Noam Chomsky: « En Ukraine, la diplomatie a été mise de côté »

Noam Chomsky revient sur le contexte qui a amené l’invasion de l’Ukraine. Il explique qu’à présent, les parties impliquées dans le conflit sont soumises à un choix: la diplomatie ou la poursuite des hostilités avec des conséquences désastreuses pour l’humanité tout entière. Chomsky dénonce aussi l’indignation sélective des Occidentaux et tire la sonnette d’alarme sur la militarisation croissante. Une militarisation qui illustre la double pensée d’Orwell: d’un côté, on nous dit que l’armée russe peine à conquérir des villes situées à quelques kilomètres de sa frontière, de l’autre on nous dit qu’il faut gonfler nos dépenses militaires pour nous protéger de cet effroyable ennemi qui veut conquérir le monde… (IGA)


 

David Barsamian : Avant de passer au pire cauchemar du moment – la guerre en Ukraine et ses répercussions mondiales – un peu de contexte. Commençons par les garanties données par le président George H.W. Bush au dirigeant soviétique de l’époque, Mikhaïl Gorbatchev, que l’OTAN ne bougerait pas « d’un pouce vers l’est ». Cette promesse a été vérifiée. Ma question est la suivante : pourquoi Gorbatchev n’a-t-il pas obtenu cela par écrit ?

Noam Chomsky : Il a accepté un « gentlemen’s agreement », ce qui n’est pas si rare en diplomatie. On se serre la main et c’est bon. Par ailleurs, obtenir cette promesse sur papier n’aurait fait aucune différence. Les traités écrits sur papier sont constamment rompus. Ce qui compte, c’est la bonne foi. Et H.W. Bush, le premier Bush, a respecté l’accord de manière explicite. Il s’est même orienté vers l’instauration d’un partenariat pour la paix qui intègrerait les pays d’Eurasie. Dans ce contexte, l’OTAN n’aurait pas été dissoute, mais elle aurait été marginalisée. Des pays comme le Tadjikistan, par exemple, auraient pu y adhérer sans faire officiellement partie de l’OTAN. Et Gorbatchev a approuvé cela. Cela aurait été un pas vers la création de ce qu’il appelait une maison européenne commune, sans alliances militaires.

Clinton, dans ses deux premières années, y a également adhéré. Ce que les spécialistes disent, c’est que vers 1994, Clinton a commencé à souffler le chaud et le froid. Aux Russes, il disait : « Oui, nous allons adhérer à l’accord ». À la communauté polonaise des États-Unis et aux autres minorités ethniques, il disait : « Ne vous inquiétez pas, nous allons vous intégrer à l’OTAN ». Vers 1996-97, Clinton a dit cela assez explicitement à son ami le président russe Boris Eltsine. Il l’avait aidé à gagner les élections de 1996. Il a dit à Eltsine : « Ne vous formalisez pas trop avec cette histoire d’OTAN. Nous allons nous étendre, mais j’en ai besoin à cause du vote ethnique aux États-Unis ».

En 1997, Clinton invite les pays dits de Visegrad – Hongrie, Tchécoslovaquie, Roumanie – à rejoindre l’OTAN. Les Russes n’ont pas apprécié, mais ils n’en ont pas fait beaucoup d’histoires. Puis les pays baltes ont rejoint l’Alliance, et là encore, c’était la même chose. En 2008, le deuxième Bush, qui était très différent du premier, a invité la Géorgie et l’Ukraine à rejoindre l’OTAN. Chaque diplomate américain a très bien compris que la Géorgie et l’Ukraine étaient des lignes rouges pour la Russie. Ils toléreront l’expansion ailleurs, mais ces pays se trouvent dans leur cœur géostratégique et ils ne toléreront pas d’expansion là-bas. Par la suite, il y a eu le soulèvement Maidan en 2014, expulsant le président pro-russe. Et l’Ukraine s’est rapprochée de l’Ouest.

À partir de 2014, les États-Unis et l’OTAN ont commencé à déverser quantité d’armes en Ukraine. Il y avait des armes sophistiquées, des formations militaires, des exercices militaires conjoints, des démarches pour intégrer l’Ukraine dans le commandement militaire de l’OTAN… Rien de tout cela n’était secret, ça s’est fait ouvertement. Récemment, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, s’en est d’ailleurs vanté. Il a déclaré : « C’est ce que nous faisions depuis 2014 ». Bien sûr, c’était volontairement provocateur. Ils savaient qu’ils empiétaient sur ce que chaque dirigeant russe considérait comme une limite infranchissable. La France et l’Allemagne ont mis leur veto à l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN en 2008. Mais sous la pression des États-Unis, elle a été maintenue à l’ordre du jour. Et l’OTAN, c’est-à-dire les États-Unis, a pris des mesures pour accélérer l’intégration de facto de l’Ukraine dans le commandement militaire de l’OTAN.

En 2019, Volodymyr Zelensky a été élu avec une majorité écrasante – je pense environ 70 % des voix – sur base d’un programme de paix avec un plan pour mettre en œuvre la paix avec l’Ukraine orientale et la Russie, un plan pour régler le problème. Il a commencé à avancer dans ce sens. En fait, il a même essayé de se rendre dans le Donbass, la région orientale tournée vers la Russie, pour mettre en œuvre ce que l’on appelle l’accord de Minsk II. Cela aurait impliqué une sorte de fédéralisation de l’Ukraine avec un degré d’autonomie pour le Donbass, ce que la région demandait. Cela aurait donné quelque chose comme la Suisse ou la Belgique. Mais Zelensky a été bloqué par des milices d’extrême droite qui ont menacé de l’assassiner s’il persistait dans sa démarche.

C’est un homme courageux. Il aurait pu aller de l’avant s’il avait eu le soutien des États-Unis. Mais les États-Unis ont refusé. Pas de soutien, rien. Ce qui signifie qu’il a été laissé pour compte et qu’il a dû faire marche arrière. Les États-Unis étaient déterminés à appliquer cette politique d’intégration progressive de l’Ukraine dans le commandement militaire de l’OTAN. Cela s’est encore accéléré lorsque le président Biden a été élu. En septembre 2021, on pouvait même le lire sur le site Internet de la Maison-Blanche. Ça n’a pas fait la une des journaux, mais, bien sûr, les Russes le savaient. Biden a annoncé un programme, une déclaration commune pour accélérer le processus de formation militaire, les exercices militaires, plus d’armes dans le cadre de ce que son administration a appelé un « programme amélioré » de préparation à l’adhésion à l’OTAN.

Ça s’est encore accéléré en novembre. Et tout cela s’est passé avant l’invasion. Le secrétaire d’État Antony Blinken a signé ce qu’on a appelé une charte qui a essentiellement formalisé et étendu cet arrangement. Un porte-parole du département d’État a admis qu’avant l’invasion, les États-Unis refusaient de discuter de toute préoccupation russe en matière de sécurité. Tout cela fait partie du contexte.

Le 24 février, Poutine a commis une invasion, une invasion criminelle. Ces graves provocations ne la justifient en rien. Si Poutine avait été un homme d’État, il aurait fait quelque chose de tout à fait différent. Il serait retourné voir le président français Emmanuel Macron, il aurait saisi ses propositions provisoires et il aurait tenté de trouver un compromis avec l’Europe, il aurait tenté de prendre des mesures en faveur d’une maison commune européenne.

Évidemment, les États-Unis ont toujours été opposés à ce projet. Cela remonte loin dans l’histoire de la guerre froide, aux initiatives du président français de Gaulle visant à établir une Europe indépendante. Selon son expression « de l’Atlantique à l’Oural », il s’agissait d’intégrer la Russie à l’Occident, ce qui apparaissait comme une solution naturelle pour des raisons commerciales, mais aussi pour des raisons de sécurité évidemment. Ainsi, s’il y avait eu des hommes d’État dans le cercle étroit de Poutine, ils auraient saisi les initiatives de Macron et il auraient tenté de voir s’ils pouvaient en fait s’intégrer à l’Europe et éviter la crise. Au lieu de cela, ce qu’il a choisi est une politique qui, du point de vue russe, est une imbécillité totale. Outre le caractère criminel de l’invasion, il a choisi une politique qui a poussé l’Europe dans le creux de la main des États-Unis. En fait, il incite même la Suède et la Finlande à rejoindre l’OTAN. C’est le pire résultat possible du point de vue russe, indépendamment de la criminalité de l’invasion et des pertes très sérieuses que la Russie subit à cause de cela.

Donc, criminalité et stupidité du côté du Kremlin, grave provocation du côté des États-Unis. Voilà le contexte qui a conduit à cela. Pouvons-nous essayer de mettre un terme à cette horreur ? Ou devons-nous essayer de la perpétuer ? Ce sont les choix à faire.

Il n’y a qu’un seul moyen d’y mettre un terme. C’est la diplomatie. Mais par définition, il faut que les deux parties en conflit acceptent la diplomatie. Même quand elles n’aiment pas cela, elles l’acceptent comme la moins mauvaise solution. Cela offrirait à Poutine une sorte de porte de sortie. C’est une possibilité. L’autre possibilité est de faire traîner les choses en longueur et de voir combien tout le monde va souffrir, combien d’Ukrainiens vont mourir, combien la Russie va souffrir, combien de millions de personnes vont mourir de faim en Asie et en Afrique, combien nous allons progresser vers le réchauffement climatique jusqu’au point où il n’y aura plus aucune possibilité d’existence humaine vivable. Ce sont les options. Eh bien, avec une unanimité proche de 100%, les États-Unis et la plupart de l’Europe veulent choisir l’option de la non-diplomatie. C’est explicite. Nous devons continuer à faire du mal à la Russie.

Vous pouvez lire des articles dans le New York Times, le Financial Times de Londres et d’autres partout en Europe. Un refrain commun est : nous devons nous assurer que la Russie souffre. Peu importe ce qui arrive à l’Ukraine ou à qui que ce soit d’autre. Bien sûr, ce pari suppose que si Poutine est poussé à bout, sans échappatoire, forcé d’admettre sa défaite, il l’acceptera et n’utilisera pas les armes dont il dispose pour dévaster l’Ukraine.

Il y a beaucoup de choses que la Russie n’a pas faites. Les analystes occidentaux en sont plutôt surpris. Par exemple, elle n’a pas attaqué les lignes d’approvisionnement de la Pologne qui déversent des armes en Ukraine. Les Russes pourraient certainement le faire. Cela les amènerait très vite à une confrontation directe avec l’OTAN, c’est-à-dire avec les États-Unis. Et vous pouvez deviner ce qui se passera ensuite. Quiconque a déjà regardé des jeux de guerre sait où cela va aller – vers le haut de l’échelle de l’escalade, vers une guerre nucléaire terminale.

Voilà donc les jeux auxquels nous jouons avec les vies des Ukrainiens, des Asiatiques et des Africains, l’avenir de la civilisation. Tout ça pour affaiblir la Russie et s’assurer qu’elle souffre suffisamment. Eh bien, si vous voulez jouer à ce jeu, soyez honnête à ce sujet. Il n’y a aucune base morale pour cela. En fait, c’est moralement horrible. Et les gens qui montent sur leurs grands chevaux en disant que nous défendons des principes sont des imbéciles moraux quand on réfléchit à ce que cela implique.

Barsamian : Dans les médias, et au sein de la classe politique aux États-Unis, et probablement en Europe, il y a beaucoup d’indignation morale à propos de la barbarie, des crimes de guerre et des atrocités russes. Il ne fait aucun doute qu’ils se produisent comme dans toute guerre. Mais ne trouvez-vous pas cette indignation morale un peu sélective ?

Chomsky : L’indignation morale est tout à fait appropriée. Il doit y avoir une indignation morale. Mais si vous allez dans les pays du Sud, ils peinent à croire ce qu’ils voient. Ils condamnent la guerre, bien sûr. C’est un crime d’agression déplorable. Puis ils regardent l’Occident et disent : de quoi parlez-vous ? C’est ce que vous nous faites tout le temps!

C’est assez étonnant de voir la différence dans les commentaires. Vous lisez le New York Times et leur grand penseur, Thomas Friedman. Il a écrit une tribune il y a quelques semaines dans laquelle il a levé les mains en signe de désespoir. Il disait [en substance]: « Que pouvons-nous faire ? Comment pouvons-nous vivre dans ce monde avec un criminel de guerre ? Nous n’avons jamais connu cela depuis Hitler. Il y a un criminel de guerre en Russie. Nous ne savons pas comment agir. Nous n’avons jamais imaginé l’idée qu’il puisse y avoir un criminel de guerre n’importe où. »

Lorsque les gens du Sud entendent cela, ils ne savent pas s’ils doivent rire ou pleurer. Nous avons des criminels de guerre qui se promènent partout dans Washington. En fait, nous savons comment nous occuper de nos criminels de guerre. C’est arrivé le jour du vingtième anniversaire de l’invasion de l’Afghanistan. Rappelez-vous, il s’agissait d’une invasion injustifiée à laquelle l’opinion mondiale était fortement opposée. Pour le vingtième anniversaire, l’auteur de cette invasion, George W. Bush, un grand criminel de guerre qui a ensuite envahi l’Irak, a été interviewé dans la rubrique « lifestyle » du Washington Post. Dans cette interview, ils ont présenté un adorable grand-père loufoque qui joue avec ses petits-enfants, fait de blagues, montre les portraits qu’il a peints des personnes célèbres qu’il a rencontrées… Juste un cadre magnifique et amical.

Vous voyez, nous savons comment y faire avec les criminels de guerre. Thomas Friedman a tort. Nous les traitons très bien.

Ou prenez celui qui est probablement le plus grand criminel de guerre de la période moderne, Henry Kissinger. Nous le traitons non seulement poliment, mais aussi avec une grande admiration. Après tout, c’est cet homme qui a transmis l’ordre à l’armée de l’air de bombarder massivement le Cambodge – « tout ce qui vole sur tout ce qui bouge », c’était ses mots. Dans les archives, je ne connais pas d’exemple comparable à un tel appel au génocide de masse. Et cela a été mis en œuvre par un bombardement très intensif du Cambodge. Nous n’en savons pas grand-chose, car nous n’enquêtons pas sur nos propres crimes. Mais Taylor Owen et Ben Kiernan, deux historiens spécialistes du Cambodge, l’ont décrit. Il y a aussi notre rôle dans le renversement du gouvernement de Salvador Allende au Chili et l’instauration d’une dictature vicieuse dans ce pays, et ainsi de suite. Nous savons donc comment traiter nos criminels de guerre.

Pourtant, Thomas Friedman n’arrive pas à imaginer qu’il existe d’autres choses comme l’Ukraine. Et ce qu’il a écrit n’a pas fait de remous, ce qui veut dire que c’est considéré comme tout à fait raisonnable. On peut difficilement parler de sélectivité. C’est plus qu’étonnant. Donc, oui, l’indignation morale est parfaitement justifiée. C’est bien que les Américains commencent enfin à montrer de l’indignation à propos de crimes de guerre majeurs… commis par quelqu’un d’autre.

Barsamian : J’ai une petite devinette pour vous. C’est en deux parties. L’armée russe est inepte et incompétente. Ses soldats ont le moral très bas et sont mal dirigés. Son économie est comparable à celle de l’Italie et de l’Espagne. C’est la première partie de la devinette . L’autre partie, c’est que la Russie est un colosse militaire qui menace de nous submerger. Donc, nous avons besoin de plus d’armes. Élargissons l’OTAN. Comment conciliez-vous ces deux pensées contradictoires ?

Chomsky : Ces deux pensées constituent la norme partout en Occident. Je viens d’avoir une longue interview en Suède sur leurs projets d’adhésion à l’OTAN. J’ai fait remarquer que les dirigeants suédois nourrissent deux idées contradictoires, les deux que vous avez mentionnées. La première consiste à se réjouir du fait que la Russie a prouvé qu’elle était un tigre de papier incapable de conquérir des villes situées à quelques kilomètres de sa frontière et défendues par une armée essentiellement composée de citoyens. Donc, ils sont complètement incompétents sur le plan militaire. L’autre idée est qu’ils sont prêts à conquérir l’Occident et à nous détruire.

George Orwell avait un nom pour ça. Il appelait ça la double pensée, la capacité d’avoir deux idées contradictoires dans son esprit et de les croire toutes les deux. Orwell pensait à tort que c’était quelque chose que l’on ne pouvait trouver que dans l’État ultra-totalitaire dont il faisait la satire dans « 1984 ». Il avait tort. C’est possible dans les sociétés démocratiques libres. Nous en voyons un exemple dramatique en ce moment même. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois.

Cette double pensée est notamment caractéristique de la pensée de la guerre froide. Il faut remonter au principal document de la guerre froide de cette époque, le NSC-68 de 1950. Si vous l’examinez attentivement, il montre que l’Europe seule, sans compter les États-Unis, était militairement à égalité avec la Russie. Pourtant, nous avions encore besoin d’un énorme programme de réarmement pour contrer le projet de conquête mondiale du Kremlin.

C’est consigné dans un document, c’était une approche consciente. Dean Acheson, l’un des auteurs, a déclaré plus tard qu’il était nécessaire selon ses propres mots, d’être « plus clair que la vérité » afin de matraquer les esprits au sein du gouvernement. Nous voulons faire passer cet énorme budget militaire, alors nous devons être « plus clairs que la vérité » en inventant un État esclavagiste sur le point de conquérir le monde. Ce type de pensée a traversé toute la guerre froide. Je pourrais vous donner de nombreux autres exemples, mais nous le constatons à nouveau aujourd’hui de manière assez spectaculaire. Et la façon dont vous le dites est tout à fait correcte : ces deux idées sont en train de consumer l’Occident.

Barsamian : Il est également intéressant de noter que le diplomate George Kennan a prévu le danger que représente le déplacement des frontières de l’OTAN vers l’est dans une carte blanche très prémonitoire parue dans le New York Times en 1997.

Chomsky : Kennan s’était également opposé à la NSC-68. En fait, il avait été le directeur du Policy Planning Staff du département d’État. Il a été mis à la porte et remplacé par Paul Nitze. Il était considéré comme trop doux pour un monde aussi dur. C’était pourtant un faucon, radicalement anticommuniste, assez brutal lui-même à l’égard des positions américaines. Mais il s’est rendu compte que la confrontation militaire avec la Russie n’avait aucun sens.

Kennan pensait que la Russie finirait par s’effondrer à cause de ses contradictions internes, ce qui s’est avéré exact. Mais il a été considéré comme une colombe tout au long de son parcours. En 1952, il s’est montré favorable à l’unification de l’Allemagne en dehors de l’alliance militaire de l’OTAN. C’était également la proposition du dirigeant soviétique Joseph Staline. Kennan était alors ambassadeur en Union soviétique et un spécialiste de la Russie.

L’initiative venait de Staline, la proposition de Kennan.  Certains Européens l’ont soutenue. Cela aurait mis fin à la guerre froide. Cela aurait débouché sur une Allemagne neutralisée, non-militarisée et ne faisant partie d’aucun bloc militaire. Mais la proposition a été presque totalement ignorée à Washington.

Un spécialiste de la politique étrangère, un homme respecté, James Warburg, a écrit un livre à ce sujet. Il vaut la peine d’être lu. Ça s’appelle « Germany: Key to Place ». Il y insistait pour que cette idée soit prise au sérieux, mais il avait été méprisé, ignoré, ridiculisé. Je l’ai mentionné plusieurs fois et on m’a traité de fou, moi aussi. Comment aurait-on pu faire confiance à Staline ? Eh bien, les archives sont sorties. Il s’avère qu’il était apparemment sérieux. Vous lisez maintenant les principaux historiens de la guerre froide, des gens comme Melvin Leffler. Et ils reconnaissent qu’il y avait une réelle opportunité pour un règlement pacifique à l’époque, une opportunité qui a été écartée au profit de la militarisation et d’une énorme expansion du budget militaire.

Passons maintenant au gouvernement Kennedy. Lorsque John Kennedy est entré en fonction, Nikita Khrouchtchev, dirigeant russe de l’époque, a fait une offre très importante pour procéder à des réductions mutuelles et à grande échelle des armes militaires offensives. Cela aurait débouché sur un fort apaisement des tensions. Les États-Unis étaient alors très en avance sur le plan militaire. Khrouchtchev voulait s’orienter vers le développement économique de la Russie et comprenait que cela était impossible dans le contexte d’une confrontation militaire avec un adversaire beaucoup plus riche. Il a donc d’abord fait cette offre au président Dwight Eisenhower, qui n’y a pas prêté attention. Elle a ensuite été proposée à Kennedy. Et même s’il savait que les États-Unis avaient déjà une fameuse longueur d’avance, son gouvernement a répondu par ce qui constitue le plus grand renforcement de la force militaire jamais vu dans l’Histoire en temps de paix.

Les États-Unis ont inventé cette histoire de « fossé de missiles » qu’il fallait combler. La Russie était soi-disant sur le point de nous écraser avec son avantage en matière de missiles. La Russie avait peut-être quatre missiles exposés sur une base aérienne quelque part.

Vous pouvez continuer encore et encore comme ça. La sécurité de la population n’est tout simplement pas une préoccupation des décideurs politiques. La sécurité des privilégiés, des riches, des entreprises, des fabricants d’armes, oui, mais pas celle du reste d’entre nous. Cette double pensée est constante, parfois consciente, parfois non. C’est exactement ce que décrivait Orwell, nous avons un hypertotalitarisme dans une société libre.

Barsamian : Dans un article de Truthout, vous citez le discours de 1953 d’Eisenhower sur la « Croix de fer ». Qu’y avez-vous trouvé d’intéressant ?

Chomsky : Vous devriez le lire et vous verrez pourquoi c’est intéressant. C’est le meilleur discours qu’il ait jamais prononcé. C’était en 1953, alors qu’il venait de prendre ses fonctions. En gros, ce qu’il a souligné, c’est que la militarisation était une attaque énorme contre notre propre société. Il – ou celui qui a écrit le discours – l’a exprimé avec beaucoup d’éloquence. Un avion à réaction signifie autant d’écoles et d’hôpitaux en moins. Chaque fois que nous augmentons notre budget militaire, nous nous attaquons à nous-mêmes.

Il l’a expliqué en détail, appelant à une baisse du budget militaire. Il avait lui-même un bilan assez terrible, mais à cet égard, il était dans le mille. Et ces mots devraient être gravés dans la mémoire de tous. Récemment, Biden a proposé un énorme budget militaire. Le Congrès l’a étendu au-delà même de ses souhaits, ce qui représente une attaque majeure contre notre société, exactement comme Eisenhower l’a expliqué il y a tant d’années.

Le prétexte? Nous sommes censés devoir nous défendre contre ce tigre de papier, si incompétent militairement qu’il ne peut pas se déplacer de quelques kilomètres au-delà de sa frontière sans s’effondrer. En réalité, avec un budget militaire aussi monstrueux, nous sommes amenés à nous nuire gravement et à mettre le monde entier en danger, nous allons gaspiller des ressources énormes qui seraient plus utiles pour affronter les crises existentielles auxquelles nous sommes confrontés. Pendant ce temps, nous versons l’argent des contribuables dans les poches des producteurs de combustibles fossiles afin qu’ils puissent continuer à détruire le monde le plus rapidement possible. C’est ce à quoi nous assistons avec la vaste expansion de la production de combustibles fossiles et l’augmentation des dépenses militaires. Il y a des gens qui s’en réjouissent. Allez dans les bureaux de direction de Lockheed Martin ou d’ExxonMobil, ils sont en extase. C’est une aubaine pour eux. Ils en tirent même du prestige. À présent, ils sont félicités pour avoir sauvé la civilisation… en détruisant la possibilité de vie sur Terre. Oubliez les peuples du Sud dont nous parlions plus haut. Imaginez des extraterrestres. S’ils existaient, ils penseraient que nous sommes tous complètement fous. Et ils auraient raison.

 

Source originale: ScheerPost

Traduit de l’anglais par GL pour Investig’Action

Photo: jeanbaptisteparis / CC BY-SA 2.0