Plan santé : l’Hôpital Pinel en grève depuis 100 jours

Le personnel du Centre hospitalier Philippe Pinel à Amiens a dressé ses tentes et ses banderoles : “On ne veut pas plus de salaires ni plus de congés : on veut des moyens humains pour des soins humains”; “Hôpital en grève”; “Pinel gronde, on veut une table ronde”… . Sur le campement improvisé au pied de l’entrée de l’institution, pas de drapeaux syndicaux mais une multitude de banderoles signées “Pinel en Lutte” : l’unité d’action prime. C’est dans une symphonie de klaxons continue – en signe inéquivoque de solidarité – que le “Tous ensemble” prend sa forme la plus concrète et aboutie.

 

Pouvez-vous résumer en quelques mots les raisons qui ont déclenché votre action de grève ?

 

L’Agence Régionale de Santé (ARS) met en avant que l’hôpital aurait des délais d’hospitalisation trop longs, et qu’on hospitaliserait trop les patients. Selon l’ARS, “ça coûte trop cher, c’est moins cher de les suivre à l’extérieur”. Elle prône donc la diminution de l’hospitalisation et le développement de l’ambulatoire, c’est-à-dire la prise en charge des patients en dehors de l’hôpital.

Or, au lieu de nous donner les moyens de développer correctement la prévention pour éviter l’hospitalisation; et puis le suivi du patient à l’extérieur pour éviter qu’il soit hospitalisé trop souvent, on a décidé tout simplement de fermer les services. On a donc fermé 4 services en 4 ans. Le premier, en 2015, est un cas emblématique. C’était l’unité qui servait à préparer la sortie des patients. Sous prétexte qu’il fallait sortir les patients de l’hospitalisation car cela coûtait trop cher.

 

On vous oppose donc l’idée que votre hôpital aurait une durée d’hospitalisation plus longue que les autres hôpitaux de la région. Sans raison ?

 

Il faut savoir que nous sommes dans le département de France où il y a le moins de structures alternatives ! Du genre Foyer d’Accueil Médicalisé, structures pour autistes, etc…Forcément nous sommes bloqués par cela, car nous avons des patients hospitalisés et il n’y a pas les structures pour les sortir.

C’est pour cela qu’il faut commencer par une table ronde pour régler la situation en urgence ; sinon nous n’aurons jamais les moyens pour réduire à terme l’hospitalisation. On ne peut pas fermer demain des services en plus, en sachant qu’il n’y a pas les structures pour l’accueil, car la construction d’un bâtiment ne se fait pas en six mois.

 

 

Cette fermeture, a-t-elle eu lieu sans aucune transition?

 

L’unité a été fermée juste parce que c’était le service où il y avait le plus de personnel à l’intérieur, et donc c’était celui qui pouvait rapporter le plus d’économies. En même temps, on fermait des centres médicaux psychologiques en ville, qui étaient des centres de consultation pour les patients, ou de suivi à l’extérieur pour éviter l’hospitalisation. Cela va a l’encontre de ce que l’ARS prône ! Elle dit qu’il faut développer les ambulatoires et faire sortir les patients. Pourtant, elle a fermé d’une part l’unité de préparation à la sortie en foyer de ville; et d’autre part les centres qui permettent de maintenir les patients à l’extérieur. Et cela, juste pour faire des économies !

Concrètement, tous les ans un service a été fermé. L’année dernière on a voulu fermer l’hospitalisation à domicile, qui est aussi une manière de maintenir les patients à l’extérieur de l’hôpital. Mais cette fois-ci il y a eu une mobilisation qui a empêché qu’elle soit fermée. Bon, pas vraiment, car elle a été transformée en unité mobile, ce qui n’est pas tout à fait la même chose… Mais à la place on a fermé un autre service ici à l’hôpital. Et cette année on veut fermer un nouveau service. On a perdu un tiers des lits en quatre ans.

En parallèle, l’ARS a cautionné la construction d’une clinique psychiatrique privée sur le terrain de l’hôpital, car il avait vendu une partie de ses terrains. Et cette clinique est juste à côté. En fait, comme sa construction était en retard, elle a même été ouverte dans l’un de ses services ici à l’hôpital ! Les lits d’hospitalisation n’ont pas été vraiment fermés, ce qui a été fermé ce sont les lits d’hospitalisation publics.

 

Selon vous, quelle solution urgente devrait être apportée ?

 

On est en train de précariser l’emploi à l’intérieur de l’hôpital. L’urgence de la situation est d’abord de remettre du personnel dans les services, pour qu’on puisse faire du soin avec les patients et pour qu’on puisse les faire sortir dans un état correct et les traiter correctement. Et puis rouvrir des services pour régler la sur-occupation qui entraîne une dégradation de l’accueil du patient, qui ralentit les soins. En même temps, il faut réfléchir à comment on développe en amont la prévention, et en aval, les méthodes pour maintenir les patients dans la cité et non plus dans l’hospitalisation.

Il faut aussi développer des structures d’accueil pour que les patients qui n’ont plus forcément la nécessité d’être hospitalisés, puissent bénéficier d’un soutien médico-social dans un Foyer d’Accueil Médicalisé. Actuellement ces patients se plaignent qu’il n’y a pas assez de place en Foyer et restent à l’hôpital tandis qu’ils ont besoin d’une structure alternative. C’est la situation actuelle de l’hôpital, c’est pourquoi nous avons campé ici autant de jours.

 

Vous avez proposé à la direction de négocier autour d’une table ronde. Y a-t-il eu accusé de réception ?

 

Pour l’instant la table ronde est bloquée. C’est connu, le directeur de l’hôpital reçoit les gens individuellement et puis il ne raconte pas la même chose à tout le monde. Cela nous empêche de réfléchir ensemble, d’organiser et construire notre travail pour les soins des patients. Le directeur nous propose des réunions de concertation avec les seules organisations syndicales, alors que nous souhaiterions discuter avec le directeur de l’hôpital, la directrice de l’Agence Régionale de Santé, le personnel, les organisations syndicales, les médecins et les associations des familles. Tout le monde autour de la table, pour pouvoir discuter de la situation de la psychiatrie, de l’hôpital, des services dans le Département…Faire un état des lieux sur où on en est, et qu’est-ce qu’on veut faire. Nous ne voulons plus construire des choses juste pour faire des économies.

 

 

Nous voulons que le patient soit bien traité. Nous ne sommes pas opposés à ce que les patients soient moins hospitalisés, qu’ils aillent en dehors de l’hôpital. Mais il faut qu’ils sortent correctement, pour leur bien-être à eux, et pas juste pour faire des économies. Là, on fait tout l’inverse !

 

On entend parler de « virage ambulatoire ». Est-ce une solution ?

 

Ici à Pinel le « virage ambulatoire » en psychiatrie a démarré en 1960. Et il a été bien développé : 70% des patients sont suivis en ambulatoire. Ce sont des structures dans la ville et qui font partie de l’hôpital. C’est-à-dire, des centres médicaux psychologiques pour consultation, des hôpitaux de jour, de petites maisons communautaires où les patients sont accompagnés, etc. qui permettent de maintenir le patient en dehors de l’hôpital. Cela lui permet de vivre correctement dans les cités, intégrés et bien accompagnés…

En revanche, l’hôpital ne peut pas disparaître non plus, car la maladie psychiatrique est une maladie chronique avec des phases aiguës. C’est un peu comme le diabète : on peut l’avoir toute la vie, de manière équilibrée, mais de temps en temps il faut aller à l’hôpital pour la rééquilibrer. Dans la schizophrénie, le patient a des phases d’équilibre et des phases où il a besoin d’être hospitalisé. Il faut donc des structures alternatives et adaptées pour des patients qui ont plus besoin de soutien médico-social. Des structures qui n’existent pas suffisamment sur le département pour l’instant.

Cela fait maintenant 100 jours qu’on demande de discuter. Pour l’instant, on nous le refuse…

 

 

Et comment les habitants d’Amiens ont accueilli votre initiative ? On constate des signes de solidarité …

 

Nous avons reçu beaucoup de soutien, essentiellement des dons des gens. Les gens en parlent et nous donnent des choses. Ce soutien s’exprime tout au long de la journée. Nous avons eu plus de 2500 signatures pour notre pétition, ce qui est déjà pas mal.

Les gens ont très bien répondu aussi à notre opération “bouteille à la mer”. Nous avions demandé d’envoyer une bouteille en plastique avec un message de soutien dedans et les apporter à l’ARS. Nous avons ainsi récupéré 300 bouteilles en une semaine ! Dont des bouteilles qui ont été envoyées par colis du sud de la France.

On est présents sur les réseaux sociaux et on commence à être visibles au niveau national, on parle de nous un peu partout… Oui, on commence à être visibles.

 

Comment envisagez-vous la suite?

 

Pour l’instant nous avons mené une lutte plutôt gentille. Après, si nous n’avons pas de nouvelles concrètes dans notre rendez-vous prochainement*, nous allons monter sérieusement d’un cran.

 

 

*Le personnel de l’hôpital Pinel appelle à un rassemblement pacifique
devant l’ARS d’Amiens à partir de 16h pour soutenir la délégation

 

 

Pour permettre de soutenir les grévistes dans leur combat, il y a une cagnotte de soutien via Le Pot Commun  : Soutien au CHPP Pinel en Lutte.

Vous pouvez bien sur vous abonner à leur compte Twitter : @pinel_en_lutte et poster des messages de soutien sur leur page Facebook : https://www.facebook.com/PinelEnLutte/.