« Politiques de gauche comme de droite disent tous lutter contre les paradis fiscaux or les fraudeurs sont chez nous », Stéphanie Gibaud lanceuse d’alerte lâchée par le gouvernement français

Lanceuse d’alerte une vocation? Quelques recherches sur ce que vivent les personnes qui dévoilent des informations à l’encontre de leur employeur  montreront rapidement que cela n’a rien d’amusant ou de glorieux. Les informations transmises par Stéphanie Gibaud à l’État français ont permis de récupérer près de 2 milliards d’euros d’amendes, ainsi que 3,7 milliards d’euros d’avoirs rapatriés. Malgré les promesses, elle a du se battre pour que le préjudice qu’elle a subi soit reconnu, et elle continue de le se mobiliser pour obtenir protection et indemnisation de l’État. Mais elle se voit confrontée à un acharnement du gouvernement (1) qui préfère étouffer un maximum une affaire contraire à ses intérêts à savoir la protection des grandes fortunes et des institutions financières.

Pour en savoir plus, Stéphanie Gibaud était invitée pour un Michel Midi en novembre 2019 pour raconter ce qu’elle a vécu.

 

Vos ennuis ont commencé en 2008 lorsque vous avez refusé de détruire des fichiers et vous avez été licenciée en 2012, vous avez tenu longtemps et  gagné tous les procès contre vous, notamment de diffamation. Sur votre site, vous écrivez « considérée comme lanceuse d’alerte par la presse », vous ne vous considérez pas comme telle?

Tout d’abord, merci de poser cette question. Il faut préciser que l’affaire débute parce qu’on est venu me demander de détruire mes fichiers informatiques. On m’a aussi demandé dans les semaines qui ont suivi de détruire toutes les archives papier qu’il y avait dans mon bureau. Je me posais des questions, je n’ai pas exécuté cet ordre pour une raison de bon sens. J’en ai parlé à pas mal de gens dans la banque, je n’étais pas la seule à qui on a demandé de faire cela. Oralement on me soutenait mais dans les faits, devant la justice c’est différent. J’étais là depuis dix ans, j’avais une mémoire d’entreprise. Mais je n’ai pas obtempéré.

Mon métier c’était responsable marketing et communication j’avais pour mission d’organiser des événements pour les clients de la banque. Tous ces fichiers informatiques et archives qu’on m’a demandé de détruire c’était les noms de clients qui avaient des comptes en Suisse et des personnes qui avaient été banquiers ou chargés d’affaire à Genève, Lausanne, Bale ou Zurich. A côté de ce métier j’étais aussi une élue du personnel. J’ai soulevé des questions dans ce domaine : problématiques de harcèlement, du turnover, dépressions, des destructions de fichiers,…

UBS a tenté de me licencier tout de suite. Sauf que l’inspection du travail a interdit mon licenciement. C’est pour ça que je suis restée dans cette banque pendant trois ans et demi, malgré que j’ai été harcelée, placardisée, discréditée, isolée. Au lieu d’une promotion j’ai eu un poste inférieur, de cheffe des hôtesses qui accueillaient les clients de la banque. C’est du management par la terreur pour museler les gens. Les banques ont eu un rôle précurseur là-dessus vu qu’elles savent ce qui peut détruire les personnes, les faire bosser jusqu’au burn ut et puis ne plus rien donner à faire.

Je ne me sentais pas directement lanceuse d’alerte. J’ai refusé de détruire des données. Je l’ai dénoncé aux dirigeants, aux réunions d’entreprises, à l’inspection du travail, qui m’a dit après plusieurs réunions que je devais porter plainte cotre mon employeur. Mais j’ai eu peur de ce qui pouvait m’arriver étant mère de deux enfants et travaillant pour une des plus grosses banques au monde. On m’a dit on vous protégera mais quinze ans après je ne peux que affirmer que ça n’a pas été le cas.

En fait, c’est à la fois Bercy (le ministère des finances) et UBS qui ont déclaré dans la presse en 2015 que j’étais une lanceuse d’alerte auto-proclamée alors que la presse écrivait partout que j’étais lanceuse d’alerte. Personnellement, comme j’ai découvert ce mot ‘lanceur d’alerte’ en 2012 ou 2013, je disais toujours que j’étais un témoin, un plaignant et une victime aussi. Depuis, les choses ont évolué puisqu’en septembre 2022, j’ai été la première personne à obtenir le statut de lanceur d’alerte par le Défenseur des Droits sous la loi Waserman, mise en place depuis le 1er septembre 2022.

 

Pouvez-vous nous expliquer comment avez-vous ramené des milliards à l’Etat français? En étant recruté par les Douanes judiciaires et en luttant contre l’évasion fiscale?

J’ai dénoncé les pratiques illicites à toutes mes hiérarchies (démarchage illicite conduisant à de l’évasion et de la fraude fiscale, destruction de preuves etc…), chacune d’elle s’est retournée contre moi. J’ai donc déposé une plainte sur ces motifs (plus celui de cacher une partie des comptes aux Commissaires aux Comptes) et c’est ainsi qu’un jour des officiers des douanes judiciaires m’ont contactée et ne m’ont plus lâchée pendant plus d’une année. Ils m’ont par exemple suivie pendant les deux semaines du tournoi de tennis de Roland Garros en 2011 et jusqu’à l’été 2012, j’ai été contrainte sur ordre de ces fonctionnaires assermentés, de leur communiquer des informations confidentielles appartenant aux serveurs d’UBS. En fait, alors que j’étais en état de faiblesse, ils m’ont transformée en agent de renseignement sans jamais me parler de protection ni d’avenir professionnel. J’étais terrorisée par UBS et le harcèlement subi, j’ai fait confiance en ces fonctionnaires. Je n’ai compris qu’après qu’ils avaient des méthodes de barbouses puisqu’après m’avoir utilisée j’ai été licenciée d’UBS et je n’ai plus jamais eu affaire à eux. C’est pitoyable.

 

Le procès contre UBS en 2018 s’est-il tenu suite à vos révélations? Comment s’est-il conclu?

Le procès est le seul qui ait eu lieu en France avec de telles révélations. Les autres banques (HSBC, Crédit Suisse) ont elles négocié pour éviter un procès. UBS clamait son innocence et a été condamnée à l’amende record de 4,5 milliards d’euros. Cinq dirigeants et UBS en France ont également été condamnés. Ils ont tous fait appel et en décembre 2021, l’amende a été réduite à 1,8 milliards d’euros. Le jugement fait 180 pages, mon nom est cité plus de 50 fois ainsi que mon métier alors que je n’ai jamais été entendue pendant l’instruction ni durant les procès. Donc oui, j’ai bien été le révélateur de ces problématiques.

 

Pourquoi avoir ensuite attaqué l’Etat en justice?

J’ai attaqué l’Etat car comme expliqué précédemment Bercy a communiqué sur le fait que je n’étais pas lanceuse d’alerte mais un témoin utilisé dans un dossier !  J’ai donc attaqué et j’ai été reconnue collaboratrice occasionnelle du service public en novembre 2018. A ce titre, Bercy devait donc rétribuer mon travail et m’indemniser du préjudice reçu. Hélas, après trois années de refus de m’indemniser, j’ai encore été obligée d’attaquer et j’ai encore gagné en juillet 2022…. sauf que Bercy fait appel de la décision suite à la décision du juge de revoir sa position sur ma non-indemnisation.

 

Quelle est votre situation actuellement?

Je ne travaille plus depuis février 2012 et je survis des minima sociaux depuis juillet 2014. J’ai écrit plusieurs livres, je les ai traduits en anglais mais personne ne s’intéresse à cette histoire dont je suis le « dindon de la farce », écartée par tous les protagonistes. J’ai pourtant gagné tous mes procès. Reste maintenant à savoir comment la justice va se positionner sur les indemnités du préjudice que je subis à double titre : par UBS d’un côté et par l’Etat de l’autre.

 

Malgré toutes les affaires sorties dans la presse régulièrement, souvent des informations déjà connues il me semble quand on suit de manière critique le fonctionnement des banques, est-ce qu’il y a un réel travail contre l’évasion fiscale en France et en Europe?

Ce dossier est politique. Si vous observez les témoignages et déclarations des politiques de tous bords, ils semblent tous vent debout contre les paradis fiscaux. Or certains paradis fiscaux sont des pays fondateurs de l’Europe ou membres de l’UE. Pourquoi toutes nos banques y ont-elles donc encore des filiales ? Pourquoi ces pays n’ont-ils pas été sanctionnés ou sortis de l’UE ? Pourquoi continue t’on tous nos relations commerciales avec ces pays ? Je pourrai continuer longuement la liste de questions à soulever. Tout cela est très hypocrite et ne sert qu’à endormir les peuples. C’est valable pour tous les politiques de toutes les tendances à gauche comme à droite. Une preuve ? Personne en France n’a parlé des jugements d’UBS. Comme je l’ai souvent déclaré : ils disent tous lutter contre les paradis fiscaux or les fraudeurs sont chez nous. Pourquoi n’en parlent-ils donc jamais ?

 

Enfin, avez-vous participé à la 7ème rencontre des lanceurs d’alerte qui avait lieu du 11 au 13 novembre en région parisienne? Est-ce que ce type d’initiative fait avancer les choses au niveau de la protection des personnes qui comme vous prennent des positions délicates vis à vis de leur employeur?

Je ne suis pas allée à cette rencontre puisque je vis depuis 2017 loin de Paris (donc problème de transport, de logement sur place etc.). Il est indéniable que les salons, congrès, assemblées, prises de parole, relais médiatiques ont fait que les citoyens ont pris connaissance de ces problématiques. Grâce au travail que nous avons effectué ces 15 dernières années, les lois sont en place pour que plus personne n’ait à subir une histoire comme la mienne. Reste à voir comment les alertes seront gérées, comment les entreprises réagiront, comment les collaborateurs qui verront des dysfonctionnements se comporteront. Et enfin, comment la justice se positionnera. L’avenir nous le dira. En attendant, nous avons ouvert la voie.

 

 

(1) comme l’écrit Martine Orange sur Médiapart : le tribunal administratif de Montreuil a reconnu, le 7 juillet, la légitimité de la demande de compensation financière présentée par Stéphanie Gibaud, une des lanceuses d’alerte dans le scandale d’UBS, la direction nationale des finances publiques a décidé de faire appel de cette décision, contestant le bien-fondé de cette demande d’indemnités, en s’appuyant derrière un arrêté opportun. voir: https://www.mediapart.fr/journal/economie/260922/ubs-quand-bercy-se-refuse-indemniser-une-lanceuse-d-alerte