“On est dans une économie qui sacrifie les pauvres”

Saïd Bouamama est tout à la fois sociologue, natif des quartiers " rouges " de Roubaix, enseignant universitaire et militant au sein du mouvement antiraciste. Dans les années 1980, il participe à la création du collectif "Mémoire Fertile". Militant associatif dans le collectif pour la démocratie en Algérie, Saïd Bouamama est également engagé dans la lutte pour la reconnaissance de droits politiques aux résidents étrangers en France. Il s'implique notamment dans la lutte menée par le collectif de sans papiers du Nord.

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Qui sont ces jeunes?

« Ce sont des jeunes qui constituent le monde ouvrier d'aujourd'hui. A la télévision on nous les présente sous l’angle issu de l'immigration mais d'abord c'est une jeunesse mélangée qui se révolte aujourd'hui et ce sont des jeunes qui avaient déjà une colère contenue auparavant. La mort de leurs deux camarades c'est la goutte qui a fait déborder le vase. Mais en réalité cette révolte est une réaction contre tous ce qu'ils ont dû supporter durant toutes ces années puisque les conditions dans les quartiers populaires se dégradent fortement depuis une vingtaine, trentaines d'années. »

La mort de ces deux garçons n'est donc pas l'unique raison pour ces révoltes? C'est une colère qui s'est accumulée?

« Exactement, ces morts étaient la goutte qui a fait déborder le vase, c'est de la justice suprême puisque c'est le droit à la vie. Mais avant cette injustice suprême il y a toute une série d'autres droits, le droit au travail, au logement, à exister qui n'est pas pris en compte. Dans le rapport à la police ce sont des quartiers qui sont toujours soumis à des contrôles permanents et c'est des vexations. C'est ce qui ce passent aujourd'hui en France quand on est jeune et issu de l'immigration. On a l'impression qu'on représente la jeunesse comme une nouvelle classe dangereuse. »

Leur colère est très agressive. Quel est le but de tout ça? Est-ce la seule manière pour eux de s'exprimer?

« Cela fait des années que par de multiples manières les jeunes ont essayé d'attirer l'attention sur leur situation. Or, comme on est dans une économie qui devient de plus en plus libérale avec des choix économiques qui sacrifient les plus pauvres, on ne les prend pas en compte. Et pour finir ça explose de manière désordonnée quand on a l'impression qu’on n’a pas d'autres solutions. C'est aussi la responsabilité des différentes forces politiques qui n'ont pas pris en compte la situation de ces jeunes et de ces quartiers parce que sans les jeunes qui s'expriment les parents ont eux aussi des conditions de vie catastrophiques. C'est toute une population. Je donne souvent un chiffre qui me permet de tirer une conclusion que certains ont estimé provocante mais qui pour moi ne l'est pas. Le taux de chômage moyen dans des quartiers les plus en difficulté est de 40%. C'est à dire quatre fois le taux de chômage national. Quasiment un jeunes sur 2 est au chômage dans ces quartiers populaires. C'est invivable, la pauvreté a pris des proportions énormes et si en plus de ça on est méprisé par les forces de polices, c'est des choses qui sont une vraie marmite à ébullition. D'où ma conclusion que la surprise ce n'est pas que des voitures brûlent ou que ça explose mais plutôt pourquoi ça n'explose pas plus. Mon analyse est que d'abord les jeunes, leur mal être, ils le retournent contre eux. C'est d'abord eux qui se détruisent et c'est seulement de manière minoritaire que ça explose. Et cette violence contre eux-mêmes ont n'en parle jamais. »

Cette situation n'est pas nouvelle, elle existe depuis plusieurs années. Pourquoi le gouvernement n'a pas réagi?

« Le gouvernement a d'autres préoccupations, réformer l'économie dans un sens libéral. Hors ça diminue tous les budgets disponibles pour ce qui n'est pas rentable au niveau du profit et donc on a des restrictions sur l'éducation, le logement social, la santé, etc. Les choix principaux du gouvernement les amènent à négliger ou à réduire tout ce qui permettait de survivre. »

Par exemple, on dit toujours qu’on peut s’en sortir si on est bien éduqué. Donc quel est le problème dans l’éducation là-bas ?

« Je ne pense pas que c'est un problème d'éducation, mais un problème de survie. Quand on a vingt ans et qu'on sait que dans son quartier il y a 40% de chômage, que le quartier se dégrade et que l'on voit ses grands frères diplômés ne pas avoir de travail, ce n'est pas un problème d'éducation. L'éducation c'est renvoyer au premier concerner la responsabilité et on a l'impression que c'est eux les responsables ou leurs parents. Moi, je ne partage pas cette idée, les parents font ce qu'ils peuvent avec une pauvreté qui n'a fait que grandir. »

Vous croyez que la situation du chômage c'est à cause de la discrimination?

« Pour les jeunes issus de l’immigration, c'est évident qu'il y a de la discrimination, non seulement continue mais elle a notamment augmenté avec la crise économique. C'est a dire que ça existe depuis longtemps dans la cité françaises mais que les emplois devenant rare, les premiers mis de côté sont des jeunes issus de l'immigration. »

Comment trouvez-vous la réaction du premier Sarkozy?

« C'est inadmissible et proprement scandaleux. Voilà quelqu'un qui devant deux morts a comme premier réflexe de couvrir les forces de l'ordre avant même de connaître les résultats de l'enquête. Qui se déplace dans les quartiers populaires en disant qu'il y a des jeunes et des faux jeunes, il y de la racaille et d'autres non. C'est vraiment ne pas prendre en compte qu'on à faire à des être humains. Moi, j'ai trouvé ça scandaleux et inadmissible. Je pense que monsieur Sarkozy a en tête de développer le sentiment d'insécurité parce que c'est sont cheval de bataille électorale. Il espère se faire réélire en faisant peur. »

Comment on peut-on selon vous arrêter cette situation ?

« Moi, je crois qu’il faut que tous les démocrates, toutes les associations, tous les partis politiques qui refusent cela, doivent maintenant s’exprimer dans la rue. J’attends avec impatience des rassemblements ou des manifestations massives avec des forces associatives syndicales etc. de telle sorte que effectivement ça ne deviennent pas un face à face entre forces de police et jeunes des quartiers populaires mais un problème politique qui dépasse les quartiers populaires. »

Vous croyez que ce mouvement est en route?

« Pour l’instant non, malheureusement. Je me bagarre depuis plusieurs jours a essayer de susciter ça, moi je pense qu’il faut une grande manifestation qui dépasse les quartiers populaires et que toutes les forces politiques de l’extrême gauche au démocrates entre guillemets, que tout le monde s’exprime. »

Vous croyez que ces émeutes sont organisées?

« Très franchement non, je pense qu’il y a peut-être des petits groupes de jeunes qui se rencontre et coordonnent leurs actions mais la présenté comme étant le résultat d’une organisation non. C’est une révolte spontanée de ras-le-bol, parce c’est suicidaire donc il n’y a pas de sens à cette révolte. Les jeunes vont être les perdants et ils vont payer malheureusement alors que déjà ce sont les victimes. Je ne pense pas que c’est le résultat d’une tactique d’un groupe secret. »

Et comment croyez-vous qu’on peut organiser ces mouvements ?

« Actuellement, nous sommes en train de demander à tous les citoyens qui se soucient de cela, de bombarder de fax et de mails les états major politiques et syndicaux en leurs disant qu’on attend d’eux qu’ils s’expriment. Il y toute une série de démarches qui sont faites et on attend les résultats. »

Vous croyez que le résultat de l’enquête va changer quelque chose?

« L’enquête va nous dire que les policiers c’était involontaire. Ce n’est pas la première fois, on est à plusieurs centaines de morts, si on remonte à vingt ans, de jeunes dans laquelle les forces de police ont été impliquées. Dans la majorité des cas les forces de police sont blanchies, légitimes défenses nous dit-on. Moi, je crois pas a cette enquête. »