Nous raclons l’eau alors que le robinet reste ouvert. Mais qui ouvre le robinet de ces pandémies?

Médecin, Staf Henderickx a vu défiler comme beaucoup d’autres ce que l’on appelle les maladies de civilisation: des patients luttant contre le diabète, le surpoids, le cancer, les troubles du sommeil, la dépression, le burn-out et toutes sortes de douleurs psychosomatiques comme la migraine, l’ulcère à l’estomac ou encore les palpitations. « Un très grand nombre de ces maladies, et cela vaut aussi pour la pandémie du coronavirus, trouvent leur origine dans la façon dont nous produisons la nourriture et la consommons« , souligne Staf Henderickx qui dans son nouveau livre, « Je n’avale plus ça », donne des conseils pour mieux résister et offre une stratégie pour contrer l’agrobusiness. (IGA)


« Nous mangeons à nous en rendre malades et cette nourriture est occupée à détruire notre planète. »  C’est ce que je dois constater en permanence dans ma pratique quotidienne. Une transition alimentaire est par conséquent nécessaire ! Et il vaut mieux nous y mettre tout de suite que de reporter la chose à demain.

De ce fait, en tant que médecin, je me sens souvent frustré. 

Naguère, je voyais surtout des mineurs atteints de silicose, des travailleurs du zinc avec des maladies provoquées par les métaux lourds et des ouvriers de la construction avec le dos en capilotade. Aujourd’hui, tous les travailleurs médicaux sont salués comme des héros et c’est magnifique. Mais nous raclons l’eau alors que le robinet reste ouvert. D’où la question : qui ouvre le robinet de ces pandémies ? Aujourd’hui, nos salles d’attente débordent de ce qu’on appelle les maladies de civilisation. Belle civilisation ! Des patients luttant contre le diabète, le surpoids, le cancer, les troubles du sommeil, la dépression, le burn-out et toutes sortes de douleurs psychosomatiques comme la migraine, l’ulcère à l’estomac, les palpitations. Un très grand nombre de ces maladies, et cela vaut aussi pour la pandémie du coronavirus, trouvent leur origine dans la façon dont nous produisons la nourriture et la consommons.

Il en a toujours été ainsi. Car chaque sorte de société apporte ses propres maladies. Les médecins sont en permanence confrontés de près aux problèmes et, aidés de leur stéthoscope, ils prennent le pouls de la société. La nourriture transformée est trop grasse, trop sucrée et trop salée, elle contient trop d’additifs chimiques. L’air que nous respirons est saturé de particules fines et se réchauffe. Le travail que nous accomplissons est sédentaire et trop stressant. Il en résulte, comme dit précédemment, une épidémie d’obésité, de cancer, de burn-out, mais aussi de nouvelles épidémies. En tant que médecin, on voudrait aider tous ces gens, mais cela se résume souvent à des emplâtres sur des jambes de bois.

De ce fait, certains médecins passablement déçus jettent même leur blouse au milieu du ring pour chercher un autre travail et, dans le meilleur des cas, ils s’engagent dans un groupe d’action. Chez bien des confrères, j’entends toute une litanie de frustrations. Ils se sentent de plus en plus impuissants à endiguer le tsunami des prétendues « maladies de civilisation ». Un confrère de la région d’Anvers m’a adressé le courriel suivant : « Je me demande ce que je fabrique quand je vois apparaître un tantième diabétique avec douze médicaments et un solide surpoids. On ne peut en vouloir au [à la] patient[e] considéré[e] individuellement, mais notre système ne vaut rien. » Ce confrère pose la bonne question clé. Qu’est-ce qui ne tourne pas rond du tout, avec notre système ? C’est de cela que traite le présent livre.

Laliénation

Selon moi, le problème central est l’aliénation. Je m’explique. Déjà, dès le début de notre histoire en tant qu’humanoïdes, voici 2,4 millions d’années, nous avons vécu en chasseurs-cueilleurs et en étant les plus intelligents des animaux. Voici à peine 11 600 ans, dans le Croissant fertile, nous avons commencé, par l’agriculture, à aménager la terre à notre main et il n’y a que 250 ans que les sociétés industrielles ont pris leur essor. Cette période ne représente que quelques secondes seulement de notre histoire. Mais l’humain moderne a toujours le même ADN que nos lointains ancêtres les chasseurs-cueilleurs. Notre alimentation, notre environnement, notre liberté et notre biorythme se sont toutefois modifiés complètement, et encore, à un tempo que nos gènes n’ont jamais pu suivre. Résultat : nous nous sommes aliénés vis-à-vis de notre nature. 

Je vois la chose se produire de cinq façons : nous sommes aliénés vis-à-vis de la nature, du mouvement, du travail créatif autonome, de la nourriture et du contact social étroit.

Pourquoi la promenade, le jogging ou le vélo dans la nature aident-ils contre le stress ? À l’hôpital de Duffel, le service psychiatrie a pris l’initiative très louable d’engager un thérapeute du mouvement afin de traiter de cette façon les personnes souffrant de dépression et de troubles de l’angoisse. 

Pourquoi nous sentons-nous bien quand nous pouvons discuter agréablement à table avec la famille ou nous engager ensemble dans une association ? L’isolement rend les gens malades. Notre véritable nature est sociale. 

Pourquoi y a-t-il une épidémie de burn-out suite à des conditions de travail trop stressantes ? Bien des travailleurs sont aliénés vis-à-vis de leur travail. 

Mais, dans ce livre, nous voulons parler de l’aliénation face à notre nourriture. Durant des dizaines de milliers d’années, notre corps s’est adapté à un régime alimentaire typiquement humain, alors qu’aujourd’hui, une nourriture industrielle, transformée fournit trop de matériaux de base, et mauvais de surcroît, pour la construction d’un corps sain. Les méthodes de production mafieuses de l’agrobusiness sont coresponsables des pandémies catastrophiques.

Nous mangeons à nous rendre malades

Le contenu de ce livre n’est pas de la science-fiction et il n’a rien du langage sloganesque de gauche. Bien des experts agricoles se rendent compte eux aussi que cela ne peut plus continuer de la sorte. Progressivement, on est de plus en plus conscient que cette forme de production de masse et de consommation de masse a atteint les limites de la capacité de la terre. Un groupe de trente-sept éminents chercheurs de seize pays, sous la direction du professeur Johan Rockström, a examiné comment l’humanité pouvait rester en état de pourvoir tout un chacun d’une nourriture suffisamment saine. Leur rapport concluait que, pour cela, « la grande transformation de la nourriture du XXIe siècle était nécessaire » et il plaidait en faveur d’un régime de santé planétaire.

Ce que nous produisons et mangeons aujourd’hui nous rend malades et est occupé à détruire la planète. Malgré la révolution industrielle, qui nous a fourni de magnifiques applications pour l’agriculture, le transport de la nourriture, sa conservation et sa production, huit cents millions d’humains meurent encore de faim et souffrent en même temps de maladies imputables à une mauvaise alimentation.

La grande révolution alimentaire dont rêve le professeur Rockström ne se réalisera pas sans coup férir. Prendre ses propres responsabilités, exercer des pressions politiques en vue d’une autre politique agricole et d’accords agricoles internationaux qui rendront obligatoire le passage à une agriculture durable, devront contribuer à réaliser ce revirement. La terre est ronde, la production est mondiale et, par conséquent, les problèmes sont également mondiaux. Qu’il s’agisse maintenant de l’actuelle pandémie du coronavirus, du réchauffement de la planète, de la pénurie en eau, des déficits alimentaires, de la pollution par le plastique ou de la dégradation des océans, tous ces problèmes sont liés et c’est donc également le cas pour leurs solutions. Ce ne sont pas les gouvernements récents qui ont assumé là un rôle de pionnier, mais bien nos jeunes. Leur cri d’alarme à propos de leur avenir doit requérir toute notre attention. Quelle espèce de planète vont-ils hériter de nous ?

 

Introduction du livre « Je n’avale plus ça. Comment résister au virus de l’agrobusiness »

 

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