Nicaragua, une révolution en marche (… malgré Trump)

Il y a un mois, j’étais à Managua dans le cadre de la commémoration des 40 ans de la révolution sandiniste. Je m’attendais à trouver un pays divisé par de nombreux conflits et manifestations, comme l’image qu’en donne la presse et qu’en a une partie de la gauche belge. Il ne m’a pas été facile de concilier cette image préfabriquée avec ce que j’ai vu en visitant librement ce pays pendant plus d’une semaine. La première partie de ce récit est composée de fragments d’une visite inoubliable. Dans la deuxième partie, je donnerai quelques indices pour comprendre la situation actuelle de ce pays.

 

Premier jour: le bus numéro 14 ou 114?

Voulant saluer Guillermo, un ancien militant sandiniste, j’ai quitté l’hôtel sans plan de la ville. Je me suis aventuré dans un bus et, oh grande surprise, les gens vous parlent spontanément. Très communicatifs, ils vous posent sans honte des questions sur votre vie privée. Les vendeurs de glace, d’aiguilles à coudre… font leur réclame dans le bus, d’autres demandent de l’aide pour résoudre un problème. S’ils sont convaincants, les gens leur donnent quelque chose: mais comment savent-ils si c’est vrai ou si on les mène en bateau? C’est un grand mystère. J’ai acheté une carte SIM pour mon GSM, j’ai appelé Guillermo et il m’a demandé de le rejoindre: « Prends le bus QUATORZE ». J’ai attendu un peu et voyant qu’il n’y avait pas de bus 14, j’ai pris le 114 et c’était le bon!  A la question de savoir pourquoi il m’avait dit 14 et non pas 114, son explication a été extraordinaire: « Abréger c’est mieux, parce que dire CENT-quatorze est très fatigant! »

 

Guillermo était accompagné de Bernardo, le responsable politique sandiniste du quartier Sandino Memorial. Nous sommes allés chez lui, une maison pauvre, avec des murs et un toit de zinc; évidemment très chaude sous ce climat tropical. Guillermo est atteint d’emphysème pulmonaire avancé. L’hôpital le soigne, lui administre gratuitement la majorité des médicaments et lui livre des tubes d’oxygène à domicile.

 

Deuxième jour: Hommage aux héros du quartier d’Altagracia

Dans ce quartier de Managua, un hommage était rendu aux habitants morts au cours de la lutte contre la dictature. La manifestation a commencé dans une école, il y avait environ 500 personnes. On a érigé un monolithe en souvenir à l’endroit où ils ont été tués. Parmi eux, le petit Alvaro de 4 ans, mort avec ses parents quand la Garde nationale a criblé de balles leur voiture. A chaque arrêt, un membre de la famille se rappelle d’eux avec des mots simples. 

 

Troisième jour: Visite d’une école et d’un athénée

Au Nicaragua, en plus d’être un lieu d’études, l’école est un centre social très actif. Au début de l’année, chaque élève reçoit un sac à dos avec les fournitures scolaires et les livres. En outre, l’État fournit la nourriture pour que les parents, à tour de rôle, préparent chaque jour le déjeuner des enfants. Les enfants nicaraguayens reçoivent donc gratuitement trois repas à l’école.


Quatrième jour: Célébration de la révolution dans le théâtre Rubén Darío

Un gala avec de nombreux invités internationaux et beaucoup de jeunes, une atmosphère très combative. On dirait que le droit d’auteur n’est pas une spécialité nicaraguayenne. On remplace les paroles des tubes des années 80  par des textes révolutionnaires, et voilà que tout le monde chante avec entrain! En quittant le théâtre,dans les rues, les habitants célèbrent déjà la grande manifestation qui aura lieu le lendemain. Il faut s’imaginer que l’atmosphère était semblable à celle du match Belgique-France lors de la dernière Coupe du Monde.

 

Cinquième jour: La célébration de l’anniversaire de la révolution, le 19 juillet 1979

L’agitation était visible à l’hôtel. Des responsables nicaraguayens courraient dans tous les sens et saluaient bruyamment les nouveaux arrivants. Répartis dans plusieurs bus et des dizaines de fourgonnettes, le groupe des invités se rendit à la place de la Révolution. Sur l’autoroute, un spectacle incroyable s’offrit à moi: une centaine de motards, avec toute la famille sur la moto, arborant des drapeaux, précédaient des dizaines et des dizaines de véhicules privés remplis de personnes, qui à leur tour étaient suivis par des bus  tellement remplis qu’il y avait des personnes assises sur le toit. Des caravanes comme celle-ci se succédaient pour n’en former qu’une seule impressionnante de monde. 

 

Quand nous sommes montés sur scène, nous avons eu un choc: un demi-million de personnes chantaient en même temps: une marée humaine, compacte et heureuse; de loin, ils agitaient leurs mains pour saluer. Des heures et des heures de discours, de musique et les gens restaient sur place, avec des bébés dans les bras, des enfants sur les épaules. Un militantisme qui pourrait être importé en Belgique! La vérité, c’est que là-bas, les gens s’approprient cette révolution et la défendent avec conviction, elle incarne de nombreuses souffrances et d’aspirations satisfaites. En voyant ces gens, la conclusion est évidente: les États-Unis et leurs alliés locaux n’ont gagné que dans les médias. Au Nicaragua, la situation est très différente de celle imaginée par la RTBF ou par la gauche européenne critique de ce processus.

 

Partie II: Un peu d’histoire pour comprendre ce qui se passe au Nicaragua…

Les sandinistes ont triomphé le 19 juillet 1979 et ont perdu les élections de 1990 parce que le pays avait été détruit par la guerre financée par Reagan. Le chantage était le suivant: si le « Front sandiniste de Libération nationale » FSLN était réélu, la guerre continuerait. Daniel Ortega a accepté le résultat du scrutin, même si les conditions de cette victoire étaient plus que discutables. Pendant 17 ans, le sandinisme est resté dans l’opposition et les gouvernements néolibéraux ont détruit des conquêtes sociales et privatisé d’importants secteurs de l’État, ce qui a amené l’électorat à réagir.

 

En 2007, le commandant Daniel Ortega est à nouveau investi en tant que président. Le gouvernement doit relancer l’économie et pour ce faire, s’allie aux secteurs de la bourgeoisie nationale productive. Le Nicaragua est un pays très faible sur le plan économique. Sans l’alliance avec les hommes d’affaires locaux, il aurait dû s’allier aux multinationales. Cette alliance a permis à de nombreux entrepreneurs de faire de bonnes affaires et, globalement, l’économie en a bénéficié. En Europe, certains secteurs critiquent cette orientation, mais oublient qu’outre la redistribution de la richesse, une révolution populaire doit développer les forces productives. Ni le FMI, ni la Banque Mondiale n’allaient faciliter la tâche. Le Nicaragua, avec un PIB par personne 8 fois inférieur à celui de la Belgique, avec l’hostilité occidentale, détruit par deux guerres, a fait des concessions qui auront sans aucun doute un impact, même sur le FSLN lui-même.

 

En 1995, le « Mouvement de renouveau sandiniste » MRS avait été créé. Il regroupe d’anciens commandants critiques. Au départ d’orientation social-démocrate, ils finiront par s’allier aux États-Unis, devenant un des vecteurs de la violence lors des manifestations de l’année passée. Depuis sa création, le MRS n’a su capter un soutien significatif ni au sein du Front, ni sur le plan électoral. Sergio Ramírez a obtenu 0,44% en tant que candidat à la présidence en 1996.

 

Que s’est-il passé le 18 avril 2018?

Au cours de ces 17 années, les gouvernements néolibéraux ont détruit des services publics, notamment le système des pensions qui se retrouve sous-financé. Sa restructuration a été négociée entre le gouvernement, le grand patronat et les syndicats; mais cette réforme a été rejetée par la population. Les manifestations ont conduit à des affrontements; les incidents ont augmenté et se sont étendus à d’autres villes. Cinq jours plus tard, le 23 avril, le gouvernement a annulé la réforme et une partie des manifestants est rentrée chez elle. 

 

Mais à ce moment, le mouvement avait changé de nature et se concentrait dans les universités. Au fil du temps, il s’est transformé en une insurrection de la bourgeoisie, avec une violence extrême, incluant l’utilisation de mortiers artisanaux et d’armes de guerre; le viol et l’assassinat par le feu de 23 personnes considérées comme des sandinistes. Toutes ces images seront postés sur Facebook. Durant toute la guerre de libération, il n’y avait jamais eu d’attaque contre les familles des Somocistes, ni de profanation de corps; ceci est sans précédent dans l’histoire du Nicaragua.

 

Le traitement informatif partiel des événements au Nicaragua ressemble au traitement que la presse occidentale donne à propos des manifestations à Hong Kong ou à celles de la place Maidan en Ukraine. Lorsqu’un mouvement change de nature, sous l’influence des médias, en Europe, certains progressistes tombent dans le panneau croyant qu’il s’agit d’un mouvement démocratique et prennent leur défense. Dans une sorte de crise de folie contagieuse, des amis d’un passé progressiste, tout à fait honorable, vont protester en faveur d’un coup d’Etat télécommandé par Washington. 

 

La manipulation des médias

 

Des choses qui ne cadrent pas. Un matin, au journal de la RTBF, on annonce que le père belge d’une étudiante nicaraguayenne détenue pense que sa fille est en train d’être torturée par des paramilitaires qui l’auraient enlevée. Plus tard, sur YouTube, on peut voir les policiers en uniforme, exécutant le mandat d’un juge, et le plus pathétique -la jeune fille, présentée à la presse qui riait et plaisantait.

 

Parmi les conséquences, des dommages moraux et psychologiques. D’une part, les gens ne se sont pas remis des images de tant d’innocents torturés et humiliés publiquement, d’autre part, ces manifestations ont eu de fortes répercussions sur l’économie et des infrastructures publiques ont été détruites dans les affrontements.

Mais il reste un doute: pourquoi l’alliance entre les grands patrons et le gouvernement a-t-elle été rompue alors qu’ils bénéficient de cette politique économique ? Ils y ont été contraints par Trump, à travers la menace de sanctions économiques. Contre leurs propres intérêts, ils ont dû rompre avec le Nicaragua et s’allier au coup d’État.

 

Conclusion: Malgré ces événements tragiques, le Nicaragua reste un pays aimable, le plus stable et le plus sûr de la région, avec une croissance économique supérieure à la moyenne de l’Amérique latine et des Caraïbes. Cette tentative de coup d’État est une répétition de ce que les États-Unis font au Venezuela : financer une opposition putschiste, déstabiliser  l’économie pour créer le chaos. Au Venezuela comme au Nicaragua, leurs plans échouent grâce à la ténacité et à la créativité dont font preuve le peuple et les forces de gauche. 

 

Cette crise a, en fait,eu l’effet inverse de celui attendu par les États-Unis: le sandinisme en a été revitalisé, réveillé, évitant le triomphe de la contre-révolution. Actuellement, son économie vise à renforcer le secteur qui produit le plus d’emplois: les petites et moyennes entreprises. À moyen terme, la construction du canal interocéanique – qui dépassera celui de Panama – fera du Nicaragua un pays moderne, développé mais toujours avec un modèle socialiste spécifique, national et participatif.

 

Source: Le Drapeau Rouge