Population mondiale, COP et travailleurs au Qatar, interview de Sushovan Dhar, militant de gauche en Inde

Il y a quelques jours les médias internationaux faisaient leurs Unes sur la population mondiale, dépassant le pic de huit milliards de personnes. Des reportages se concentraient sur l’Inde, qui dépasse la Chine comme pays le plus peuplé au monde. C’était le moment également où la COP en Égypte s’engluait, en grande partie sur le rôle et la responsabilité des pays du Nord et la question du financement.  Des débats télévisés abordaient alors la question de la surpopulation et de la compatibilité avec les enjeux climatiques. En toile de fond une petite musique culpabilisante sur le nombre de pauvres qui empêcheraient de réaliser les objectifs climatiques. L’occasion de creuser ce sujet avec Sushovan Dhar, militant de gauche et syndicaliste indien.

Quelles sont les positions indiennes (de l’État et des mouvements sociaux) sur les dernières évolutions et les conclusions de la COP 27 ?  Sur la question du fonds de soutien aux pays en développement les plus touchés par le changement climatique, la ministre belge Zakhia Katabi disait à propos de la position de la Belgique : la proposition de fonds telle qu’elle était initialement mise sur la table, ciblait de manière indifférente des Etats comme le Pakistan qui en aurait besoin et la Chine, grande émettrice de CO2, que nous estimions ne pas devoir accéder à ces fonds. La proposition européenne permettait de cibler les pays les moins émetteurs. » Pourtant la chine comme d’autres pays qui ont pris une importance économique ces dernières années a une responsabilité historique très faible. 

Si l’Inde a salué l’adoption du point de l’ordre du jour « Pertes et dommages » lors de la COP 27, le Premier ministre indien s’est abstenu de participer à la COP 27, signalant clairement que la résolution des problèmes climatiques n’est pas une priorité pour la « plus grande démocratie du monde ». Il a d’ailleurs fortement diabolisé les ONG opposées à l’exploitation du charbon.

L’Inde a beau parler de promouvoir les énergies renouvelables, mais elle a historiquement joué un rôle très négatif lors des COP. Elle a toujours exigé que la charge de la réduction des émissions incombe aux pays occidentaux développés ce qui est compréhensible mais  le pays compte principalement sur le charbon pour produire l’électricité nécessaire au « développement ». La part du charbon dans la production d’électricité ne devrait pas descendre en dessous de 70 % avant des décennies.


Pouvez-vous expliquer en quelques mots comment elle a joué ce rôle négatif lors des COP?

Lors de la COP 15 qui s’est tenue en 2009, l’Inde a joué un rôle déterminant dans l’élaboration de l' »accord de Copenhague », un accord par à minima signé pour la première fois par cinq gouvernements seulement… [dont le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde et la Chine (BASIC), quatre des plus grands émetteurs actuels et futurs du monde, et les États-Unis, son plus grand émetteur historique. L’Accord ne s’est pas appuyé sur les accords passés de la CCNUCC. Parmi ceux-ci, il convient de citer le protocole de Kyoto, signé en 1997, et le plan d’action de Bali de 2007. Au début de la COP 26, le Premier ministre indien Narendra Modi s’est engagé à ramener les émissions à zéro net d’ici 2070, à réduire les émissions de carbone d’un milliard de tonnes d’ici 2030 et à porter à 50 % la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique, entre autres. Ces annonces ambitieuses, saluées à l’époque, contrastent aujourd’hui fortement avec l’intervention de dernière minute de l’Inde, qui a édulcoré les propos sur le charbon.  Le ministre indien de l’environnement, Bhupendra Yadav, a clairement souligné que le charbon et les autres combustibles fossiles contribuaient de manière significative à la « stratégie de réduction de la pauvreté » de son pays. 


Qu’en est-il des demandes de la société civile indienne concernant la COP 27 ?

Elle estime que les principaux obstacles à l’action climatique sont le double standard des pays développés en matière d’action d’atténuation et l’hégémonie des instruments politiques néolibéraux dans le financement climatique.

Voici les demandes formulées dernièrement à l’occasion de la COP en Égypte :
L’élimination progressive du charbon est obligatoire
Respecter les engagements pour rendre les efforts efficaces en ce qui concerne l’adaptation et le financement de l’adaptation
Un mécanisme de financement des pertes et dommages est nécessaire
La nécessité d’un instrument politique international pour les victimes du climat
Le financement climatique devrait être basé sur les besoins, additionnel et nécessaire
Le bilan mondial doit être basé sur la limitation du réchauffement de la planète à 1,5 degré Celsius et pas plus


Par ailleurs, de nombreux mouvements sociaux à travers le monde se réjouissent du consensus mondial sur les pertes et dommages. Toutefois, il convient d’être prudent à l’égard du Fonds pour les pertes et dommages. Tout d’abord, il n’y a pas beaucoup de clarté sur qui exactement paiera le fonds et comment il fonctionnera. Il n’est pas non plus évident de savoir à quelle vitesse ou comment ce fonds soutiendra les pays vulnérables. Aucune ressource n’est allouée au fonds. Deuxièmement, en l’absence de tout levier juridique permettant de tenir les nations industrialisées responsables de leur non-versement au fonds, rien ne garantit qu’elles déposeront effectivement de l’argent dans cette nouvelle entreprise.


Enfin, la promesse de 100 milliards de dollars est minuscule par rapport à l’investissement nécessaire pour lutter contre les effets désastreux du changement climatique. Le Forum économique mondial estime que le coût économique des pertes et dommages dans les pays en développement se situera entre 1 000 et 1 800 milliards de dollars d’ici 2050.
Il n’y a pas eu de discussions sur l’annulation de la dette des pays en développement, ce qui est pourtant nécessaire et urgent pour faire face aux désastres du changement climatique.
En outre, rien ne garantit que les États-Unis, l’une des nations les plus polluantes, ne se retireront pas un jour de l’initiative sur les pertes et dommages, comme l’a fait Donald Trump entre 2017 et 2020.

 

Il y a quelques jours les médias internationaux faisaient leurs Une sur la population mondiale qui atteint les huit milliards de personnes et le dépassement de la Chine par l’Inde. Des médias en France débattaient sur la question de la surpopulation mondiale et la soutenabilité écologique. Ce genre de débats a lieu en Inde aussi ou est-ce une question eurocentrée?


Le débat sur la population n’est pas nouveau en Inde, et il refait surface de temps en temps. Le manque de développement économique, la surpopulation dans les transports publics et dans nos villes, la pauvreté et nos niveaux de pollution sont autant d’éléments qui sont imputés à la croissance démographique de l’Inde. Il y a quelques années, un groupe conservateur, appelé TAXAB ou Association des contribuables du Bharat, a tout mis sur le compte de la surpopulation et a demandé une nouvelle loi de contrôle de la population sous le hashtag #Bharat4PopulationLaw. La théorie de la surpopulation a été utilisée historiquement et continue d’être un outil pratique pour faire peser tous les fardeaux des maux sociaux sur les épaules des pauvres. En fait, le problème ne réside pas dans les politiques liées à la population mais dans les politiques économiques qui ne se sont pas suffisamment concentrées sur la santé, l’éducation ou les opportunités économiques pour les pauvres. Une loi de contrôle de la population, comme celle de la Chine, entraînera un nouveau déclin du nombre de filles dans le pays, un problème auquel notre société est déjà confrontée. Comme ces lois refusent les avantages à ceux qui ont plus d’enfants, elles réduiront les opportunités pour les pauvres et les marginalisés, y compris les dalits.
 
Les données montrent que les pauvres ont plus d’enfants, non pas parce qu’ils le veulent mais parce qu’ils manquent d’accès à la sécurité sociale, comme l’accès au planning familial, aux services de santé, à l’éducation, etc.  Les femmes supportent le fardeau des lois de contrôle de la population, car elles portent les enfants et peuvent être confrontées à des avortements répétés, voire à la désertion, alors que les hommes prennent des mesures désespérées pour maintenir la taille de leur famille à un niveau peu élevé et se qualifier pour des postes où il est obligatoire de ne pas avoir plus de deux enfants.

 

Obtenir un emploi peut être conditionné au nombre d’enfants ? Pouvez-vous donner quelques éléments historiques à ce propos ?

Dans les années 1970, l’Inde se dirigeait vers une crise économique majeure. En raison de la faiblesse des précipitations, la production alimentaire avait diminué, le prix du pétrole importé s’envolait en raison de la crise internationale et l’inflation était à son comble. Indira Gandhi et son fils Sanjay Gandhi étaient tous deux convaincus que le seul moyen efficace d’atténuer les problèmes était de contrôler la population du pays, même si cela impliquait d’utiliser la force et de le faire contre la volonté des gens.
L’Inde a reçu des prêts s’élevant à des dizaines de millions de dollars de la Banque mondiale, de l’Autorité suédoise pour le développement international et du Fonds des Nations unies pour la population entre 1972 et 1980 pour mettre en œuvre des programmes de stérilisation. Il est important de noter que Sanjay Gandhi, qui a joué un rôle si vital dans ce programme de stérilisation de masse, n’occupait aucun poste officiel au sein du gouvernement. Il était le fils du Premier ministre, et c’était la seule « autorité » dont il disposait. Pour obtenir une reconnaissance internationale, Sanjay Gandhi a eu l’idée de contrôler la population comme par magie en un an et de mettre fin à la pauvreté en un clin d’œil. S’il pouvait réduire la population, ne serait-ce que d’un faible pourcentage, cela aurait été bénéfique pour son programme politique. Le ministère de la Santé estimait qu’avec une campagne et une planification appropriées, les Indiens pourraient être éduqués et convaincus de se soumettre à la stérilisation. Cependant, Gandhi ne voulait pas attendre aussi longtemps. Les États du nord de l’Inde, tels que l’Uttar Pradesh, le Bihar, le Madhya Pradesh, le Rajasthan, l’Haryana, le Punjab et l’Himachal Pradesh, ont mis en œuvre cette politique pour se mettre dans les petits papiers de Gandhi. La région du nord était appelée la ceinture de vasectomie.
Les personnes appartenant aux classes inférieures devaient supporter la plus grande partie du fardeau. On les ramassait de force et on leur faisait subir une stérilisation. Elles n’avaient personne vers qui se tourner. Un certificat de stérilisation est devenu obligatoire pour recevoir un salaire, renouveler un permis de conduire, un permis de conduire, un pousse-pousse, un scooter ou une taxe de vente, et bénéficier d’un traitement médical gratuit dans les hôpitaux (ce qui est un droit humain fondamental). Pour garder son enfant à l’école, il était indispensable de se faire stériliser.

 

Parmi les milliers d’ouvriers morts au Qatar lors de la préparation de la coupe du monde, dans les stades et les hôtels, beaucoup sont Indiens et de pays voisins. La communication officielle récente est de dire que c’est une hypocrisie occidentale, que les pays du Sud ne se soucient pas des leçons de morale venues d’Europe. Qu’en pensez-vous et est-ce correct comme affirmations de dire qu’il n’y a pas de polémiques en Inde et dans d’autres grands pays du Sud sur les conditions de travail, les droits humains, l’aberration écologique que représente cette coupe du monde, obtenue à travers une corruption sans précédent (sans Sarkozy et Platini, le rachat du PSG par le Qatar, il n’y avait probablement pas cette coupe du monde au Qatar) ?


La Coupe du monde du Qatar est un sujet de honte pour le monde et son sport le plus populaire, le football. En effet, les discussions actuelles portent sur la disponibilité de la bière à l’intérieur du stade alors que de nombreux ouvriers, travaillant dans une chaleur terrible et des conditions de travail épouvantables, sont morts lors de la construction des stades. Je pense que l’actuelle Coupe du monde représente l’hypocrisie morale de l’Occident, où les pétrodollars sont beaucoup plus valorisés que la vie des travailleurs ordinaires. Le Qatar affirme officiellement que 400 à 500 travailleurs sont morts pendant la construction des stades.1 Toutefois, selon le Guardian, plus de 6 500 travailleurs migrants originaires d’Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka sont morts au Qatar depuis que ce pays a obtenu le droit d’accueillir la Coupe du monde, il y a 11 ans.

Si il n y avait pas des protestations en Inde et dans la région, c’est à cause de la faiblesse des mouvements ouvriers en Inde ou au Népal ou au Bangladesh. Cependant, les affirmations des médias européens concernant les violations des droits de l’homme dans le Sud sont hypocrites. Le traitement des réfugiés et des autres populations défavorisées dans le Nord est tout aussi épouvantable. Deuxièmement, les médias européens sont également responsables de la montée en épingle de l’islamophobie et de nombreuses autres théories et idéologies discriminatoires.

1Comme l’écrit Libération : « D’après le Guardian, ce chiffre était sous-estimé. Il n’incluait que les travailleurs venus d’Inde (comptabilisés sur la période 2011-2020), du Bangladesh, du Népal, du Sri Lanka et du Pakistan, à partir des registres transmis par les différentes ambassades. Et laissait de côté ceux des Philippines ou du Kenya, également nombreux dans le pays. » https://www.liberation.fr/checknews/trois-morts-400-ou-6-500-desaccords-et-confusion-sur-le-chiffrage-des-deces-sur-les-chantiers-du-mondial-au-qatar-20221130_2N3UPUX54ZC77ILAOTHJGPRXPU/