Notre sombre avenir: le retour du néolibéralisme ou un néofascisme hybride ?

À quoi ressemblera le monde post-coronavirus? Durant le confinement, beaucoup ont appelé au changement. Mais il y a le risque, bien présent, que le néolibéralisme se remette sur pied avec des changements cosmétiques: une pincée de keynésianisme et un soupçon de transition énergétique. Il pourrait même se développer sous une forme plus autoritaire encore, porté par des Trump, Bolsonaro et autres Modi. Pour Pepe Escobar, l’avenir sera celui de la Restauration néolibérale ou de la rupture révolutionnaire. Rien entre les deux. (IGA)


Avec le spectre d’une nouvelle Grande Dépression planant sur la majeure partie de la planète, les perspectives de la realpolitik pour un changement radical du cadre de l’économie politique dans laquelle nous vivons ne sont pas exactement encourageantes.

Les élites dirigeantes occidentales déploieront une myriade de tactiques pour perpétuer la passivité des populations sortant à peine d’une assignation à résidence de fait. Cela pourrait passer par des sanctions disciplinaires – dans le sens foucaldien du terme – impulsées par les États ainsi que les milieux d’affaires et des finances.

Dans son dernier livre « La Disparition des rituels« , Byung-Chul Han montre comment une communication totale, en particulier en période de pandémie, coïncide désormais avec une vigilance totale: « La domination personnifie la liberté. Le Big Data génère une connaissance dominante qui permet d’intervenir dans la psyché humaine et de la manipuler. Vu sous cet angle, l’impératif de transparence des données n’est pas une continuation des Lumières, mais sa fin. »

Cette refonte du « Surveiller et Punir » de Foucault coïncide avec des annonces largement exagérées de la fin de l’ère néolibérale. Plutôt qu’un simple plongeon dans le populisme nationaliste, ce qui se profile surtout à l’horizon, c’est un retour du néolibéralisme. Mais il serait présenté comme quelque chose de nouveau, en intégrant des éléments keynésiens: après tout, dans l’ère post-confinement, pour « sauver » les marchés et l’initiative privée,  l’État doit non seulement intervenir, mais aussi faciliter une possible transition écologique.

En fin de compte, nous pourrions être confrontés à une approche purement cosmétique. Le fond du problème n’est toujours pas abordé, à savoir la crise structurelle d’un capitalisme zombie avançant à peine sous le coup de « réformes » impopulaires et de dettes infinies.

En attendant, qu’arrivera-t-il aux fascistes de tout poil ? Dans « L’Âge des extrêmes« , Eric Hobsbawm nous a montré comment la clé de la droite fasciste a toujours été la mobilisation de masse : « Les fascistes étaient les révolutionnaires de la contre-révolution« .

Nous pourrions aller au-delà du néofascisme grossier. Appelons ça le néofascisme hybride. Leurs vedettes politiques se plient aux impératifs du marché mondial tout en passant de la compétition politicienne à l’arène culturelle.

C’est cela le véritable « illibéralisme » : le mélange entre le néolibéralisme, la mobilité sans entrave des capitaux, les diktats de la Banque centrale et l’autoritarisme politique. C’est là que nous trouvons Trump, Modi et Bolsonaro.

 

De l’Anthropocène au Capitalocène

Pour contrer le néolibéralisme zombie, ceux qui croient qu’un autre monde est possible rêvent d’un renouveau social-démocrate; d’une redistribution des richesses; ou du moins d’un néolibéralisme à visage humain.

C’est là qu’intervient l’écosocialisme : une rupture radicale avec les diktats des Dieux du Marché, le produit d’une saine rébellion contre le néolibéralisme ultra-autoritaire et l’ « illibéralisme ».

En somme, cela pourrait être vu comme une adaptation douce des analyses de Thomas Piketty : briser la domination du capital par la démocratie économique, dans l’esprit de la social-démocratie du milieu du XIXe siècle.

Il est assez intéressant, sous cet angle, de considérer « Full Automated Luxury Communism » d’Aaron Bastani, un manifeste utopique rafraîchissant où l’on voit qu’une fois que la société est dépouillée de tout superflu lié à l’aliénation, il est encore possible pour tous de trouver les moyens techniques nécessaires pour vivre « dans le luxe » sans recourir à la croissance infinie imposée par le Capital. Et cela nous amène au lien direct entre l’Anthropocène et ce qui a été conceptualisé par l’économiste français Benjamin Coriat comme le Capitalocène.

Le Capitalocène signifie que notre état actuel de dégradation planétaire effroyable ne doit pas être lié à une soi-disant « humanité » non définie, mais qu’il renvoie au contraire à une « humanité très bien définie et organisée par un système économique prédateur. »

L’état de la planète sous l’Anthropocène doit impérativement être lié au système économique hégémonique des deux derniers siècles : la façon dont nous avons développé notre système de production et légitimé les pratiques abusives indiscriminées.

Pour aller au-delà, il faut réorienter et reconstruire l’économie, dans le cadre d’un « big bang des politiques publiques et économiques ».

Dans l’Anthropocène, l’humanité prométhéenne doit être contenue de telle sorte que le viol de la Terre mère puisse être empêché.

Pour sa part, le Capitalocène décrit le Capital comme le point de départ et l’orchestrateur du système mondial actuel. Le résultat de la lutte contre les effets dévastateurs du Capital déterminera l’avenir possible de l’écosocialisme.

Et cela resitue l’importance des biens communs, bien au-delà de l’opposition entre la propriété privée et la propriété publique.

Coriat a montré comment le Covid-19 a mis à nu la nécessité des biens communs et l’incapacité du néolibéralisme à faire face à la pandémie.

Mais comment construire l’écosocialisme ? Doit-il commencer dans un pays (quelque part en Scandinavie) ? Comment le coordonner à travers l’Europe ? Comment lutter de l’intérieur contre les structures bien ancrées de l’Union européenne?

Après tout, ce néolibéralisme restauré et l’ »illibéralisme » comptent déjà sur des États et des réseaux puissants. La Hongrie et la Pologne offrent de bons exemples, continuant à fonctionner comme des rouages de la chaîne d’approvisionnement industrielle allemande.

Comment empêcher quelqu’un comme Bill Gates de prendre le contrôle d’une organisation des Nations Unies, l’OMS, obligeant cette organisation à investir dans des programmes qui dépendent de son agenda personnel?

Comment changer les règles du libre marché de l’OMC, selon lesquelles l’achat d’huile de palme et de soja transgénique contribue de fait à la déforestation de vastes étendues d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud ? C’est une situation qui permet aux pays riches d’acheter la destruction des écosystèmes.

 

Révolution, pas de réforme

Même si le néolibéralisme était mort, mais ce n’est pas le cas, le monde serait toujours encombré de son cadavre pour paraphraser les propos de Nietzsche sur Dieu.

À présent, la triple catastrophe sanitaire, sociale et climatique ne fait plus l’ombre d’un doute. Et le cœur de la matrice, mettant en vedette les maîtres de l’univers aux manettes de la finance casino, ne cessera de résister à toute tentative de changement.

Les tactiques de diversion qui favorisent une pseudo « transition écologique » ne trompent personne. Le capitalisme financier est un expert dans l’art de s’adapter et a le talent d’exploiter les crises en série qu’il provoque ou déclenche.

Pour mettre à jour Mai 68, ce qu’il faut, c’est L’Imagination au Pouvoir. Mais il évidemment inutile d’attendre un peu d’imagination de simples marionnettes telles que Trump, Merkel, Macron ou Bojo.

La realpolitik renvoie encore une fois à un cadre turbo-capitaliste post-confinement. Dans ce contexte, l’illibéralisme des 1%, parmi lesquels des éléments fascistes, et la financiarisation turbo sont stimulés par une exploitation plus soutenue encore d’une main-d’œuvre épuisée et à présent largement sans emploi.

Le turbo-capitalisme post-confinement se réaffirme une fois de plus après quatre décennies de Thatchérisme, ou pour être poli, de néolibéralisme hardcore. Les forces progressistes n’ont toujours pas les munitions nécessaires pour renverser la logique des profits extrêmement élevés qu’accaparent les classes dirigeantes, y compris la gouvernance de l’UE, et les grandes entreprises mondiales.

L’économiste et philosophe Frédéric Lordon, chercheur au CNRS français, passe à l’inévitable : la seule solution serait une insurrection révolutionnaire. Et il sait exactement comment l’alliance des médias mainstream et des marchés financiers ne le permettrait jamais. Le Grand Capital est capable de coopter et de saboter n’importe quoi.

C’est donc notre choix : soit la Restauration néolibérale, soit une rupture révolutionnaire. Et rien entre les deux. Il faut quelqu’un de la trempe de Marx pour construire une idéologie écosocialiste du 21e siècle et capable d’une mobilisation soutenue et durable. Aux armes, citoyens!

 

Source originale: Strategic Culture

Traduit de l’anglais par JL Scarsi pour Investig’Action