. Marion Fontaine nous révèle que Jean-Paul Sartre participa à un tel tribunal alternatif.

 

 

(…)

Si les chantiers sont les grands pourvoyeurs d’accidentés du travail, il ne faut pas oublier qu’il existe toujours des mines de charbon et qu’elles restent meurtrières. Après Marcinelle, il y eut – rien qu’en Pologne – notamment Bytom en 1979 (34 morts suite à un coup de grisou), Halemba (Katowice) en 1990 (19 morts), Halemba encore en 2006 (23 morts), 15 morts en Silésie en 2007, 2 morts dans la mine de Borynia en 2008, 19 morts et 32 blessés dans une autre mine de Haute-Silésie en 2009.

Dans ce dernier cas il est à craindre que les détecteurs de méthane avaient été falsifiés pour indiquer
un pourcentage plus bas que celui déclenchant l’alarme. En Colombie, les mines de charbon tuent autrement : les terres carbonifères ont été arrachées aux paysans par de grandes entreprises (Enel, Drummond, Prodeco, Glencore) utilisant des paramilitaires qui n’hésitent pas à tuer les syndicalistes
et paysans qui leur résistent, pour en exploiter le charbon. Les mines chinoises tuent en masse.

Plus près de nous, le 13 mai 2014, la mine de Soma en Turquie, qu’évoque la contribution de Paul Lootens, a ravi l’existence de 301 mineurs. En juillet 2017, la marche de l’opposition turque, qui a réuni 100.000 manifestants, comprenait les familles des mineurs morts à Soma, réclamant “Adalet”, c’est-à-dire “Justice” pour les victimes.

Faut-il dans tous ces cas parler de “fatalité” ? Ces “catastrophes” ne sont-elles pas plutôt des “tragédies annoncées” qui ne peuvent que se multiplier alors que les entreprises considèrent la sécurité comme un coût à réduire ? Et ces compressions budgétaires qui ont été aussi à l’origine de Marcinelle, ne sont-elles pas des homicides par imprudence en puissance ?

Marcinelle révèle la vulnérabilité du groupe social qu’elle a touché. Elle est aussi un indicateur pour comprendre la société de son époque, et la nôtre. En ce sens, Marcinelle méritera encore de nombreux “retours”.

 

Extrait de la préface d’Anne Morelli au livre Retour sur Marcinelle, Ouvrage collectif, Editions Couleur Livres, 2018.

 

Notes : 

  1. Gaëlle Clavandier, La mort collective – Pour une sociologie des catastrophes, CNRS Éditions, 2004.
  2. Voir sur le procès l’ouvrage de Marie Louise De Roeck, Julie Urbain, Paul Lootens, Tutti cadaveri
    – Le procès de la catastrophe du Bois du Cazier à Marcinelle, Aden, 2006 et celui de Alain Forti et
    Christian Joosten, Cazier judiciaire, Éditions Luc Pire, 2006.