Quand le capitalisme réduit les villes indonésiennes à des carcasses infestées

Andre Vltchek décrit la nature « fasciste » des villes indonésiennes dans lesquelles la primauté du profit est poussée à l’extrême au détriment de la population.

 

Il y a quelques années, un important homme d’affaires indonésien, qui réside aujourd’hui au Canada, insistait pour me rencontrer dans l’arrière salle d’un des restaurants chics de Jakarta. Lecteur avide de mes travaux, il avait appris que nous serions amenés à nous croiser dans les rues détruites et désespérément polluées de la capitale indonésienne et « avait quelque chose d’urgent à me dire ».

Ses propos, directs, ne me firent aucunement regretter d’être resté bloqué deux heures dans un embouteillage monstre :

« Personne n’obtiendra les autorisations nécessaires à la construction d’une infrastructure de transports publics, ni à Jakarta, ni dans aucune autre ville indonésienne. Un maire ou un gouverneur qui chercherait à défier les volontés du milieu des affaires – milieu sans pitié qui, de fait, contrôle la majeure partie du gouvernement indonésien – se verra déchu voire complètement détruit. »

Ces paroles « prophétiques » résonnent encore à mes oreilles, plusieurs mois après la chute de Basuki Tjahaja Purnama – surnommé Ahok – , le gouverneur progressiste de Jakarta, qui, par la réalisation de lignes de transports en commun (métro), la restauration de vieilles gares ferroviaires, l’assainissement de canaux, la tentative d’aménagement d’un réseau basique de trottoirs, la plantation d’arbres et la création de parcs, s’était efforcé d’améliorer la situation d’une ville en apparence ingouvernable et complètement détruite.

À la suite du premier mandat fructueux d’Ahok, l’opposition a consolidé ses forces. Essentiellement constituée d’islamistes, de grands magnats des affaires, de l’armée et d’autres cadres revanchards – presque tous exclusivement pro-business et pro-Occident –, cette opposition contrôle encore aujourd’hui l’Indonésie.

La défaite « d’Ahok », outsider issu de la minorité chinoise, fut manifeste.

Plutôt que de venir à sa rescousse, plusieurs urbanistes et architectes « importants » mais corrompus – la plupart d’entre eux bénéficiant de financements étrangers – ont sans vergogne rejoint le mouvement du « Ahok bashing ». 

 

                                   Une rivière comme tant d’autres à Jakarta (photo d’Andre Vltchek)

 

La défaite d’Ahok, pourtant, ne suffisait pas à elle seule. Il devait être puni et humilié, afin de décourager ceux qui seraient tentés de répliquer son modèle d’orientation sociale. Déjà pendant la campagne électorale, des accusations avaient été portées contre lui, prétendant qu’il avait « insulté l’Islam » lors d’une de ses apparitions publiques. Ces accusations, bien que complètement absurdes et contestées par plusieurs éminents linguistes indonésiens, ont tout bonnement porté leurs fruits dans une société complètement corrompue, légalement et moralement.

Le 9 Mai 2017, « Ahok » fût condamné à deux ans d’emprisonnement et jeté au cachot sans ménagement.

Depuis, un grand nombre de ses projets ont été considérablement retardés, si ce n’est complètement arrêtés. Une crasse répugnante a de nouveau commencé à recouvrir les canaux et rivières de Jakarta.

Ceux qui croyaient encore aux miracles ont vu leurs espoirs voler en éclats.

Ces « urbanistes », qui de façon opportune pensent qu’il est possible de « collaborer » avec le régime actuel – qu’ils appellent « gouvernement » –, sont partis du principe qu’ils continueront à faire leurs petites affaires habituelles.

Alors qu’« Ahok » était jeté derrière les barreaux, on pouvait presque entendre d’énormes soupirs de soulagement dans tout le malheureux archipel ! Tout était rentré « dans l’ordre », en tout cas pour ceux qui avaient tiré profit de l’effondrement de l’Indonésie et de ses villes.

L’Indonésie recule. Il ne fait pratiquement aucun doute qu’au cours des prochaines décennies toutes les villes indonésiennes resteront telles qu’elles sont aujourd’hui – un véritable enfer sur terre, un cauchemar sans nom – et qu’incontestablement elles feront partie des zones urbaines les plus épouvantables que l’on puisse trouver sur Terre.

Mais les lecteurs étrangers ne sont pas censés être au courant de tout cela. La population indonésienne n’est pas censée comprendre la situation. Plus que jamais tout est biasa – « normal, comme à l’accoutumée ». Tout va bien. Lisez les travaux de l’ANU (Australian National University) et vous apprendrez que « l’Indonésie est désormais un pays normal, à l’image du Brésil ou du Mexique ». Rien d’extraordinaire ne s’y déroule.

 

Légende photo : Enfants affamés et sans toit dans Jakarta (photo d’Andre Vltchek)

 

En réalité, tout s’est effondré. Les villes elles-mêmes se sont effondrées.

Non pas métaphoriquement ou hyperboliquement mais concrètement, pratiquement.

Un artiste australien célèbre, George Burchett, qui réside aujourd’hui à Hanoï au Vietnam, a eu l’occasion de visiter Jakarta. Pendant plusieurs semaines, nous avons voyagé ensemble dans tout l’archipel indonésien. Il était choqué et déprimé. Avant de repartir, il me dit :

« J’ai visité beaucoup de villes dans le monde entier. Les villes sont conçues pour les gens. En Indonésie, pour la première fois de ma vie, j’ai vu des villes qui n’étaient pas bâties pour la population, mais contre elle. »

Cela s’explique par le fait que les villes indonésiennes sont fascistes. Elles ne répondent pas aux besoins des citoyens. Au contraire, elles sont conçues pour soutirer le peu qui reste encore entre les mains des petites gens ; le soutirer pour le donner aux décideurs locaux et aux multinationales.

 

***

 

Les définitions les plus courantes d’un « État défaillant » que l’on trouve dans l’Encyclopedia Britannica peuvent parfaitement s’appliquer à l’Indonésie en général et à ses villes en particulier :

« La capacité de gouverner d’un État défaillant est diminuée au point d’être incapable de remplir les fonctions administratives et organisationnelles requises pour contrôler le peuple et ses ressources. Il ne peut fournir qu’un service public minimal… Un État défaillant souffre d’infrastructures croulantes, de services publics, d’établissements médicaux et scolaires chancelants et d’un indice de développement humain en déclin… »

Le gouverneur « Ahok » a essayé de corriger cette situation. Les foules l’acclamaient. Dans toutes les grandes villes d’Indonésie, des millions de gens le regardaient. L’espoir était né, fragile d’abord puis rapidement en plein essor.

Quand soudain, le coup d’arrêt, le point final et la chute ! L’homme qui avait osé introduire davantage d’éléments socialistes dans ce système sclérosé et brutal se retrouva derrière les barreaux.

Et on est revenu au scénario classique de « l’État défaillant ». La vie est à nouveau totalement vide et prévisible.

Les villes indonésiennes se ressemblent presque toutes. Mettez quelqu’un dans le centre-ville ou la banlieue de Jakarta, de Surabaya, de Bandung, de Semarang, de Medan, de Makassar ou de Pontianak et il sera incapable de les distinguer les unes des autres.

Les grandes villes étouffent sous les embouteillages. Il n’y a pas de trottoirs ou quand il y en a, étroits et pathétiques, ils sont pris d’assaut par des scooters agressifs qui crachent leur fumée ou par des étals insalubres et non réglementés. Les voyous sont partout, ils contrôlent les rues. Presque toutes les ruelles ont des systèmes d’égout à ciel ouvert qui, quand il pleut, déversent leurs eaux souillées dans tout le quartier. De minuscules carrioles tirées par des hommes sales et sous-payés servent à ramasser les déchets. Toutes les villes se ressemblent et font face aux mêmes problèmes.

Les services d’assainissement, de qualité de l’eau et de recyclage des déchets sont au même niveau que ceux des pays les plus pauvres d’Afrique sub-saharienne.

Les bidonvilles sont omniprésents – immenses et violents. En fait, la plupart des quartiers des villes indonésiennes, appelés kampungs (« villages »), correspondent tout à fait aux définitions internationales du terme bidonville.

 

 

                           Personnes vivant sous un pont de Jakarta (photo d’Andre Vltchek)

 

Il y a quelques années, je fus invité à m’exprimer à l’Université d’Indonésie. Des étudiants me demandèrent : « Pourquoi ? Pourquoi tout ceci a lieu dans notre pays ? Et existe-t-il une solution ? ».

Je leur répondis que, bien sûr, il y avait une solution : « le socialisme et l’économie planifiée. Mais pour que cela soit décidé et bien réel, il est nécessaire de mener une bataille sans faille contre la corruption et d’interdire fermement la vente à l’étranger des ressources naturelles et des entreprises de service public ». J’ajoutais : « Dites à vos professeurs d’arrêter de baver devant les financements provenant de l’Occident et de ne plus se rendre en Europe pour y apprendre les principes « de bonne administration », « de bonne gouvernance » et d’urbanisme de la part de ceux qui volent votre pays depuis plusieurs siècles. »

Je crois que les étudiants ont aimé ce qu’ils ont entendu (même si je ne suis pas convaincu qu’ils aient bien saisi le sens de mon message). En revanche et de façon prévisible, je ne fus plus jamais invité à l’UI.

 

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Les villes indonésiennes sont comme des plaies béantes. Tout leur a été volé et par conséquent ce qui rend la vie supportable est de toute évidence manquant. Il ne reste à la population que ce dont les « élites » ne veulent pas.

Il n’existe pratiquement pas de jardins publics en Indonésie, en tout cas aucun qui ne soit d’importance. Les villes n’ont pas de rivières ou de fronts de mer, contrastant de manière saisissante avec l’Amérique du Sud, le Moyen-Orient ou encore certaines zones urbaines d’Afrique (sans parler des immenses et magnifiques espaces publics, parcs, promenades et aires d’exercice de Chine).

Des allées sales, obstruées et polluées sont appelées « rues » et « avenues ». Il n’y a pas de trottoirs, ou s’il y en a, ils ne font qu’un mètre de large et ont des pavés cassés ou de profonds nids-de-poule.

Quelques trottoirs sont construits à des endroits où, pourtant, ils ne sont pas nécessaires – le long d’une ou deux rues en plein cœur du centre-ville ou en face de certains immeubles gouvernementaux. Ils ne relient rien à rien, démontrant ainsi très clairement que rien n’est en réalité conçu pour la population.

Il est important de comprendre que le gouvernement d’Indonésie, à tous les niveaux, n’est pas une institution constituée d’hommes et de femmes déterminés à améliorer le pays et à servir sa population. Bien au contraire !

En Indonésie, un grand nombre de politiciens appartiennent ou sont, d’une manière ou d’une autre, liés à l’armée qui dirige le pays de façon brutale depuis le coup d’État militaire, soutenu par l’Occident, de 1965. Ce coup d’État détruisit tout ce qui était socialiste ou communiste, interdit toute idée communiste et massacra entre 1 et 3 millions de personnes, parmi lesquelles presque tous les intellectuels progressistes. À cela s’ajoute le fait que la plupart des politiciens sont des hommes d’affaires, des magnats et des oligarques à la réputation douteuse. Ils ont volé la nation et son peuple pendant plus de la moitié du siècle et il n’y a absolument aucune raison pour qu’ils arrêtent maintenant ou dans un futur proche. Pour ces individus, s’emparer des plus hautes postes politiques n’est rien d’autre que maximiser les profits.

« La démocratie indonésienne », que l’Occident adore glorifier – ce qui n’a rien d’étonnant sachant que l’Indonésie agit de facto comme une colonie obéissante spoliant ses propres citoyens et ses propres ressources pour le compte de l’Occident – consiste en d’innombrables partis politiques, dont aucun n’est de gauche ou ne défend les intérêts des gens du peuple. De plus, une grande majorité de la « société civile » et des ONG sont subordonnées aux intérêts économiques et politiques de l’Occident. La plupart de ces organisations, pour ne pas dire toutes, sont directement financées par Washington, Berlin, Londres ou Canberra. (J’ai décrit cette situation dans mon dernier ouvrage « Aurora »).

Les entreprises indonésiennes et le gouvernement ne constituent qu’une seule et même entité. À l’unisson, ils spolient résolument tout l’archipel de ses ressources naturelles. Le 4e pays le plus peuplé du monde ne produit quasiment rien. (Voir mon livre « L’Archipel de la Peur » en anglais et en bahasa Indonesia).

La « philosophie » de ce pillage débridé est ensuite appliquée à « l’urbanisme » et dans la manière de gouverner les villes indonésiennes et d’essentiellement les livrer aux lois du marché. Pas même en Afrique, où j’ai vécu et travaillé pendant de nombreuses années, un tel vol éhonté de l’espace urbain par les élites et les membres du gouvernement n’a lieu.

Une fois tout ceci posé, il est bien plus aisé de comprendre la réalité de l’Indonésie et de ses villes.

Une fois tout ceci défini, les villes indonésiennes « commencent à faire sens ».

 

 

                                              Un des meilleurs trottoirs de Jakarta (photo d’Andre Vltchek)

 

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Il n’y a, en réalité, pas grand-chose qui puisse être appelé « urbain » dans les villes indonésiennes. Que ce soit dans une ville comme Pontianak avec ses 600 000 habitants ou comme Jakarta avec ses 12 millions d’habitants (28 millions si l’on compte les villes et banlieues environnantes).

Où que vous alliez, la primauté du profit est poussée à l’extrême au détriment de la population.

À l’image des îles de l’archipel, déforestées, polluées et aux mines épuisées, les villes indonésiennes sont conçues de manière à maximiser les revenus pour un tout petit groupe d’individus et d’entreprises. Quant à la majorité de la population – appauvrie, souvent malade, peu éduquée et qui est littéralement en train de suffoquer – elle en paie le prix.

La très grande faiblesse des médias, de l’éducation et de la culture combinée à l’empiètement religieux constant et aux structures familiales de type féodal sont délibérément exploitées afin que la population ne pense pas, ne doute pas et ne se rebelle pas.

Les conséquences sont choquantes.

Les villes indonésiennes sont semblables à des plantations d’huile de palme ou à des mines à ciel ouvert, avec quelques éléments d’installations militaires (il existe bien sûr certains quartiers particuliers réservés aux superviseurs avec de grandes maisons kitch comme celles qui parsèment le sud de Jakarta).

Ici, rien n’est construit pour rendre la vie plus belle, colorée, radieuse, significative et heureuse. Il n’existe ni salle de concert permanente, ni théâtre, ni aucun musée ouvert au grand public (celui qui a ouvert récemment est privé et sert à promouvoir un endoctrinement politique à destination des « classes moyennes urbaines »). Il n’existe aucun quartier piéton ni aucun front de mer gratuit et public.

Pas une structure architecturale de valeur n’a été construite dans quelque ville indonésienne que ce soit depuis le coup d’État militaro-religieux de 1965-1966.

 

 

                       le Ciputra World Surabaya, nouveau centre commercial futuriste (photo d’Andre Vltchek)

 

En Indonésie, « l’espace public » équivaut à un centre commercial, ou plus précisément à d’innombrables centres commerciaux de taille et de qualités différentes, à l’intérieur desquels se trouvent des chaînes de restaurants, des chaînes de magasins et des cafés. On y trouve aussi quelques cinémas, dans lesquels on diffuse principalement des navets hollywoodiens ou des films d’horreur locaux. Les week-ends, des groupes y jouent de vieux morceaux de pop occidentale et indonésienne. N’offrant absolument aucune variété, quelques 50 chansons sont recyclées encore et encore, la préférée étant, de façon prévisible, « I did it my way ».

Rien de plus dans les villes indonésiennes. Ici, tout est rudimentaire : vous survivez on ne sait comment avec votre maigre salaire (avec des prix – au moins pour l’alimentation et les biens de consommation – aussi élevés voire plus élevés qu’à Tokyo ou à Paris) et vous faites l’aller-retour de chez vous à votre lieu de travail tant bien que mal, coincé des heures durant dans d’épouvantables embouteillages quotidiens à cause de transports publics inexistants et ce, même dans des villes comptant entre 2 et 3 millions d’habitants comme Surabaya ou Bandung. Vous cuisinez et lavez votre vaisselle ou votre linge dans une eau horriblement polluée et essayez d’économiser sur vos factures d’électricité outrageusement élevées. Il n’y a absolument rien à faire dans le quartier. Bien sûr, il y a toujours une mosquée pas loin, quelque fois une église, pour ceux que cela tente mais vous ne trouverez aucun parc ni aucune aire de jeux pour enfants. En l’absence de trottoirs pour vous rendre dans un café ou une librairie – librairies qui sont de plus en plus mal approvisionnées et largement censurées – vous n’aurez d’autre choix que de sauter sur votre scooter ou dans votre voiture, si vous en avez encore la force.

Il est probable qu’à ce stade vous n’en ayez, de toute façon, plus le temps. Après les 3-4 heures de trajet quotidien et votre travail harassant, vous n’aurez plus que le temps de vous écrouler devant la télévision et vous faire endoctriner, neutraliser et abêtir encore un peu plus.

Vous apprenez à sourire quand en réalité vous voudriez mourir, ou au moins hurler. Vous savez que rien ne s’améliorera jamais et que votre vie est finie, parfois à 25 ans, parfois même avant.

Certaines personnes deviennent croyantes et adoptent des valeurs familiales conservatrices, traditionnelles. Il n’y a rien d’autre, à vrai dire. Les villes d’Indonésie veilleront à ce qu’il n’y ait rien d’autre. Elles sont de parfaites machines à fabriquer de l’obéissance, à extraire le meilleur de l’être humain et à ne rien donner en retour.

 

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Je décris souvent le coup d’État de 1965 comme un « Hiroshima culturel ». Pendant qu’au Japon, les États-Unis faisaient ouvertement des expériences sur la santé de millions d’êtres humains, en Indonésie, l’expérimentation était d’une toute autre nature. Le sujet d’étude de l’Empire était : « Que se passerait-il avec une nation anti-impérialiste et progressiste, qui repose sur une culture diverse et complexe, si elle baignait dans son sang, si ses théâtres et ses studios de cinéma étaient fermés, si 40% de ses enseignants étaient assassinés, si les femmes appartenant à des organisations de gauche voyaient leurs poitrines amputées, si les écrivains étaient enfermés dans les camps de concentration de l’île de Buru et si les urbanistes étaient censés concevoir des villes comme Houston, Dallas ou Los Angeles mais dans un pays dont les salaires représentent 10% voire moins de ceux des États-Unis ? ».

La réponse est simple : « Cela deviendrait l’Indonésie. Cela deviendrait Jakarta, telle que nous la connaissons aujourd’hui ». Pour les démagogues occidentaux et les planificateurs impérialistes, « Indonésie » et « Jakarta » ne sont pas uniquement des noms de pays et de ville : ce sont les noms d’un concept, d’un modèle.

Ce modèle, imposé aux colonies, est idéal pour l’Occident et ses intérêts.

Il est également idéal pour les « élites » indonésiennes, qui se salissent souvent les mains dans le pays, pillant tout ce qu’elles peuvent, mais qui se détendent, jouent et fréquemment évacuent leur famille à Singapour, en Californie, en Australie, à Hong-Kong ou dans d’autres endroits « sûrs et propres ».

C’est le concept le moins cher et le plus efficace pour piller une nation et la baiser royalement. Sans surprise, l’Occident a essayé de répliquer « le modèle de réussite indonésien » dans de nombreuses régions du monde.

Il a même tenté de l’injecter en Russie, après que l’URSS, d’abord mortellement blessée, s’est effondrée. Il a essayé de l’imposer au Chili aussi… Mes plus vieux amis de Santiago m’ont rapporté, qu’avant le coup d’État perpétré par le général Pinochet le 11 Septembre 1973 pour le compte de l’Occident et de ses entreprises, plusieurs personnes de l’entourage du Président Allende étaient menacées par des gens de droite : « Attention, Jakarta arrive ! »

 

« Culture locale » : la statue de Rambo à Bandung, où l’État sponsor américain est autant admiré que détesté (photo d’Andre Vltchek)

 

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Et effectivement Jakarta est arrivé ! C’est bien là, partout en Indonésie, dans toutes ses villes et, à des degrés variables, dans la plupart des pays qui sont tombés sous la botte néo-colonialiste occidentale.

Mais que signifie réellement « Jakarta » ? Est-ce uniquement un nom ou est-ce également un verbe, un infinitif ? « Jakarter… »

Cela signifie « tout enlever au peuple et ne rien donner en retour ». Jakarter signifie mentir, piller et convaincre les êtres humains, à travers de longues décennies d’endoctrinement, que tout va bien, que tout est comme cela devrait être. Jakartiser la nation consiste à rendre insignifiante la quasi-totalité de la population et à offrir sur un plateau en argent le butin aux dirigeants locaux et étrangers, ces derniers ne laissant derrière eux que des rivières et des canaux sales et pollués, d’épouvantables embouteillages, des nuages de pollution, d’étranges passerelles sans escalators et des allées aux pavés cassés.

La « population jakartisée » est obéissante. Et si elle aussi à cran et d’une violence explosive, ce n’est pas envers le régime, le « turbo-capitalisme », les élites corrompues ou les maîtres occidentaux mais envers elle-même et les minorités.

Jakarta est très peu critiquée par les médias officiels « mainstream » occidentaux et locaux et ne fait l’objet d’aucune véritable analyse de la part du milieu universitaire. Ce n’est pas surprenant : attaquer la réalité des villes indonésiennes revient à attaquer tout le système néo-colonialiste occidental imposé dans diverses parties du monde. Dire la vérité détruirait toute carrière journalistique, tout comme cela torpillerait toute opportunité de poste universitaire bien rémunéré !

Bien souvent, on n’obtient de description réaliste de la situation indonésienne qu’en tendant l’oreille à bord des avions en partance ou en lisant des « témoignages anecdotiques » tirés de guides de voyages ou de blogs. Il semblerait que ce que voient les gens normaux de leurs propres yeux soit en totale contradiction avec ce que les médias mainstream et les universitaires présentent comme des « faits ».

Le 17 septembre 2017, le journal malaysien The Star écrivait :

« Sur la base d’un indice de qualité de l’air en temps réel publié par l’application Airvisual le vendredi 15 septembre à midi, Jakarta était classée la 3e ville la plus polluée du monde… À la mi-août, l’application montrait que Jakarta était en haut du classement, suivie par Ankara en Turquie et Lahore au Pakistan ».

Le magazine Escape Here a placé Jakarta en tête de son classement des « 10 villes du monde les plus embouteillées » :

« Il s’agit non seulement de la capitale du pays mais aussi d’une des villes les plus mal conçues au monde, une combinaison qui fait de la circulation dans cette ville un véritable enfer. Le nombre sans cesse croissant des propriétaires de voitures, dû à l’expansion des banlieues autour de la mégapole, est la cause des 400 heures par an que les citoyens passent dans les embouteillages. Elle est reconnue comme la pire ville du monde en termes de circulation. Il ne semble pas y avoir de solutions pour cette mégapole dans la mesure où les infrastructures sont détenues par le gouvernement local et que les contrats sont renégociés annuellement, de sorte que les projets à long-terme sont presque impossibles à mettre en place. Un déplacement moyen dans cette ville prend environ 2 heures… »

 

                                  Une carriole servant au ramassage des ordures (photo d’Andre Vltchek)

 

Le 2 Septembre 2015, même le Jakarta Post – le journal anglophone de propagande officielle en Indonésie – a republié le sondage classant l’horrible capitale indonésienne 9e « des villes les plus antipathiques du monde » :

« Jakarta, la capitale indonésienne tristement célèbre pour ses embouteillages et sa pollution atmosphérique, est classée 9e des villes les plus antipathiques du monde, selon un récent sondage mené par un magazine de voyage international. Les lecteurs du magazine Conde Nast Traveler – guide réputé dans le domaine du voyage de luxe – ont inclus cette année, pour la première fois, Jakarta dans son classement des « 10 villes les plus antipathiques du monde ». Dans ce sondage, un des lecteurs affirme que Jakarta est « l’endroit le plus effrayant que j’aie jamais vu, avec ses embouteillages et ses habitants agressifs ».

« L’endroit le plus effrayant », mais évidemment ! À quoi d’autre peut-on s’attendre de la part de la capitale d’un pays qui, au cours des 50 dernières années, a commis 3 génocides monstrueux (contre sa propre population en 1965-1966, contre la population du Timor Oriental et un génocide toujours en cours contre la population Papoue) ?

À quoi peut-on s’attendre de la part de villes qui ont été totalement volées de tout espace vert voire de tout espace que l’on pourrait qualifier de « public », où les arts ont tous disparus, où absolument tout est mercantilisé, où tout et tout le monde est censé se ressembler – avoir le même comportement, la même allure, le même discours, le même goût ?

Essayez d’avoir l’air différent, et si vous êtes Papou, Chinois, Africain ou blanc, essayez de vous promener sur ces étroits trottoirs délabrés de Surabaya, Jakarta, Pontianak ou Medan. On vous criera dessus, vous deviendrez immédiatement la cible d’un racisme ouvert. Les gens s’arrêteront pour vous montrer du doigt, ou pire.

Il y a quelques jours, alors que je filmais une île de Bornéo depuis un bateau naviguant sur une rivière polluée de la ville de Pontianak, deux enfants sur le rivage ont soudain levé leurs majeurs et se sont mis à crier « Va te faire foutre ! ». Comme ça, sans avertissement et sans raison. Et cela, bien sûr, n’est pas le pire qui puisse arriver. Si j’avais été Chinois… ou Africain… Tout le monde le sait. Personne n’en parle, personne n’écrit sur le sujet…

Selon les « analystes » et universitaires occidentaux, l’Indonésie est une nation « démocratique » et tolérante. Plus elle s’enlise, plus elle devient oppressive et intolérante, plus elle est dévastée et plus elle est glorifiée.

Les mensonges s’empilent les uns sur les autres. Comme dans le vieux conte pour enfants où tout le monde s’exclame « Les habits neufs de l’empereur sont admirables ! », quand en fait, il est nu !

C’est l’illustration la plus éloquente du « politiquement correct ». On est censé être « sensible » à la « culture », à la religion et au mode de vie local. Le seul défaut de cette approche est que, dans des pays comme l’Indonésie, la culture locale, le mode de vie et même les religions extrêmement agressives, sont les conséquences directes du régime fasciste qui a été directement imposé à la nation par l’Occident après le massacre de 1965-1966. Si le socialisme d’avant 1965 avait pu suivre naturellement son cours, l’Indonésie d’aujourd’hui serait véritablement une nation normale, socialement équilibrée, laïque et tolérante et ses villes seraient au service de la population, plutôt que l’inverse.

Encore une fois, le « politiquement correct » protège ici les crimes contre l’humanité commis par l’Occident, les élites locales, l’armée et les chefs religieux. La « culture » locale n’est pas du tout protégée, puisqu’en fait elle est morte, assassinée.

Les villes aussi sont mortes. Leurs carcasses puantes, effrayantes, monstrueuses, vidées de tout espoir abritent des gens qui étouffent, qui sont humiliés, marginalisés, malades et constamment volés par le système.

Bizarrement, il faut un magazine comme Conde Nast pour le remarquer… Il faut des voyageurs anonymes pour le dénoncer… On ne lirait jamais de tels commentaires dans les rapports de l’Australian National University ou dans les pages du New York Times.

 

 

                                           Même les plages dégoûtantes sont payantes (photo d’Andre Vltchek)

 

***

 

Sur l’île de Madura, à quelques kilomètres seulement de Surabaya – la deuxième plus grande ville d’Indonésie –, les épaves de plusieurs navires sont coupées en morceaux et vendues pour la ferraille par des habitants sans ressources. Régulièrement, des victimes des explosions et des effondrements perdent leurs membres ou leurs visages. C’est une vision atroce, bouleversante, qui vous hante. Comme au Bangladesh, quoiqu’ici cela passe presque inaperçu.

De bien des manières, je pense que les villes indonésiennes ressemblent à ces zones côtières polluées où les navires sont découpés en milliers de pièces pour être vendues. Autrefois fières, ces villes, humiliées et mises en pièces vivantes, sont aujourd’hui en souffrance.

Seul le véritable fascisme, seul un régime qui a perdu la tête et est devenu complètement fou, est capable de traiter ses citoyens de cette manière.

Les villes indonésiennes… En quoi consistent-elles réellement ? Eh bien, elles sont faites de minuscules maisons surpeuplées, de canaux immondes, d’allées défoncées par les nids-de-poule, d’une pollution sans nom et de mosquées et d’églises. Dans les centres-villes, quelques tours de bureaux, d’innombrables centres commerciaux et plusieurs hôtels de luxe permettent aux élites de s’échapper et de se reposer de leur cauchemar quotidien, qui n’est rien d’autre que la « vie normale » ici. Si les parcours de golf sont partout, les parcs publics décents sont eux inexistants puisque même le plus rare espace vert a déjà été complètement privatisé.

 

***

 

En ce moment, l’ancien gouverneur de Jakarta « Ahok » est en prison pour avoir osé faire changer les choses, pour avoir construit des transports publics, nettoyé des rivières et construit quelques minuscules parcs. Il est en prison pour avoir relogé des squatteurs dans des logements sociaux et pour avoir essayé de servir la majorité appauvrie et humiliée.

Son action manifestement socialiste a immédiatement été dénigrée et discréditée par les élites, les ONG financées par l’Occident et les urbanistes corrompus. Comme cela n’a pas suffi à freiner sa détermination et son zèle, la religion s’est déchaînée. La plupart des religions sont, après tout, régressives, pro-business et prêtes à soutenir n’importe quel régime fasciste.

 

Avec les prix de la nourriture et du carburant en hausse, beaucoup d’enfants d’Indonésie n’ont d’autre choix que de travailler (photo d’Andre Vltchek)

 

***

 

Jusqu’à quel point les villes indonésiennes peuvent-elles s’effondrer ? Quand finiront-elles par devenir complètement inhabitables ?

Des milliers de gens sont déjà en train de mourir, inutilement, de cancers, du stress, de maladies respiratoires.

Des millions d’êtres humains gâchent leurs vies. S’ils sont bien vivants, ils ne font en fait qu’exister, pas vraiment vivre : ils se déplacent mécaniquement, fendent l’air pollué sur leurs scooters et mangent mal, constamment enveloppés dans le pourrissement et la laideur.

Pourquoi ?

Pendant encore combien de temps ?

Les forêts de Bornéo, de Sumatra et de Papouasie sont ravagées par le feu. L’archipel entier est déforesté, dévoré par les mines et menacé par une pollution terrible. L’extraction, le pillage des ressources naturelles est le seul réel « moteur » économique de l’Indonésie d’aujourd’hui.

Les villes ne s’en sortent pas mieux. En fait elles ne s’en sortent pas du tout.

Il est l’heure de se réveiller avant qu’il ne soit trop tard. Mais il semblerait que la nation soit dans un sommeil profond. Elle ne remarque pas, ne remarque plus, qu’elle est en chute libre. Elle a été conditionnée pour ne plus remarquer. Elle a été formatée pour accepter voire célébrer sa propre chute.

Ceux qui ont poussé l’Indonésie dans cette voie ne parleront pas. Aussi longtemps qu’il restera quelque chose à extraire, à exploiter, à piller, ils continueront d’acclamer le « succès » et le « progrès » de cette grande Indonésie.

J’encourage tous ceux qui souhaitent voir le vrai visage du néo-colonialisme, du capitalisme sauvage et des politiques de droite désastreuses à se rendre dans les villes indonésiennes ! Venez juger par vous-mêmes. Venez vous y promener. Ne vous cachez plus dans vos villes agréables qui regorgent de parcs verdoyants, de salles de spectacles, de cinémas d’art, de transports publics et de théâtres.

Tout est bien réel et c’est un avertissement au monde entier !

Venez voir à quoi ressemblent les villes dans un pays où le communisme et le socialisme sont bannis, où une colonie ne réalise même pas qu’elle est en train d’être colonisée et où tout est servi sur d’immenses plateaux en argent directement dans le gosier de ce monstre qu’on appelle fascisme.

 

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Andre Vltchek est philosophe, romancier, réalisateur et journaliste d’investigation. Il a couvert les guerres et les conflits de dizaines de pays. Citons parmi ses derniers ouvrages son hommage à « La Grande Révolution Socialiste d’Octobre » , son roman révolutionnaire «Aurora » et son best-seller documentaire politique «Exposer les mensonges de l’Empire » . Vous trouverez ici la liste de ses autres ouvrages. N’hésitez pas à visionner son documentaire révolutionnaire sur le Rwanda et la République Démocratique du Congo «Rwanda Gambit »  et à lire son interview de Noam Chomsky dans «L’Occident terroriste : d’Hiroshima à la guerre des drones ». Vltchek réside actuellement en Asie de l’Est et au Moyen-Orient et poursuit son travail autour du monde. Il peut être contacté via son site web et son compte Twitter.

 

Traduit de l’anglais par Aurélie Filiâtre pour Investig’Action

 

Source : Investig’Action