Pinochet, le procès de la dictature (extrait)

“Pinochet, le procès de la dictature en France” (Editions Toute Latitude) est un livre incontournable pour comprendre la dictature chilienne et la transition vers la démocratie dans ce pays dans les années 1990. Dans cet extrait*, Jac Forton décrit comment le coup d’Etat contre Allende a été accompagné par la répression systématique des opposants et la privatisation des pans entiers de l’économie chilienne. 
 

 

« La Brique » ou l’économie chilienne livrée à l’ultra-libéralisme

 

Les difficultés économiques inhérentes à un pays en voie de développement plus les sabotages systématiques des entreprises états-uniennes et chiliennes ont fait d’énormes ravages dans l’économie.

Après le coup d’Etat, apparaissent les promoteurs de « la Brique » (el Ladrillo), un projet de développement économique élaboré par les Chicago Boys, des économistes chiliens adeptes des théories économiques de Milton Friedman enseignées à l’Université de Chicago.

La Brique avait été conçue plusieurs mois avant le coup d’Etat, ce qui montre bien que les militaires ont été le bras armé d’un projet économique préparé depuis longtemps par le grand capital national et international. Son objectif : donner aux militaires ou aux partis de droite s’ils revenaient au pouvoir, un projet économique basé sur la libéralisation totale de l’économie. Les Chicago Boys sont un groupe de 25 économistes chiliens diplômés de l’Université catholique de Santiago, considérée comme l’une des meilleures d’Amérique latine, mais avec des diplômes post-universitaires acquis à l’Université de Chicago, aux Etats-Unis. Les deux universités ayant signé une convention en 1956, les étudiants chiliens prometteurs se voyaient toujours offrir des bourses pour continuer leurs études à Chicago.

Les Chicago Boys présentent leur projet au général Pinochet. Sentant le dictateur plutôt hésitant, Sergio de Castro, leur chef de file, fait venir le maître lui-même : le professeur Milton Friedman se rend au Chili et déclare d’emblée que la seule solution à la crise économique est de relancer la croissance ce qui ne peut se faire que par un traitement de choc. Il préconise de réduire les dépenses publiques de 20 % ; licencier 30 % des fonctionnaires ; augmenter la TVA ; privatiser les entreprises publiques ; arrêter les prêts hypotécaires ; baser l’économie sur l’exportation et la dérégulation ; annuler le code du travail et les protections sociales, etc. Il prévient le général qu’il y aura d’abord des effets négatifs sur le niveau de vie de la population.

Pinochet, convaincu que le redressement économique du Chili ne peut avoir pour moteur que l’entreprise privée orientée vers la macro-exportation, décide de confier les rênes de la politique économique aux Chicago Boys chiliens. Sous l’œil attentif des économistes états-uniens qui y voient un laboratoire idéal pour leurs thèses, la dictature impose le modèle de Chicago au peuple chilien en nommant les Boys aux divers ministères économiques. Une fois terminé leur « mandat public » au profit du privé, ils deviennent tous propriétaires d’entreprises publiques bradées par Pinochet et forment progressivement avec leurs familles, leurs amis et leurs clients, une nouvelle classe sociale de riches entrepreneurs. Toute la richesse du Chili passe dans les mains de moins de cinquante familles. Par contre, c’est une des périodes les plus dures pour le peuple chilien : le taux de chômage passe de 4,3 % en 1973 à 22 % dix ans plus tard et les salaires perdent 40 % de leur valeur réelle.

Le modèle économique ultra-libéral appliqué par la dictature mériterait un livre à part entière, d’autant plus que les divers gouvernements démocratiques l’ont repris à leur compte quitte à le réformer légèrement avec le temps.

Mais pour pouvoir mettre ce programme de libéralisation de l’économie chilienne en œuvre, il faut réduire toute opposition au silence et interdire toute revendication sociale : il ne doit plus y avoir ni syndicats ni partis d’opposition. Et pour éviter toute réorganisation politique et sociale, ou toute résistance armée ou non, le régime crée une série de polices secrètes et d’escadrons de la mort : « Pas une feuille ne bouge sans que je le sache… », dira Pinochet.

 

 

Le SIFA de la Force aérienne

 

 

Le Service de renseignement de la Force aérienne (SIFA) s’était lancé dans la répression bien avant le coup d’Etat. En effet, le sentant venir, de nombreux officiers et soldats de la Force Aérienne (FACH) s’y étaient ouvertement opposés. A quelques semaines du putsch, ils ont été arrêtés, emprisonnés et torturés. Nombre d’entre eux ont été exécutés et ont disparus.

Les cas les plus emblématiques sont ceux des généraux Alberto Bachelet (père de l’ancienne présidente Michelle Bachelet) torturé à mort par ses collègues, et Sergio Poblete qui trouvera asile en Belgique. Les survivants sont envoyés à l’Académie de guerre aérienne (AGA), située à l’est de Santiago qui, le 11 septembre, devient le centre de détention du SIFA. Les salles de classe du sous-sol sont transformées en cellules pour les prisonniers et la chapelle et les salles du premier étage en salles d’interrogatoire et de torture. Les cellules contiennent environ soixante-dix détenus, pour la plupart des militants communistes ou du Mouvement de la Gauche révolutionnaire (MIR).

 

 

Le Commandement Conjoint

 

 

Immédiatement après le coup d’Etat, les services secrets des diverses armes (à l’exception de la DINA du général Contreras qui dépend directement de Pinochet) se regroupent pour coordonner leurs actions. Le SIN de la Marine, le DINE de l’Armée, le SIFA de la Force aérienne et la DICAR du corps des Carabiniers1, forment le Commandement Conjoint (Comando Conjunto, CC). Une sourde lutte fait bientôt rage entre la DINA et le CC. Les victimes : les directions clandestines des partis de gauche, leurs militants et sympathisants (2).

Les moyens n’ont aucune importance, tout est permis. Le CC fiche des milliers de citoyens, leurs parents, leurs amis, leurs idées, habitudes, relations, lectures, etc. Les agents opérateurs sont le lieutenant Fuentes Morrison alias le Wally, pour l’Aviation ; le lieutenant Alvaro Corbalán pour l’Armée ; le lieutenant Muñoz Gamboa alias le Lolo pour les Carabiniers. Les analyses sont réalisées par les services du colonel de l’Air Oteiza et du commandant Luis Campos. Ils reçoivent l’aide d’hommes de confiance civils, tel César Palma alias le Fifo, qui avait participé à l’assassinat d’un aide de camp d’Allende en juillet 73, et Otto Trujillo. L’objectif : anéantir les partis d’opposition clandestins, en particulier, le Parti communiste. Pour le détruire, le CC arrête l’un ou l’autre militant, le torture et le retourne. Il remonte ainsi lentement la filière et peut mettre plusieurs des nouveaux dirigeants communistes sous surveillance. En décembre 1976, les escadrons de la mort du CC frappent : de nombreux militants dont sept membres du Comité Central sont capturés. Tous disparaissent…

Les erreurs et les excès du CC précipitent la fermeture de cet escadron de la mort. Les atrocités commises (des dizaines de personnes torturées ou disparues) seront confirmées par un de ses déserteurs, le caporal Andrés Valenzuela, alias Papudo, lors d’une entrevue avec la journaliste Mónica Gonzalez de la revue Cauce3. Après ses révélations qui permirent d’identifier plusieurs victimes et leurs assassins, Valenzuela s’exila sous un faux nom d’abord en Belgique puis en France.

 

 

LA DINA

 

 

La Direction Nationale du Renseignement (DINA) est une création de l’alors Colonel Manuel Contreras et le fruit d’une relation étroite entre lui et le général Pinochet. En 1971, alors que le général Pinochet est commandant de la Place de Santiago et apparemment fidèle à la Constitution, le colonel Contreras est le directeur de l’Ecole du génie à la base de Tejas Verdes, à San Antonio sur la côte proche de Valparaiso.

Ultra-nationaliste, Allende et son socialisme démocratique deviennent son un ennemi juré n° 1
Avec l’aide des colonels de son Ecole, Contreras rédige des centaines de dossiers secrets sur les fonctionnaires et les autorités de l’UP, ainsi que sur les membres des partis politiques de gauche. Après le coup d’Etat, il veut convaincre Pinochet que sa conception du renseignement est plus efficace que celles des autres services secrets. La brutalité de ses méthodes de torture lui permet d’obtenir rapidement un panorama des structures « des ennemis », bien plus détaillé que celui du SIFA ou du Comando Conjunto (4).

Très vite, Pinochet sent que Contreras va lui permettre de prendre le commandement définitif de la Junte militaire et de l’armée. Pour asseoir leur pouvoir définitif sur le pays, les deux hommes décident d’institutionnaliser le groupe Contreras. La DINA est officiellement créée le 14 juin 1974 par le Décret-Loi n° 521. Pinochet obtient ainsi un instrument de contrôle implacable sur le pays, Contreras devient le garant secret de la continuité du régime militaire et obtient tous les pouvoirs pour « protéger » Pinochet et son régime. Une série de lois secrètes lui confère un large pouvoir. Le but de la DINA : « Exterminer les ennemis de la Patrie (5) ».

La DINA fonctionne selon une doctrine contre-insurrectionnelle correspondant à la doctrine de sécurité nationale conçue par les Etats-Unis et enseignée aux militaires latino-américains par l’Ecole des Amériques de Fort Gullik au Panama : « Il ne s’agit pas de guérillas mais d’une véritable guerre entre les pays et leurs rebelles ; c’est une guerre continentale dirigée depuis Cuba et plus loin par l’URSS pour liquider le monde libre et incorporer l’Amérique latine à l’empire soviétique ; en conséquence, les organismes de sécurité ont le devoir de se situer au-delà de toute norme éthique. La raison d’Etat les autorise, dans des cas extrêmes qu’ils déterminent eux-mêmes, à entreprendre des actions qui violent les droits humains, au nom d’un bien supérieur d’intérêt général. »

La DINA se dote immédiatement de nombreux centres de détention secrets où la torture est systématique. Son pouvoir est tel que son directeur peut menacer les quelques juges qui osent enquêter sur les crimes qu’elle commet.

En 1977, les excès de la DINA obligent la Junte militaire à la fermer. De toute façon, ses principaux objectifs, l’élimination de toute opposition et la soumission du peuple par la terreur, sont atteints. Pinochet dissout la DINA, promeut son directeur Manuel Contreras au grade de général et… crée immédiatement une nouvelle police secrète, la CNI, Centrale nationale du renseignement.

 

 

Calle Conferencia ou la décapitation du Parti communiste

 

 

Après le coup d’Etat, le Parti communiste réorganise ses structures et forme un nouveau Comité central clandestin. Les opérations de la DINA contre lui commencent le 2 avril 1976 avec l’arrestation et la torture de l’ancien député communiste Bernardo Araya et de son épouse Olga Flores. La DINA apprend ainsi que le militant Mario Zamorano fait partie du Comité Central du PC et que l’un de ses meilleurs amis est Juan Becerra, propriétaire d’un atelier de confection situé au numéro 1587 de la Calle Conferencia dans la commune Estación Central de Santiago.

Becerra raconte : « J’étais sympathisant des partis de gauche mais sans militance. Mario m’avait demandé si je pouvais lui prêtrer une arrière salle pour des réunions avec des amis, tous les trois ou quatre mois. Les types de la DINA ont commencé à me torturer à l’électricité puis ils ont torturé ma femme María Angélica devant moi et menacé de torturer et tuer mes filles, puis ils ont torturé ma belle-fille María Teresa … J’ai dû reconnaître que je connaissais Mario et qu’il avait prévu une réunion chez moi dans les premiers jours de mai. »

Le 3 mai, cinq agents de la DINA armés jusqu’aux dents s’installent dans l’appartement situé au-dessus de l’atelier. Ce jour-là, la militante Elisa Escobar Cepeda laisse un message à l’atelier annonçant une réunion du Comité Central pour le lendemain. Le 4 mai, Mario Zamorano entre dans l’atelier et est immédiatement détenu par les agents qui lui tirent une balle dans la jambe. Un peu plus tard, c’est le tour de Jorge Muñoz Poutays puis de Jaime Donato Avendaño et Uldarico Donaire Cortés. Le 6, Elisa Escobar est capturée. Le 9 mai, la DINA capture Victor Diaz López, le secrétaire général adjoint du Parti chez lui, Lenin Díaz Silva, membre de la Commission technique du PC et la militante Eliana Espinoza Fernández. L’opération est un succès total pour la DINA.

Un prisonnier libéré du centre de torture Villa Grimaldi informe le Vicariat de la Solidarité de l’Eglise catholique que tous y sont détenus. Viviana Diaz, fille du dirigeant capturé, demande immédiatement au juge José María Eyzaguirre, président de la Cour Suprême, de se rendre à Villa Grimaldi pour sauver la vie de son père. Le juge lui répond : « Mais quelle imagination ! Pourquoi ne pas écrire un livre, parce que ces choses-là ne se passent pas au Chili (6) ». Les dirigeants communistes disparaissent…

Ne pouvant rien en tirer malgré d’effroyables tortures, la DINA arrête des membres des Jeunesses communistes et les torture sauvagement. Luciano Mallea, Miguel Estay Reyno dit el Fanta et Basoa, ne résistent pas et donnent des noms d’autres membres du parti. Quelqu’un lâche le nom de Marta Ugarte Román, dernière membre du Comité central encore libre. Elle est arrêtée le 9 août. Sa famille dépose immédiatement un recours devant le juge Rafael Mera qui fait suivre la demande au ministre de l’Intérieur. Le ministre, le général Cesar Benavides, répond qu’il n’est pas au courant. Le juge envoie alors sa requête à la DINA. Contreras lui répond que « Marta Ugarte n’a jamais été détenue par le personnel de la DINA… » Et il menace le juge : « Vous êtes prié, au nom de la Sécurité nationale, de vous abstenir d’enquêter sur la situation de personnes arrêtées ou disparues.».

Le corps de Marta Ugarte apparaît un mois plus tard sur une plage à 180 km au nord de Santiago, à demi-nue, dans un sac de jute, le fil de fer qui l’a étranglée encore incrusté dans son cou. La presse pinochétiste essaie de faire croire à un crime passionnel…

 

 

La mort de Miguel Enríquez

 

 

Après la capture et l’exécution de nombreux membres du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire), un parti de gauche radical, les survivants essaient de se réorganiser. Leur chef, Miguel Enríquez, un médecin de 35 ans, avait lancé la consigne : « Le MIR ne demande pas l’asile ». Montrant l’exemple, il vit dans la clandestinité.

Enríquez devient un symbole de la résistance à la dictature. Pour la DINA, c’est l’homme à abattre. Tout miriste qui tombe dans ses mains est torturé à mort. De cette manière, la DINA commence à deviner qu’Enríquez est caché dans une commune du sud de la capitale. Avec lui, sa compagne Carmen Castillo, enceinte de plusieurs mois, et les miristes José Bordas et Humberto Sotomayor. Des dizaines de miristes tombent dans les mains de la DINA, sont cruellement torturés par le capitaine Miguel Krassnoff et le civil Osvaldo Romo et disparaissent.

Le matin du 5 octobre 1974, Miguel Enríquez ordonne l’évacuation d’urgence : il a vu trois véhicules suspects passer lentement devant la maison. Mais il est trop tard et ils sont encore en train de brûler leurs documents lorsque la DINA attaque. Tout le monde se disperse. Sotomayor et Bordas s’enfuient par les toits et les jardins des voisins, Miguel Enríquez s’échappe par la rue, mais Carmen Castillo tombe, atteinte par plusieurs balles. S’en rendant compte, Enríquez rebrousse chemin et affronte la DINA. Il meurt en combattant. Les voisins parviennent à mettre Carmen Castillo dans une ambulance et lui sauvent ainsi la vie. Elle sera expulsée du Chili par Pinochet. Humberto Sotomayor demande l’asile à l’ambassade d’Italie, José Bordas sera capturé en décembre, torturé à l’hôpital de la Force aérienne et exécuté.

La mort de Miguel Enríquez est un coup dur pour le MIR et le peuple chilien. Les dirigeants du MIR décident que les miristes doivent quitter le pays. Ils s’exilent vers le Mexique et l’Europe (7).

 

 

L’Opération Colombo

 

 

Début 1975, craignant la disparition de 163 membres du MIR arrêtés par la DINA, le Comité Pro Paz qui regroupe plusieurs entités chrétiennes, introduit auprès des tribunaux une procédure d’Habeas Corpus.

Cette procédure oblige les services de police à présenter les détenus à un juge. La Cour suprême rejette tous les recours. Ces disparus devenant gênants au niveau international, la DINA et le journal El Mercurio montent l’Opération Colombo, un montage qui doit faire croire à l’opinion publique que 119 membres du MIR se sont assassinés entre eux…

Le 12 juin 1975, le journal La Segunda (propriété du groupe El Mercurio) titre sa première page : « Des extrémistes chiliens s’entraînent en Argentine ». Le gouvernement déclare « être au courant » et « prévient les miristes qu’une guérilla n’a aucune chance de survivre au Chili ». Les militaires et les journaux commencent à lier le nom de ces soi-disant guérilleros à ceux des 163 disparus défendus par le Comité Pro Paz.

Selon le journal La Patria appartenant à l’Etat donc contrôlé par la dictature, « Les extrémistes ne sont ni morts ni disparus. Au contraire, ils sont en bonne santé physique bien que l’on ne puisse dire la même chose de leur état mental.» Le 16 juin, le Mercurio titre « Des Chiliens armés sont passés d’Argentine au Chili ». Le journal La Tercera écrit que 50 guérilleros venus d’Argentine ont été capturés. Exaspérée, la police des frontières argentine dément toute présence de Chiliens armés dans sa zone de contrôle.
La Junte militaire annonce alors que plus de 2 000 miristes armés préparent une invasion du Chili depuis l’Argentine, puis ouvre la dernière phase de l’opération : faire croire que les disparus, réfugiés en Argentine, se sont massacrés les uns les autres !

Le 15 juillet, la revue argentine Lea reprend une chronique d’origine soi-disant mexicaine intitulée « La vendetta chilienne », selon laquelle « 60 extrémistes chiliens furent éliminés par leurs propres compagnons d’armes en Argentine et au Chili » et donne le nom des 60 morts de « cette tuerie provoquée pour des motifs d’argent et de pouvoir ». Deux jours plus tard, le journal O’Día édité dans la ville brésilienne de Curitiba publie un article donnant une liste « des 59 extrémistes chiliens morts lors d’affrontements avec les forces argentines » dans la région de Salta.

Ces « informations » arrivent finalement au Chili où le journal La Segunda du 24 juillet titre « Les miristes exterminés comme des rats ». Tous les journaux chiliens publient alors de violents éditoriaux sur le même thème : « Les organisations dites humanitaires ont injustement accusé le gouvernement militaire d’avoir fait disparaître des subversifs alors qu’il est maintenant prouvé qu’ils se trouvaient à l’étranger à réaliser des opérations illégales. »

Mais il est vite clair que ces « combats » ne sont que pure invention de la DINA. Le Comité Pro Paz se rend compte que les 119 noms mentionnés font tous partie des 163 requêtes d’Habeas Corpus qu’il avait présentées au tribunal. Plusieurs noms apparaissent avec des fautes d’orthographe, les mêmes que sur sa liste ! Finalement, il est prouvé que 75 des 119 disparus ont été arrêtés au Chili par les forces de sécurité durant les six mois antérieurs : 53 à leur domicile, 7 à leur travail et 15 sur la voie publique. Pour couronner le tout, les gardes-frontières argentins démentent vigoureusement tout affrontement sur leur frontière.

On découvre finalement que la revue Lea en Argentine et le journal O’Día au Brésil n’ont jamais été publiés qu’en un seul exemplaire, celui qui donnait les noms. Il s’agit d’une gigantesque manipulation  (8).
 

 

Notes : 

1 SIN : Servicio Inteligencia Naval. DINE : Dirección Inteligencia del Ejército (Direction du Renseignement de l’armée). DIFA : Dirección de Inteligencia de la Fuerza Aerea. DICAR : División de Inteligencia de Carabineros.

2 Lire Los secretos del Comando Conjunto, de Mónica González et Héctor Contreras, éditions Ornitorinco, Santiago 1991.

3 Confession à la journaliste Mónica González, publiée par la revue Cauce n° 32 du 23 juillet 1985 sous le titre « He torturado » (J’ai torturé).

4 En 2018, l’écrivaine chilienne María Isabel Mordojovich publie un roman basé sur cette école de torture de Tejas Verdes, intitulé Piedras Blancas, éditions Ovadia.

5 Termes exacts utilisés par le Rapport de la commission présidentielle Verdad y Reconciliación en 1991.

6 Cf. La dolorosa verdad frente a la cobardía extrema, la lettre ouverte écrite par les enfants de Victor Diaz le 16 février 2007.

7 Réfugiée en France, Carmen Castillo devient cinéaste. En 2008, elle produit le film Calle Santa Fe, le récit de sa vie de miriste avec Enriquez et une recherche sur le sens de ces luttes hier et aujourd’hui.

8 En mars 2006 et suite à une plainte déposée en novembre 2005 par les familles des disparus, le Tribunal d’éthique du Collège métropolitain (Santiago) des journalistes a condamné les anciens directeurs des journaux El Mercurio, La Segunda, Las Ultimas Noticias et La Tercera pour faute grave pour « ne pas avoir dit la vérité aux citoyens » concernant ces 119 disparus

 

 

*Cet extrait fait partie du chapitre “La répression organisée : polices secrètes et escadrons de la mort” du livre Pinochet, le procès de la dictature en France, de Jac Forton. Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur. Pour vous procurer un exemplaire (avec les frais de ports offerts), envoyez un chèque de 17’80 € à l’adresse postale de l’éditeur : Toute Latitude, 27 Impasse des Hérissons, 12200, Villefranche de Rouergue.