OIAC/SYRIE : Halte à la manipulation !

Des personnalités mondialement reconnues adressent une « déclaration de préoccupation » à la haute direction de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) pour qu’elle s’explique à propos de son enquête bidonnée sur l’utilisation présumée d’armes chimiques en Syrie, plus précisément à Douma, localité contrôlée à l’époque par des groupes terroristes, le 23 avril 2018. Nous publions ci-dessous l’intégralité de cet appel intitulé « Statement of Concern » signé entre autres, par José Bustani, premier directeur général de cette instance internationale, dont il a été évincé en 2002 à l’initiative des États-Unis, ainsi que quatre ex-membres (un ancien inspecteur et trois chefs d’équipe) de l’OIAC. On retrouve également dans la liste le nom de personnalités comme l’intellectuel américain Noam Chomsky, le réalisateur Oliver Stone, le rédacteur en chef de Wikileaks Kristinn Hrafnnson, l’ancienne candidate à la présidentielle américaine Tulsi Gabbard, ainsi que des universitaires de renom.

Les signataires s’inquiètent de la «fuite d’une quantité significative de documents corroborant […] des irrégularités majeures, scientifiques et de procédure», pointées du doigts par des «inspecteurs de l’OIAC ayant pris part à l’enquête». La publication avait en effet été entachée de nombreuses polémiques, puisque des documents fuités révélés par WikiLeaks mettaient en avant de profond désaccords au sein-même de l’OIAC au sujet du contenu du rapport d’enquête. Un membre de la mission de l’OIAC envoyée à Douma avait par exemple dénoncé dans un mail révélé par l’organisation fondée par Julian Assange, une réécriture trompeuse des faits observés sur le terrain. L’organisation basée à Vienne se voit en outre accusée d’avoir «accepté des conclusions non-fondées ou possiblement manipulées, aux implications géopolitiques des plus graves», mais aussi d’empêcher les inspecteurs de l’organisme émettant des réserves sur cette enquête d’être entendus.

L’OIAC tenterait ainsi, selon les signataires, de jeter le discrédit sur les «deux inspecteurs dissidents» de l’organisation, mais également sur José Bustani, qui affirme avoir été «empêché par des membres-clés du Conseil de sécurité [de l’ONU] de participer à une audition sur le dossier syrien». «Ce n’est simplement pas tenable pour une organisation scientifique comme l’OIAC de refuser de répondre ouvertement aux critiques et aux inquiétudes de ses propres scientifiques», poursuit le texte.

Les 27 personnalités appellent en outre l’organisation internationale à «mettre en place un forum transparent et neutre dans lequel les inquiétudes de tous les enquêteurs pourraient être entendues et à s’assurer qu’une enquête complètement objective et scientifique soit menée», afin de restaurer la «crédibilité et l’intégrité de l’OIAC». Texte intégral.


Nous souhaitons exprimer notre profonde préoccupation face à l’interminable controverse et aux retombées politiques entourant l’OIAC et son enquête sur les attaques à l’arme chimique présumée à Douma, en Syrie, le 7 avril 2018.

Depuis la publication par l’OIAC de son rapport final en mars 2019, une série de développements inquiétants a soulevé des préoccupations graves et substantielles concernant la conduite de cette enquête. Ces développements incluent des cas dans lesquels les inspecteurs de l’OIAC impliqués dans l’enquête ont identifié des irrégularités procédurales et scientifiques majeures, la fuite d’une quantité importante de documents corroborant ces irrégularités et des déclarations accablantes fournies aux réunions du Conseil de sécurité de l’ONU. Il est maintenant bien établi que certains inspecteurs de haut niveau ayant pris part à l’enquête, dont l’un d’eux y a joué un rôle central, rejettent la manière dont l’enquête a tiré ses conclusions, et la direction de l’OIAC est maintenant accusée d’accepter des conclusions non fondées ou peut-être manipulées avec les plus graves problèmes géopolitiques et les implications en matière de sécurité. Les appels de certains membres du Conseil exécutif de l’OIAC pour permettre à tous les inspecteurs d’être entendus ont été bloqués.

Les préoccupations des inspecteurs sont partagées par le premier directeur général de l’OIAC, José Bustani. Un nombre important de personnalités éminentes ont appelé à la transparence et à la responsabilité à l’OIAC. Bustani lui-même a récemment été empêché par des membres clés du Conseil de sécurité de participer à une audition sur le dossier syrien. Comme l’a déclaré l’Ambassadeur Bustani dans un appel personnel au Directeur général, si l’Organisation est confiante dans la conduite de son enquête sur Douma, elle ne devrait pas avoir de difficulté à répondre aux préoccupations des inspecteurs.

À ce jour, malheureusement, la haute direction de l’OIAC n’a pas répondu de manière adéquate aux allégations portées contre elle et, malgré des déclarations contraires, nous comprenons qu’elle n’a jamais correctement permis aux points de vue ou aux préoccupations des membres de l’équipe d’enquête d’être entendus refusant même de rencontrer la plupart d’entre eux. Elle a plutôt contourné le problème en lançant une enquête sur un document divulgué lié à l’affaire Douma et en condamnant publiquement ses inspecteurs les plus expérimentés pour s’être exprimés.

Dans un développement récent inquiétant, un projet de lettre prétendument envoyée par le directeur général à l’un des inspecteurs dissidents a été divulgué sur un site web d’investigation « open source » dans une tentative apparente de salir l’ancien scientifique principal de l’OIAC. Le site Web «open source» a ensuite publié le projet de lettre avec l’identité de l’inspecteur en question. Plus alarmant encore, dans une série radiophonique de la BBC4 diffusée récemment, une source anonyme, apparemment liée à l’enquête de l’OIAC sur Douma, a accordé une interview à la BBC dans une tentative de discréditer non seulement les deux inspecteurs dissidents, mais aussi l’ambassadeur Bustani lui-même.

Il est important de noter que des fuites récentes, en décembre 2020, ont démontré qu’un certain nombre de hauts fonctionnaires de l’OIAC soutenaient un inspecteur de l’OIAC qui s’était exprimé sur les mauvaises pratiques.

La question qui nous préoccupe menace de porter gravement atteinte à la réputation et à la crédibilité de l’OIAC et de saper son rôle vital dans la poursuite de la paix et de la sécurité internationales.

Il n’est tout simplement pas défendable pour une organisation scientifique telle que l’OIAC de refuser de répondre ouvertement aux critiques et aux préoccupations de ses propres scientifiques tout en étant associée à des tentatives de discréditer et de dénigrer ces mêmes scientifiques. De plus, la controverse en cours concernant le rapport Douma soulève également des inquiétudes quant à la fiabilité des rapports précédents des missions d’enquête (fact-finding mission reports), y compris l’enquête sur l’attaque présumée de Khan Shaykhun en 2017.

Nous pensons que les intérêts de l’OIAC seront mieux servis par le directeur général qui offre un forum transparent et neutre dans lequel les préoccupations de tous les enquêteurs peuvent être entendues et qu’une enquête pleinement objective et scientifique soit menée à bien.

À cette fin, nous appelons le directeur général de l’OIAC à trouver le courage de s’attaquer aux problèmes au sein de son organisation liés à cette enquête et de veiller à ce que les États membres et les Nations Unies soient informés en conséquence. De cette manière, nous espérons et croyons que la crédibilité et l’intégrité de l’OIAC pourront être restaurées.

Liste des signataires soutenant cet appel

Signatories in Support of the Statement of Concern:

José Bustani, Ambassador of Brazil, first Director General of the OPCW and former Ambassador to the United Kingdom and France.

Professor Noam Chomsky, Laureate Professor U. of Arizona and Institute Professor (em), MIT.

Andrew Cockburn, Washington editor, Harper’s Magazine.

Daniel Ellsberg, PERI Distinguished Research Fellow, UMass Amherst. Former Defense and State Department official. Former official of Defense Department (GS-18) and State Department (FSR-1).

Professor Richard Falk, Professor of International Law Emeritus, Princeton University.

Tulsi Gabbard, former Presidential candidate and Member of the US House of Representatives (2013-2021).

Professor Dr. Ulrich Gottstein, on behalf of International Physicians for the Prevention of Nuclear War (IPPNW-Germany).

Katharine Gun, former GCHQ (UKGOV), whistleblower.

Denis J. Halliday, UN Assistant Secretary-General (1994-98).

Professor Pervez Houdbhoy, Quaid-e-Azam University and ex Pugwash.

Kristinn Hrafnnson, Editor in Chief, Wikileaks.

Dr. Sabine Krüger, Analytical Chemist, Former OPCW Inspector 1997-2009.

Ray McGovern, ex-CIA Presidential Briefer; co-founder, Veteran Intelligence Professionals for Sanity.

Elizabeth Murray, former Deputy National Intelligence Officer for the Near East, National Intelligence Council (rtd); member, Veteran Intelligence Professionals for Sanity and Sam Adams Associates for Integrity in Intelligence.

Professor Götz Neuneck, Pugwash Council and German Pugwash Chair.

Dirk van Niekerk, former OPCW Inspection Team Leader, Head of OPCW Special Mission to Iraq

John Pilger, Emmy and Bafta winning journalist and film maker.

Professor Theodore A. Postol, Professor Emeritus of Science, Technology, and National Security Policy, Massachusetts Institute of Technology.

Dr. Antonius Roof, former OPCW Inspection Team Leader and Head Industry Inspections.

Professor John Avery Scales, Professor, Pugwash Council and Danish Pugwash Chair.

Hans von Sponeck, former UN Assistant Secretary General and UN Humanitarian Co-ordinator (Iraq).

Alan Steadman, Chemical Weapons Munitions Specialist, Former OPCW Inspection Team Leader and UNSCOM Inspector.

Jonathan Steele, journalist and author.

Roger Waters, Musician and Activist.

Lord West of Spithead, First Sea Lord and Chief of Naval Staff 2002-06.

Oliver Stone, Film Director, Producer and Writer.

Colonel (ret.) Lawrence B. Wilkerson, U.S. Army, Visiting Professor at William and Mary College and former chief of staff to United States Secretary of State Colin Powell.

Le texte original de la déclaration en anglais

Statement of Concern

The OPCW investigation of alleged chemical weapons use in Douma, Syria

We wish to express our deep concern over the protracted controversy and political fall-out surrounding the OPCW and its investigation of the alleged chemical weapon attacks in Douma, Syria, on 7 April 2018.

Since the publication by the OPCW of its final report in March 2019, a series of worrying developments has raised serious and substantial concerns with respect to the conduct of that investigation. These developments include instances in which OPCW inspectors involved with the investigation have identified major procedural and scientific irregularities, the leaking of a significant quantity of corroborating documents, and damning statements provided to UN Security Council meetings. It is now well established that some senior inspectors involved with the investigation, one of whom played a central role, reject how the investigation derived its conclusions, and OPCW management now stands accused of accepting unsubstantiated or possibly manipulated findings with the most serious geo-political and security implications. Calls by some members of the Executive Council of the OPCW to allow all inspectors to be heard were blocked.

The inspectors’ concerns are shared by the first Director General of the OPCW, José Bustani, and a significant number of eminent individuals have called for transparency and accountability at the OPCW. Bustani himself was recently prevented by key members of the Security Council from participating in a hearing on the Syrian dossier. As Ambassador Bustani stated in a personal appeal to the Director General, if the Organization is confident in the conduct of its Douma investigation then it should have no difficulty addressing the inspectors’ concerns.

To date, unfortunately, the OPCW senior management has failed to adequately respond to the allegations against it and, despite making statements to the contrary, we understand has never properly allowed the views or concerns of the members of the investigation team to be heard or even met with most of them. It has, instead, side-stepped the issue by launching an investigation into a leaked document related to the Douma case and by publicly condemning its most experienced inspectors for speaking out.

In a worrying recent development, a draft letter falsely alleged to have been sent by the Director General to one of the dissenting inspectors was leaked to an ‘open source’ investigation website in an apparent attempt to smear the former senior OPCW scientist. The ‘open source’ website then published the draft letter together with the identity of the inspector in question. Even more alarmingly, in a BBC4 radio series aired recently, an anonymous source, reportedly connected with the OPCW Douma investigation, gave an interview with the BBC in which he contributes to an attempt to discredit not only the two dissenting inspectors, but even Ambassador Bustani himself. Importantly, recent leaks in December 2020 have evidenced that a number of senior OPCW officials were supportive of one OPCW inspector who had spoken out with respect to malpractice.

The issue at hand threatens to severely damage the reputation and credibility of the OPCW and undermine its vital role in the pursuit of international peace and security. It is simply not tenable for a scientific organization such as the OPCW to refuse to respond openly to the criticisms and concerns of its own scientists whilst being associated with attempts to discredit and smear those scientists. Moreover, the on-going controversy regarding the Douma report also raises concerns with respect to the reliability of previous FFM reports, including the investigation of the alleged attack at Khan Shaykhun in 2017.

We believe that the interests of the OPCW are best served by the Director General providing a transparent and neutral forum in which the concerns of all the investigators can be heard as well as ensuring that a fully objective and scientific investigation is completed.

To that end, we call on the Director General of the OPCW to find the courage to address the problems within his organization relating to this investigation and ensure States Parties and the United Nations are informed accordingly. In this way we hope and believe that the credibility and integrity of the OPCW can be restored.

 

Source: Afrique Asie