Nicaragua : du terrorisme considéré comme l’art de manifester

Depuis deux mois, le Nicaragua traverse une crise politique majeure, nourrie par des affrontements entre les forces de l’ordre et un mouvement insurrectionnel. Les organisations humanitaires font état d’un bilan terrifiant qui approche les 200 morts. Cette violence compromettant les tentatives de négociations politiques, il convient de comprendre qui a intérêt à paralyser ce pays d’Amérique centrale. Quelles sont les motivations des manifestants et des forces d’opposition ? Le gouvernement nicaraguayen est-il le symbole de la tyrannie absolue comme l’affirment certains ?

 

 

C’est un projet de réforme des retraites qui a mis le feu aux poudres. Pour éviter de privatiser la sécurité sociale comme le recommande le FMI, le gouvernement souhaitait augmenter les cotisations, tant pour les travailleurs que pour les employeurs. Confronté à une levée de boucliers, le gouvernement a fait machine arrière et a retiré son projet de réforme. Mais les manifestations se sont poursuivies, sans qu’on puisse comprendre quel était leur objectif.

Afin d’arrêter le cycle de violence, les porte-paroles du gouvernement ont appelé les mécontents à participer à des commissions pour la paix. Ils ont insisté sur leur volonté d’écouter les diverses revendications et de favoriser l’expression de l’opposition politique. C’était peine perdue. Les appels au dialogue émanant du gouvernement ont été boudés. Ils ont même été perçus comme des aveux de faiblesse, galvanisant les jeunes manifestants du mouvement M-19. Dépourvu de programme, ce mouvement appelle tout bonnement à renverser la “dictature” accusée d’être à l’origine de la “répression”. Par ailleurs, les médias internationaux se sont alignés sans réserve sur ces manifestants, considérés comme la quintessence de la société civile, malgré leur nihilisme et leur jusqu’au-boutisme. Mais l’attitude du M-19 pose question. En refusant toute solution politique et en promouvant la violence, le mouvement offre un prétexte idéal aux adeptes du “changement de régime” et du “chaos constructif” déjà appliqués dans des pays comme la Libye, l’Irak ou l’Ukraine.

Le 14 juin, l’opération du M-19 consistant à déployer des “tranques” (barricades) dans certains quartiers de la capitale Managua, ainsi que dans des villes proches comme Masaya ou Granada, a été appuyée par une “grève nationale” de 24 heures. Cette grève était convoquée par la COSEP, la principale organisation patronale. Eh oui, au Nicaragua, ce sont les patrons qui appellent à faire grève ! Le monde à l’envers ? Toujours est-il que le mouvement n’a pas été suivi par la majorité des travailleurs, ni par les petites et moyennes entreprises. Mais il a permis d’évaluer le rapport de force et de maintenir la pression jusqu’à la phase suivante. Le 16 juin, jour où le dialogue de paix entre l’opposition et le gouvernement devait être relancé, un nouvel épisode d’une extrême violence a fait la une des médias internationaux.

 

 

La macabre incendie de la maison des Velasquez

 

 

D’abord, les faits. Le 16 juin, un groupe de personnes encagoulées a incendié un bâtiment de Managua à l’aide de cocktails Molotov, provoquant la mort de six morts dont un enfant de 2 ans et un bébé de cinq mois. Un magasin de matelas occupait le rez-de-chaussée du bâtiment tandis que le propriétaire et sa famille résidaient au premier étage. Des voisins ont indiqué avoir vu les malfrats encagoulés jeter leurs cocktails sur le bâtiment, et affirmé que des tireurs auraient empêché que la famille puisse s’enfuir. La thèse accidentelle était donc immédiatement écartée.

Mais des médias privés comme Televisa ou BBC se sont aussitôt emparés de l’affaire pour imputer le crime aux autorités. Selon leurs informations, des paramilitaires à la solde du gouvernement voulaient utiliser le toit du bâtiment pour poster des snipers ; essuyant un refus du propriétaire, les paramilitaires l’auraient enfermé dans sa résidence avec sa famille avant d’y bouter le feu. C’est la même thèse défendue par Centre Nicaraguayen des droits de l’Homme (CENIDH), qui a pointé du doigt “leur complicité avec la police nationale”. Pour d’autres gouvernements, cette thèse paraîtrait simpliste, invraisemblable et irrationnelle. Qui aurait défendu l’idée que le gouvernement britannique était derrière l’incendie de la tour Grenfell par exemple ? Mais dans le cas du Nicaragua, la thèse de la complicité voire de la responsabilité du gouvernement est avancée en toute normalité.

Pour accréditer son récit, la BBC s’est servie du témoignage de la seule survivante de la famille : “Des encagoulés sont venus, accompagnés de membres de la police. Ils ont enfermé neuf personnes dans une chambre du deuxième étage et nous ont brûlés vifs.” Selon le même témoignage, les délinquants portaient “des mortiers, des armes, et des bombes Molotov”. On ne peut que respecter le deuil de la survivante. Mais on ne peut pas écarter que sous le choc, et en appelant à la justice divine, elle ait éprouvé le besoin de trouver un coupable immédiat. C’est pourquoi on ne peut pas non plus exclure que son témoignage ait subi une quelconque influence, de façon à canaliser sa colère et à l’instrumentaliser politiquement. Pour prétendre s’approcher de la vérité, il est nécessaire de rechercher des informations supplémentaires et de les croiser avec d’autres témoignages et documents.

Le problème, c’est que les observateurs sont confrontés à une véritable guerre des images. Filmée depuis le balcon de la maison incendiée, une vidéo amateur a été relayée sur les réseaux sociaux dans la foulée. Elle vise à conforter la thèse de la participation des forces de police et d’organisations para-policières. Filmée par le fils aîné de la famille, Alfredo Pavon, l’une des victimes de l’incendie, cette vidéo est certes intéressante. Mais on n’y voit qu’un convoi de cinq fourgonnettes policières s’arrêtant près de la maison après une course-poursuite à moto, puis effectuer quelques tirs d’intimidation et procéder à l’arrestation d’un jeune motard. Difficile d’en faire une preuve. Ce document est néanmoins utilisé pour semer le doute, voire pour désigner les autorités comme responsables du crime. Largement partagée par les médias au lendemain du crime, la vidéo continue à circuler en boucle et à alimenter les commentaires de haine…

Or, en réalité la diffusion de ces images a été sortie de son contexte : l’enregistrement a été fait le 21 avril, c’est-à-dire au tout début de cette crise. Ce qu’il révèle surtout, c’est que cette zone précise avait été le théâtre d’affrontements entre les deux camps depuis le début de la crise. Cela correspond à des informations transmises par des citoyens nicaraguayens, qui indiquent que le quartier Carlos Marx est contrôlé par l’opposition. En effet, il est difficile de croire, comme l’affirme l’opposition, que des forces policières aient quadrillé le même quartier pendant deux mois, sans être en mesure d’étouffer le mouvement de contestation jusqu’au 16 juin, date où ils auraient enfin décidé d’utiliser le toit de la famille Velasquez pour y placer des snipers. Et ce n’est pas tout. Selon cette même version, faute d’avoir obtenu l’accord de la famille, les autorités auraient agi d’une manière brutale en mettant le feu à la maison, sans calculer que cela provoquerait un regain des tensions au lieu de les calmer.

Pas vraiment intimidés face au crime dans la maison des Velasquez, quatre membres du M-19 étaient présents sur les lieux le jour même, afin d’enregistrer une vidéo où ils accusent le gouvernement de “terrorisme d’État” et appellent à soutenir leur mouvement. Ils profitent pour envoyer un message à la table de dialogue : “Nous n’allons pas enlever les barricades. Elles sont dans nos mains et dans celles du peuple, et nous n’allons pas les enlever. Je veux que vous le sachiez : si le peuple ne s’unit pas, cela va finir par de nouveaux massacres comme celui-ci”. Mais leurs accusations, portées par certains médias et internautes sur les réseaux sociaux, ont-elles fait l’objet d’une véritable enquête rassemblant suffisamment d’éléments ?

 

 

Des représailles contre le droit au travail ?

 

 

Journaliste à TeleSur, Madelein Garcia rapporte une toute autre version : les responsables de l’incendie seraient des “délinquants recrutés par l’opposition”, des “encagoulés qui ont attaqué à coups de mortier et de cocktails Molotov la maison familiale, après avoir lu dans un média que des snipers de la police s’y cachaient.” Garcia explique que selon une amie de la famille, “les encagoulés ont demandé des matelas, le propriétaire a refusé et c’est alors qu’ils ont brûlé la maison par vengeance.”

D’ailleurs, une capture d’écran troublante du mouvement 19 a été relayée via les réseaux sociaux, où l’on observe plusieurs photos du propriétaire des locaux, le père de famille Velasquez Pavon, accompagnées de menaces explicites à son encontre. Le document daterait de 2 jours avant l’incendie, c’est-à-dire au moment de la grève organisée par la COSEP. Le commentaire indique qu’il n’avait pas respecté la consigne de grève, préférant continuer à travailler. Aux yeux de ses agresseurs, cela aurait suffi pour le rendre automatiquement suspect de sympathie envers le gouvernement. Le M-19 aurait donc relayé l’identité et l’adresse de l’une des futures victimes, menaçant de “faire disparaître ces “infiltrés” du sandinisme qui “refusent de faire la grève en faisant mine de soutenir le peuple”.

Depuis la diffusion de ce document– dont nous n’avons pu vérifier l’authenticité-, il semblerait que le texte ainsi que les photos aient été effacés du compte, les administrateurs du groupe expliquant qu’il s’agirait d’un faux. Explication qui n’a pas convaincu tout le monde : certains se rappellent avoir vu ces photos avant le jour de l’incendie; d’autres soulignent le fait que la zone était sous le contrôle de l’opposition, notamment par le biais des “tranques” (barricades).

Qui croire ? Nous ne disposons que des vidéos amateurs publiées par Velasquez Pavon sur son compte Facebook ces derniers mois. Il y présente fièrement son atelier de confection de matelas et affirme travailler sans répit. Le petit patron Velasquez Pavon aurait-il été la cible de l’opposition ou des forces paramilitaires ? Deux jours après la grève patronale, y aurait-il eu de représailles contre le droit au travail du peuple nicaraguayen ? Les morts ne parlant pas, il est difficile de répondre à ces questions. Mais le respect pour les victimes exige une véritable enquête indépendante, ce qui est incompatible avec l’instrumentalisation politique et médiatique.

 

 

Qui veut la peau des sandinistes ?

 

 

Sans qu’ils éveillent la même indignation des médias, d’autres assassinats et attaques ont clairement ciblé des citoyens et des bâtiments assimilés au sandinisme.

Le même jour où a eu lieu l’incendie de la maison des Velasquez, un local de pompes funèbres situé à quelques mètres de la maison a été également saccagé et incendié.

Toujours à proximité du lieu des faits, deux hommes ont été repérés dans la rue en train de démonter les barricades de l’opposition. Ils ont été assassinés par balles sur le champ. Les tueurs ont aspergé l’un des cadavres d’essence et y ont mis le feu. Avant de quitter les lieux, ils ont mis des objets sur le corps brûlé pour créer une macabre mise en scène. Il s’agissait de Francisco Aráuz Pineda, issu d’une famille historique de la Révolution sandiniste.

Voici une séquence non exhaustive d’actions violentes qui ont eu lieu en à peine trois semaines :

 

– Le 28 mai, l’immeuble du Ministère public à Masaya a été l’objet d’un incendie criminel, tandis que la police dénonçait une attaque contre ses bureaux.

-Le 29 mai, des manifestants ont mis le feu aux bureaux de Tu Nueva Radio Ya, considéré comme un média pro-gouvernemental.

-Le 31 mai, ce sont les locaux de Caruna, une coopérative de services financiers, qui ont été incendiés.

-Le 9 juin, ce fut le tour de Radio Nicaragua, détruite sous les flammes. Ce même jour, un jeune militant sandiniste décéda lors d’un accident de moto en essayant d’esquiver un piège dans une barricade à San José de Jinotepe, Carazo.

-Le 12 juin, un gang a pris en otage et torturé brutalement 3 travailleurs au collège San José de Jinotepe. Dans le contexte des affrontements, 2 militants sandinistes historiques ont été assassinés. Aussi, ce jour-là, la maison du maire a été saccagée et incendiée.

-Le 13 juin, un autre groupe a séquestré et torturé de manière brutale Leonel Morales, un leader de l’Union Nationale des Étudiants du Nicaragua (UNEN). Les médecins urgentistes de l’Hôpital Bautista ont soigné des blessures graves provoquées par une balle logée dans l’abdomen du jeune homme, qui indiqueraient une claire volonté de tuer. Les auteurs de cette agression proviendraient des environs de l’Université Polytechnique de Managua.

-Le 15 juin, au lendemain de la grève patronale, l’avocat et militant sandiniste Marlon Medina Tobal a été assassiné par balles pendant qu’il se promenait à côté d’une barricade dans la ville de Leon. Le même jour, des manifestants armés de mortiers ont été observés dans ville de Jinotepe.

-Le 18 juin, des délinquants ont lancé un pneu en flammes à l’intérieur de la maison de Rosa Argentina Solís, une dirigeante communale âgée de 60 ans…pour avoir soutenu “totalement le gouvernement du président constitutionnel Daniel Ortega” et rappelé qu’il avait “remporté les élections par une majorité de voix”. Le même jour, la maison de la mère du député sandiniste José Ramón Sarria Morales a été l’objet d’un incendie provoqué. Ensuite, neuf membres de sa famille ont été séquestrés et torturés.

-Le 18 juin le militant sandiniste Yosep Joel Mendoza Sequeira, habitant du quartier Simón Bolivar Matagalpa a été séquestré et sauvagement torturé. Le même jour, une vidéo a été relayée via les réseaux sociaux, où une jeune femme accusé de sympathie avec le gouvernement est humiliée et torturée pendant un interrogatoire.

-Le 21 juin, après avoir été séquestré par des barricadiers à Zaragoza, Stiaba, un jeune militant des jeunesses sandinistes appelé Sander Bonilla a été sauvagement torturé sous le regard impassible d’un prêtre.

-Le 22 juin un groupe anti-sandiniste a tiré sur la maison de l’institutrice Mayra Garmendia, à Jinotega, puis ils ont brûlé le bâtiment où se trouvait sa famille, qui a pu s’échapper.

 

Les ressemblances avec les crimes perpétrés au Venezuela par l’opposition anti-chaviste il y a un an suggèrent que cette vague de violence est avant tout motivée par une profonde haine idéologique dépassant le cadre d’une délinquance banale.

 

 

Quand les morts ressuscitent

 

 

À ces agressions brutales qui parlent d’elles mêmes, on peut rajouter la confusion entretenue par les manifestants eux-mêmes avec la complicité des médias privés.

 

Ainsi, le 23 avril, au tout début des manifestations, des motards portant des cocktails Molotov tirèrent à bout portant sur Roberto Carlos Garcia Paladino, un homme de 40 ans qui décéda sur le champ. Sa mère, Janeth Garcia, a dénoncé le fait que l’opposition a utilisé son image en le faisant passer pour un étudiant victime de la répression. “Ils sont en train de battre pavillon avec son image, comme s’il s’agissait d’un drapeau de lutte. Mais il n’était pas un étudiant, vous pouvez le vérifier sans problème”.

Le 4 mai, une vidéo avec le témoignage de José Daniel García est diffusée. Il y dénonce l’utilisation de sa propre photo dans une manifestation, faisant croire qu’il avait été tué lors des affrontements. Alerté par sa mère, García exige que sa photo soit retirée. Selon lui, cette “manipulation a pour but de tromper le peuple”. Des cas similaires où les morts ressuscitent ont été repérés :

Le 13 mai, un militant du Frente Sandinista, Heriberto Rodríguez, a été assassiné d’une balle dans la tête, à proximité d’un cinéma à Masaya. Les médias privés expliquent qu’il a été assassiné pendant une manifestation, le présentant comme un martyr de la lutte anti-gouvernementale, tandis que le média La Voz du Sandinisme affirme qu’il a été tué par les bandes de délinquants alliées à la droite.

Le 16 mai, un groupe de manifestants situés à proximité du centre commercial Metrocentro à Managua, a fait tomber une installation artistique en métal, intitulée “l’arbre de la vie”. Après l’avoir démolie, ils sont montés dessus. Le cinéaste d’origine guatémaltèque Eduardo Spiegler, qui se trouvait sur les lieux, a été écrasé par le poids de la construction métallique et est décédé sur place. Sa photo sera utilisée pour faire croire qu’il s’agissait d’un étudiant victime de la répression, ce que certains dénonceront comme étant de la manipulation.

Le 30 mai la famille de Mario Alberto Medina, âgé de 18 ans et décédé en septembre 2017, condamnent les “actions sans scrupule des gens qui sont en train d’utiliser les photographies du jeune homme afin de les rajouter à la liste de morts”.

D’autres personnes ont découvert également la présence de leur nom ou photo dans une liste de morts revendiquée par les manifestants : Christomar Baltodano, Karla Sotelo, Marlon Josué Martínez, Marlon José Dávila, William Daniel González…Comme au Venezuela en 2014, le public a été intoxiqué par une campagne massive de fausses nouvelles via les réseaux sociaux.

 

 

Des observateurs du “bon côté” de la barricade

 

 

Si l’on veut élargir la perspective, à défaut de pouvoir exposer l’histoire en longueur, il est nécessaire de revenir à la chronologie des faits. Le 15 juin, le dialogue de paix sous médiation de l’Église catholique venait de reprendre son travail après que les discussions aient été interrompues depuis le 23 mai. Le nouvel agenda conclu entre le gouvernement et l’opposition renouvelait l’autorisation accordée à une liste d’organismes internationaux de participer à des missions d’observation dans le pays, afin d’identifier tous les meurtres et actes de violence ainsi que leurs responsables, avec un plan intégral de soin aux victimes pour aboutir à une justice effective”. Parmi eux figuraient des observateurs de la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH), ainsi que l’UE.

Organisme dépendant de l’Organisation des États Américains (alignée sur Washington), la CIDH avait déjà réalisé une mission entre le 17 et le 21 mai. Puis, elle a continué à émettre des communiqués, dont le dernier coïncidait avec le jour de la grève. Son bilan attribuait au gouvernement de Daniel Ortega la responsabilité centrale dans cette crise, tout en reconnaissant la présence de groupes armés avec “des mortiers artisanaux remplis de poudre” dans les rangs des manifestants. La formulation est peu éloquente : le lecteur du communiqué ne risque pas d’imaginer les scènes d’horreur dont ces groupes ont été responsables. Le 14 juin, le ministère des affaires étrangères nicaraguayen répondait par une lettre que le travail de la CIDH n’avait toujours pas pris en compte les “preuves des crimes atroces, traitements cruels et dégradants, séquestrations et autres faits de violence commis contre la population – et notamment contre des fonctionnaires publiques et des personnes notoirement connus comme étant des sandinistes”. Compte tenu du regard biaisé dont on l’accuse, l’autorisation de visiter les lieux que le gouvernement Ortega a accordée à la CIDH le prochain 26 juin, doit être considérée comme une concession dans le cadre des négociations de paix entre les deux parties. D’autant plus que des institutions comme Amnesty International ont clairement prouvé qu’elles se situent de l’autre côté de la barricade, faisant la sourde oreille aux témoignages qui dérangent le récit dominant.

La prudence est donc de mise. Si l’on retient l’hypothèse d’un mobile politique derrière le crime effrayant de la maison des Velasquez, l’arrivée des enquêteurs de la CIDH aurait pu constituer une motivation spéciale, afin d’attirer l’attention de l’opinion publique internationale. Quoiqu’il en soit, cela ne tarda pas à se produire. D’abord, le 18 juin l’Alliance Civique, le mouvement de l’opposition politique engagé dans le dialogue avec le gouvernement, a annoncé son abandon de la table des pourparlers et exigé la présence d’observateurs externes. Les réactions furent immédiates, notamment celle du représentant de l’OEA Luis Almagro et de la CIDH… et enfin l’incontournable communiqué de la porte-parole du Département d’État US Heather Nauert, condamnant ”l’actuelle violence commanditée par le gouvernement, en incluant l’attaque du 16 juin contre la résidence et le commerce d’une famille…” Nauert recommande au gouvernement de poursuivre selon les points prévus dans l’agenda de paix, avec notamment la visite prévue des observateurs de la CIDH. Sa conclusion est significative : les États-Unis “prennent acte de l’appel général des Nicaraguayens en faveur de nouvelles élections présidentielles” et “considèrent que les élections seraient une façon constructive d’avancer” !

Cette déclaration contient une menace à peine voilée; c’est une ingérence à la souveraineté du Nicaragua dont il s’agit. Elle s’appuie sur un nouveau rapport de forces, à partir de la séquence de la mi-juin – la grève et l’accord de paix, mis à mal par les nouvelles violences du week-end, qui a eu pour effet l’abandon de la table du dialogue par l’opposition. Nauert remet donc la pression sur le gouvernement Ortega, qui est désormais confronté d’une part à une violence accrue de la rue et au manque de dialogue avec l’opposition politique, et d’autre part à l’arrivée des missions d’observation – qui ont probablement déjà décidé d’avance la conclusion de leur rapport.

 

 

Le “Regime change” serait-il une affaire du passé ?

 

 

À moins d’être atteint d’une naïveté galopante, chacun aura pu observer que les États-Unis continuent à considérer l’Amérique Latine comme leur arrière-cour. Car on ne peut pas écarter le rôle joué au Nicaragua par un certain activisme international, qui a pour épicentre le Congrès des États-Unis, où le Nica Act a été approuvé en novembre dernier. Sous l’initiative de Ros-Lehtinen, une élue anti-castriste d’origine cubaine membre du parti républicain, cette loi a pour but d’étouffer l’économie nicaraguayenne, bloquant les prêts internationaux. Le motif ? “les violations des droits humains, la régression de la démocratie au Nicaragua, et le démantèlement du système d’élections libres dans ce pays”.

Quand les États-Unis se présentent comme les défenseurs des droits de l’homme et les champions de la démocratie au monde, il convient de ne pas oublier que ces dernières années les organismes de “promotion de la démocratie” tels que l’USAID ou la NED ont arrosé de dollars les mouvements d’opposition (soutien que les manifestants ne cachent d’ailleurs pas). Simultanément, le sénateur Marco Rubio a proposé d’utiliser le Magnitsky Act comme une arme de sanctions financières à l’encontre du vice-président de l’entreprise mixte Albanisa. Quel objectif Rubio visait-il ? “Non seulement soutenir le désir de nouvelles élections le plus rapidement possible pour changer de gouvernement, mais aussi changer de constitution, parce qu’un nouveau gouvernement sur la base de la corruption et de la dictature, c’est plus ou moins la même chose”. Aider à renverser le gouvernement élu par le peuple nicaraguayen n’est pas suffisant, il faut donc écrire directement une nouvelle constitution à sa place, pour éviter à ces latinos de revenir aux mauvaises habitudes !

Tous ces mécanismes de déstabilisation répondent aux différentes phases d’une véritable guerre hybride. Selon la vision des stratèges néoconservateurs, le “chaos constructif” est de loin préférable à la perte des espaces d’influence directe d’antan. Si le Nicaragua est à nouveau dans la ligne de mire de l’impérialisme US, les véritables raisons sont surtout économiques.

 

 

Nicaragua, théâtre d’une longue guerre stratégique US

 

 

Dès 1825, la République fédérale d’Amérique centrale, entité politique issue des guerres pour l’indépendance, avait commandé une étude sur la création d’un canal sur la route du Lac Nicaragua. C’était un projet stratégique pour le développement économique et la survie de la jeune république. Mais suite à la création de l’État indépendant du Nicaragua en 1838, la Fédération centraméricaine éclata, entraînant la division en six entités politiques différentes (le Guatemala, le Belize, le Salvador, le Honduras, le Nicaragua et le Costa Rica). C’en était fini du projet d’intégration économique dans la région.

 

 

En revanche, pour les États-Unis, l’éclatement de l’Amérique centrale était fort avantageux d’un point de vue stratégique. En 1846, le gouvernement colombien signa avec les États-Unis le Traité Mallarino-Bidlack, par lequel la Colombie devait assurer la libre circulation dans cette région, où les États-Unis projetaient de créer un canal interocéanique. Suivant la vision du capitaine du Corps des Marines US Alfred Thayer, l’objectif était de mieux contrôler le commerce maritime. Le nouvel accord offrit aux troupes étatsuniennes le prétexte d’intervenir militairement 14 fois sur le territoire du Panama. Ces agressions s’appuyaient sur les bases juridiques du traité. C’est ainsi que les États-Unis eurent un rôle déterminant dans la séparation de la Colombie et du département du Panama, le 3 novembre 1903.

Pour rappel, dès 1823, les États-Unis avaient lancé un avertissement aux puissances européennes qui auraient la tentation de reprendre la main sur les jeunes républiques naissantes. C’était la fameuse Doctrine Monroe : “l’Amérique pour les Américains”. Dans les faits, les États-Unis se gardaient un “droit d’ingérence” sur ses voisins du sud !

En 1850 les États-Unis signèrent un traité similaire avec l’Angleterre, qui depuis 1661 avait établi un protectorat sur la région côtière de Mosquitia, en s’alliant avec le peuple autochtone Mosquito contre les Espagnols. L’accord entre les deux puissances prévoyait le partage du contrôle de la côte et la circulation de marchandises dans le futur canal. Mais en 1860, le Nicaragua signa un autre accord avec l’Angleterre, par lequel elle renonçait formellement au protectorat. À sa place, le Royaume de Mosquitia fut créé, avec une constitution basée sur les lois anglaises. En 1904, Mosquitia fut finalement incorporée au Nicaragua.

Le 6 décembre 1904, au cours du Congrès américain, le président Theodore Roosevelt proclama la doctrine du “Big Stick”, également connue sous le nom de “Corollaire de Roosevelt”. Cette politique étrangère a été pratiquée dans la période comprise entre 1898 et 1934 où, afin de protéger ses intérêts commerciaux, les États-Unis occupèrent plusieurs pays latino-américains, ce qui serait connu comme les “guerres bananières”. William Howard Taft, qui avait été nommé secrétaire à la Guerre dans l’administration du gouvernement Roosevelt, n’hésita pas à recourir à la force dans plusieurs pays. De manière significative, le même Taft fut chargé de superviser la construction du canal de Panama, dont l’inauguration eut finalement lieu en 1914.

Il faut rappeler que le projet initial de la construction du canal de Panama avait d’abord été octroyé par la Colombie à la France grâce à la signature de l’accord Salgar-Wyse. Les travaux, dirigés par Ferdinand de Lesseps, l’ingénieur responsable du canal de Suez en Égypte, commença en 1878 et durèrent dix ans, mais ils furent abandonnés en 1888. L’abandon du projet par les Français conduisit à ce que les États-Unis reprirent l’idée du canal et commandèrent une étude du Congrès américain à la Commission Walker. Enfin, le choix porta sur le Nicaragua et un traité de construction fut signé. Mais ce pays s’opposa à l’octroi d’une route planifiée par les États-Unis, et envisageait la possibilité de l’octroyer à l’Allemagne. En représailles, en août 1912, les États-Unis envoyèrent leurs troupes au Nicaragua. Elles ne repartiraient chez elles qu’après 21 ans d’occupation, transformant le pays en une sorte de protectorat. L’invasion répondait à l’objectif d’éviter qu’un autre pays puisse construire un canal dans la zone. En 1916, le gouvernement d’Adolfo Diaz fraîchement élu avec le soutien bienveillant des marines US, signa avec les États-Unis le Traité Bryan-Chamorro, par lequel ce pays obtenait la concession pour le canal pour une durée de 99 ans et l’autorisation d’installer une base navale.

Le succès du canal de Panama et la longue invasion du Nicaragua par les États-Unis jetèrent l’autre projet de canal aux oubliettes de l’histoire. Mais pas pour toujours. Daniel Ortega, le dirigeant historique de la Révolution sandiniste qui fut président du Nicaragua dans les années 1980 puis réélu en 2006, reprit le projet en main. En 2013, l’Assemblée Nationale approuva une loi pour accorder la concession du nouveau Canal transocéanique à l’entreprise privée chinoise HKND. S’il voyait le jour, il ferait trois fois la taille du canal de Panama. Autant dire qu’il aurait un sérieux problème de concurrence.

 

Source : Le Journal de Notre Amérique