Poutine, ce punching-ball bien pratique

En rattachant la Crimée à la Russie, même après le référendum écrasant de la population locale, Vladimir Poutine s’est, nous dit-on, rendu coupable d’un acte inadmissible dans les relations entre États civilisés : la modification de frontières d’États reconnues par la communauté internationale. Pourtant, ceux qui lui font ce reproche en Occident sont-ils vraiment de bons donneurs de leçons ?

 
Lorsqu’en 1990-1992 les parlements locaux de Slovénie, de Croatie et de Bosnie-Herzégovine organisèrent des scrutins pour proclamer leur indépendance unilatérale, les pays de l’Union européenne et les Etats-Unis ont-ils crié au « référendum illégal » ? Ont-ils proclamé leur attachement au respect des frontières en Europe ? Au contraire, ils ont encouragé les indépendantistes, puis ont reconnu ces nouveaux pays, précipitant ainsi l’éclatement violent de la Yougoslavie. Dans le même ordre d’idées, on pourrait citer la reconnaissance récente, par les Etats-Unis, de l’annexion unilatérale de Jérusalem par Israël.
 
En soutenant les insurgés de l’Est ukrainien, en leur envoyant des armes et des experts russes, Vladimir Poutine s’est rendu coupable d’une intervention armée hostile dans un pays souverain, nous dit-on encore. Mais les Occidentaux peuvent-ils vraiment lui en faire le reproche ? Le soutien militaire des Etats-Unis et des Européens aux insurgés, voire à certaines factions terroristes, en Syrie et en Libye, ne constituait-il pas, pareillement, une ingérence armée hostile, dirigée contre un État souverain ? Et que dire de la guerre en Irak, perpétrée en violation flagrante du droit international ? Nous avons là une intervention illégale, d’une ampleur et d’une portée infiniment plus grande que celle reprochée à Poutine, mais qui n’a pourtant provoqué aucune sanction de la part de ses donneurs de leçons européens.
 
En envoyant son aviation bombarder la Ghouta orientale, Vladimir Poutine s’est rendu coupable du massacre de centaines de civils, dont de très nombreux enfants. Chaque enfant tué dans un conflit est une victime innocente. Mais combien y avait-il d’enfants parmi les 162.000 victimes civiles directes et les quelque 500.000 victimes indirectes de l’agression américaine contre l’Irak ? L’opération israélienne de 2014 sur Gaza a tué plus de 1.600 civils, dont, selon l’Unicef, 538 enfants. Un gouvernement occidental a-t-il pris la moindre sanction contre Israël suite à ce massacre-là ?
 
En faisant intervenir des médias sous son contrôle dans les processus électoraux de certains pays occidentaux, Vladimir Poutine s’est rendu coupable d’ingérence dans les affaires intérieures de nations souveraines. Mais avons nous oublié comment les Occidentaux ont « travaillé » l’opinion publique des pays communistes avec des radios comme Voice of America ? Comment nos gouvernements ont fait élire l’incapable Boris Eltsine qui leur garantissait son soutien ? Comment l’Union européenne et les Etats-Unis se sont ingérés dans la politique ukrainienne en soutenant les manifestants de Maïdan ? Comment ils ont soutenu les insurgés de Syrie et de Libye ? Comment…La liste est décidément trop longue !
 
Dans l’absolu, les reproches faits à Vladimir Poutine ne sont sans doute pas tous infondés. Mais à force d’entendre nos pyromanes crier « au feu ! », à force de les voir accuser toujours le Moscovite et jamais l’un des leurs, pour des actes similaires voire bien plus graves, le doute s’installe. Ah, il est bien pratique d’avoir un éternel « méchant » que l’on peut désigner à l’opinion, pour lui faire oublier nos propres méfaits, nos propres échecs et nos propres incompétences. Alors quand on m’annonce, sans guère de preuves, que l’éternel Vladimir Poutine serait derechef à la manœuvre derrière la tentative d’empoisonnement sur un obscur ancien colonel russe passé à l’Ouest, vous me permettrez de garder quelques réserves. Et de me demander : à qui profite le punching ball ?