Napoléon, entre guerre et révolution

Jacques Pauwels analyse l’action de Napoléon à la lumière de luttes de classe qui ont précédé son avènement. Le Corse est arrivé au pouvoir alors que la France se débattait entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires. Et il a mené de nombreuses guerres. Un moyen, explique Jacques Pauwels, d’externaliser les énergies qui poussaient à une radicalisation de la révolution.  Napoléon sauva ainsi la révolution bourgeoise, ce qui explique en grande partie pourquoi l’empereur est toujours adulé de la sorte, 200 ans après sa mort. Une lecture éclairante qui pointe certains historiens et supporters de Napoléon devant une grande contradiction. Et qui dresse même un lien avec les guerres d’aujourd’hui.  (IGA)


 

La Révolution française ne fut pas un simple « évènement » historique, mais un développement long et complexe dans lequel nous pouvons identifier diverses phases. Certaines d’entre elles, y compris les importantes phases initiale et finale mentionnées, étaient de nature plutôt contre-révolutionnaire que révolutionnaire. En ce qui concerne les phases véritablement révolutionnaires, il est possible d’en dégager deux.

La première des deux, « 1789 », est la période dite modérée de la révolution. Celle-ci mit un terme à l’Ancien Régime, à l’absolutisme royal et au féodalisme, autrement dit, au monopole de pouvoir du monarque et aux privilèges de la noblesse et de l’Église. La Déclaration des droits de l’homme fit également partie des réalisations importantes de « 1789 », l’égalité de tous les Français devant la loi, la séparation de l’Église et de l’État, un système parlementaire reposant sur un droit de vote limité et la création d’un État français « moderne », centralisé et « indivisible ». Ces réalisations qui, mises ensemble, constituèrent un énorme « pas en avant » dans l’histoire de la France, furent ancrées dans une Constitution qui, non sans un certain retard, sera promulguée en 1791.

L’Ancien Régime, la France d’avant 1789, était associé à la monarchie absolue et le bouleversement révolutionnaire de « 1789 » était censé offrir un foyer confortable à une monarchie parlementaire et constitutionnelle. En raison des agissements de Louis XVI, cela ne réussit toutefois pas et c’est ainsi que naquit, en 1792, une nouvelle forme d’État, la république. « 1789 » a été possible grâce à l’intervention des sans-culottes parisiens, mais son résultat fut essentiellement l’œuvre de gens modérés, presque exclusivement des membres de la bourgeoisie nantie. Ce furent ces derniers qui, sur les ruines de l’Ancien Régime qui servait les intérêts de la noblesse et du clergé, fondèrent un État qui devait être au service de la (haute) bourgeoisie. Sur le plan politique, ces bourgeois solides, originaires de toute la France, trouvèrent un foyer au club des Feuillants d’abord, chez les Girondins ensuite. Le nom de ceux-ci reflète leur origine : ils étaient des membres de la bourgeoisie bordelaise, dont la richesse provenait surtout du commerce des esclaves.

Le deuxième stade révolutionnaire fut « 1793 », c’est-à-dire dire la révolution « populaire », radicale, égalitaire, avec des droits sociaux comme le droit au travail et des réformes socio-économiques relativement poussées – reflétés dans une Constitution, cette de l’an I ou 1793, qui n’entrera toutefois jamais en vigueur. A ce stade, personnifiée par Maximilien Robespierre,  la Révolution fut orientée socialement et disposée à réglementer l’économie du pays – et donc à limiter la liberté individuelle dans une certaine mesure « pour le bonheur commun », c’est-à-dire au profit de la collectivité. Comme, en même temps, le droit à la propriété fut maintenu, « 1793 » peut être qualifié de « social-démocratique » plutôt que « socialiste ». « 1793 » fut l’ouvrage de Robespierre, de la Montagne et des Jacobins, c’est-à-dire de révolutionnaires radicaux, essentiellement de petits-bourgeois dont les principes, au fond, étaient aussi « libéraux » que ceux de la haute bourgeoisie. Mais leurs mesures cherchaient aussi à satisfaire les besoins élémentaires de la plèbe parisienne, surtout ceux des artisans et autres travailleurs de la « sans-culotterie », le fer de lance révolutionnaire. Les sans-culottes furent en effet les alliés indispensables des Jacobins dans leur lutte non seulement contre les Girondins, les révolutionnaires modérés, mais aussi et surtout contre la contre-révolution.

A de nombreux égards, la phase radicale de la révolution fut un phénomène parisien, une révolution faite par et pour Paris. Aussi l’opposition vient-elle essentiellement de l’extérieur de la capitale, à savoir de la grande bourgeoisie des villes provinciales, représentée et dirigée par les Girondins, et des paysans des campagnes. Avec « 1793 », la Révolution devint une sorte de conflit entre Paris et le reste de la France.

La contre-révolution était contre « 1789 » ainsi que « 1793 » et ne voulait rien de moins qu’un retour à l’Ancien Régime ; ses champions – les émigrés de la noblesse, les prêtres réfractaires et les paysans en révolte en Vendée et ailleurs dans les provinces – se battaient pour le roi et l’Église. Quant à la bourgeoisie nantie, surtout retranchée dans les grandes villes provinciales françaises, cette classe était hostile à « 1793 », mais en faveur de « 1789 ». La bourgeoisie était contre « 1793 » car, au contraire des sans-culottes parisiens, elle n’avait rien à gagner et tout à perdre dans un progrès révolutionnaire radical allant dans la direction indiquée par les Montagnards et leur Constitution de 1793, son égalitarisme et son étatisme. La bourgeoisie était également opposée à un retour à l’Ancien Régime dans lequel l’État serait de nouveau mis à la disposition de la noblesse et du clergé. « 1789 », en revanche, signifiait un État français au service de la bourgeoisie, « 1789 » fut la révolution de et pour la bourgeoisie.

Un « retour en arrière » vers la révolution bourgeoise et modérée de 1789 – mais avec une république au lieu d’une monarchie constitutionnelle – voilà l’objectif et, à de nombreux égards, le résultat de la « réaction thermidorienne » de 1794, le coup d’état qui mit un terme au gouvernement révolutionnaire – et à la vie – de Robespierre. Thermidor produisit la constitution de l’an III qui, comme l’a écrit l’historien Charles Morazé, « garantit la propriété privée et les idées libérales [et] supprima tout ce qui, dans la direction du socialisme, allait plus loin que la révolution bourgeoise ». La « mise à jour » thermidorienne de « 1789 » produisit par conséquent un État décrit comme la « république bourgeoise » ou comme la « république des propriétaires ». Ainsi naquit le « Directoire », un régime autoritaire camouflé sous une mince couche de vernis démocratique par les assemblées législatives. Or, le Directoire trouvait extrêmement difficile de survivre en louvoyant entre un Charybde royaliste de droite, visant un retour à l’Ancien Régime, et un Scylla jacobino-sans-culottiste de gauche, militant pour une nouvelle radicalisation révolutionnaire. Il y eut des insurrections royalistes aussi bien que jacobines, dont l’une fut étouffée dans le sang par un général ambitieux et populaire, Napoléon Bonaparte.

Ces problèmes furent résolus par le coup d’état du « 18 Brumaire », c’est-à-dire l’établissement d’une dictature militaire, confiée à Bonaparte. On peut dire qu’avec « Brumaire », la bourgeoisie nantie française transféra à Bonaparte le pouvoir politique qu’elle possédait afin de ne pas le perdre du côté des royalistes ou des Jacobins.

Le Corse était supposé mettre l’État français, dorénavant dictatorial, au service de la (haute) bourgeoisie, et il fit ce que l’on attendait de lui. Sa tâche primordiale fut l’élimination de la double menace qui hantait ses parrains grands-bourgeois. Le danger royaliste et donc contre-révolutionnaire put être écarté à l’aide du « bâton » de la répression mais surtout de la « carotte » de concessions, compromis et conciliations. Napoléon a permis aux émigrés aristocratiques de retourner en France, de récupérer leur propriété et de profiter des privilèges qu’il accordait non seulement aux grands-bourgeois mais aux « gens de bien » en général. Et il trouva un modus vivendi avec l’Église catholique en signant un concordat avec le Pape. 

Afin d’exorciser la menace (néo-)jacobine et donc le risque d’une nouvelle radicalisation de la Révolution, Napoléon se servit d’un instrument imaginé par les Girondins et utilisé diligemment par le Directoire, à savoir la guerre. En effet, si nous pensons à la dictature de Bonaparte, nous ne pensons, au contraire des années de 1789 à 1794, pas tant aux événements révolutionnaires ou contre-révolutionnaires dans la capitale française, qu’à une interminable série de guerres menées loin de Paris et, dans bien des cas, hors des frontières de la France. Ce n’est pas un hasard, car ces guerres dites « révolutionnaires » et « napoléoniennes » étaient extrêmement fonctionnelles, pour atteindre le but primordial des partisans de la révolution modérée, y compris Bonaparte et ses sponsors : conserver les réalisations de « 1789 » et empêcher aussi bien un retour à l’Ancien Régime qu’une réédition de « 1793 ».

Avec leur « Terreur », Robespierre et les Montagnards avaient voulu non seulement protéger la Révolution, mais aussi l’approfondir, la radicaliser, l’intensifier, ce qui signifiait en même temps qu’ils « internalisaient » la révolution au sein de la France même et, avant tout, au cœur de la France, dans la capitale, Paris. Ce n’est pas un hasard non plus si, étroitement associées à la révolution radicale, les guillotinades eurent lieu au centre de la place de la ville, elle-même située au centre du pays. Pour concentrer leur propre énergie et celle des sans-culottes et de tous les vrais révolutionnaires sur cette « internalisation » de la révolution, Robespierre et ses amis jacobins – au contraire des Girondins et de Napoléon – étaient par principe opposés aux guerres internationales, qu’ils considéraient comme un gaspillage d’énergie révolutionnaire et un danger pour la Révolution. Inversement, la série interminable de guerres qui furent menées par la suite, d’abord sous les auspices du Directoires thermidorien, et ensuite sous ceux de Bonaparte, revenaient à une « externalisation » de la révolution, à une exportation de la révolution – la révolution bourgeoise de 1789 – qui servit en même temps à empêcher la poursuite de l’« internalisation » ou de la « radicalisation » de la révolution à la 1793.

La guerre internationale, le conflit à l’étranger, servait à liquider la révolution nationale, le conflit domestique, de deux manières. Premièrement, la guerre fit disparaître les révolutionnaires les plus ardents du berceau de la révolution, Paris. Volontairement d’abord, d’innombrables jeunes sans-culottes disparaissaient de Paris pour aller se battre à l’étranger et, dans trop de cas, sans jamais revenir. De la sorte, pour des actions révolutionnaires collectives, telle qu’avait été la prise de la Bastille par exemple, il ne restait plus à Paris, en dehors des femmes, qu’une poignée d’hommes, trop peu nombreux pour pouvoir répéter les succès de la sans-culotterie de 1789, comme le démontre l’échec des insurrections jacobines qui tourmentèrent le Directoire. Puis, sous Bonaparte, l’introduction du service militaire obligatoire rendit permanent ce système. « Ce fut lui [Napoléon] », écrit l’historien Henri Guillemin, « qui éloigna les jeunes plébéiens potentiellement dangereux loin de Paris et les envoya même à Moscou – au grand soulagement des gens de bien. »

Deuxièmement, la nouvelle des grandes victoires suscita parmi la sans-culotterie, même ses membres restés au pays, une fierté patriotique qui allait supplanter l’enthousiasme révolutionnaire. Avec un peu d’aide de la part du dieu de la guerre Mars, l’énergie révolutionnaire des sans-culottes et du peuple français put être canalisée le long de voies moins radicales, considérées d’un point de vue révolutionnaire. Nous avons affaire ici avec ce qu’on appelle en anglais un displacement process, un processus de transfert : le peuple français, y compris les sans-culottes parisiens, perdit progressivement son enthousiasme pour la révolution et tous les idéaux de liberté, d’égalité et de solidarité entre Français et avec les peuples voisins et il alla de plus en plus adorer le veau d’or du chauvinisme national, de l’expansion territoriale vers des frontières supposées « naturelles » comme le Rhin, et de la gloire internationale de la « grande nation » et – après le 18 brumaire – de son chef, Bonaparte.

C’est ainsi que nous comprenons aussi la réaction ambivalente des peuples européens vis-à-vis des guerres et des conquêtes de la France à cette époque. Alors que certains – les élites de l’Ancien Régime, par exemple, et les paysans — rejetaient la Révolution française dans sa totalité et que d’autres – avant tout des Jacobins locaux, comme les « patriotes » hollandais – l’applaudissaient plutôt inconditionnellement, beaucoup, et sans doute la plupart, passèrent de l’admiration pour les idées et les réalisations de la Révolution française à la répulsion envers le militarisme, le chauvinisme sans bornes et l’impérialisme impitoyable de la France après Thermidor, du Directoire à Napoléon.

De nombreux non-Français luttèrent entre admiration et répulsion simultanées pour la Révolution française. Chez d’autres, l’enthousiasme initial dut tôt ou tard céder le pas face à la désillusion. Les Britanniques, par exemple, accueillirent favorablement « 1789 », car ils interprétaient non sans raison la Révolution française dans son stade modéré comme l’importation en France d’une sorte de monarchie constitutionnelle et parlementaire qu’ils avaient eux-mêmes introduite une centaine d’années plus tôt déjà, au temps de leur fameuse « Glorious Revolution ». Le poète William Wordsworth traduit cet enthousiasme des débuts par les fameux vers que voici :

« Bliss was it in that dawn to be aliveBut to be young was very heaven! » 

« Quelle bénédiction en cette aube que de vivre,  Mais être jeune alors, c’était le vrai paradis ! »

Or, après « 1793 », la révolution radicale, et la Terreur, la plupart, ou du moins bon nombre des Britanniques considérèrent avec répulsion les événements qui se déroulaient de l’autre côté du « Channel ». Leur porte-parole fut Edmund Burke, dont le livre Reflections on the Revolution in France – déjà publié en novembre 1790 – devint une véritable Bible pour les contre-révolutionnaires, non seulement en Angleterre, mais partout dans le monde. Un siècle et demi plus tard, George Orwell allait pouvoir écrire que « pour l’Anglais moyen, la Révolution française ne signifie rien de plus qu’une pyramide de têtes tranchées ». Il aurait pu dire la même chose de la quasi-totalité des autres non-Français de son époque, et même d’aujourd’hui.

Ce fut donc pour mettre un terme à la révolution en France même, que Napoléon enleva la Révolution – celle de 1789 – de son berceau parisien et l’exporta vers le reste de l’Europe. Ce fut pour empêcher que le courant puissant de la révolution ne creusât plus profondément encore son propre lit – Paris et le reste de la France – que les Girondins d’abord, le Directoire ensuite, mais surtout Bonaparte, firent couler les eaux révolutionnaires houleuses hors des rivages de la frontière française pour ainsi inonder toute l’Europe.

Pour extraire la Révolution de son berceau parisien, pour mettre un terme à ce qui fut à de nombreux égards un projet radical des Jacobins et sans-culottes petit-bourgeois de Paris, et, inversement, pour consolider la révolution modérée chère à la bourgeoise, Napoléon Bonaparte avait été savamment choisi sur le plan symbolique. Il était natif d’Ajaccio, la ville provinciale de France la plus éloignée de la capitale. En outre, Napoléon était un « enfant de la gentilhommerie corse », autrement dit, le rejeton d’une famille dont on pouvait dire aussi bien qu’elle était grande-bourgeoise avec des prétentions nobiliaires que de petite noblesse avec un style de vie grand-bourgeois. En tout cas, à bien des égards, les Bonaparte appartenaient à la haute bourgeoisie, la classe qui, dans toute la France, grâce à « 1789 », avait atteint ses objectifs et cherchait à les consolider via une dictature militaire face aux menaces émanant de la gauche aussi bien que de la droite. Napoléon incarnait la (haute) bourgeoisie provinciale qui, à l’instar des Girondins, privilégia une révolution modérée, cristallisée dans un État, plus ou moins démocratique si possible mais rigoureusement autoritaire si nécessaire, qui faciliterait l’élargissement du pouvoir et de la richesse de cette classe. Les expériences du Directoire avaient démontré les déficiences, de ce point de vue, d’une république pourvue d’institutions relativement démocratiques, et c’est pour cette raison que la bourgeoisie opta finalement pour une dictature. 

Cette dictature militaire, qui prit la place de la « république bourgeoise » post-thermidorienne, est née à Saint-Cloud, un faubourg parisien, le « 18 Brumaire » de l’an VIII, donc le 9 novembre 1799. Il est remarquable que ce pas politique décisif dans le processus du blocage de la révolution fut en même temps un pas géographique s’écartant de Paris, donc de son creuset, de l’antre du lion du jacobinisme et de la sans-culotterie bien trop révolutionnaires, et en direction des campagnes bien moins révolutionnaires et même plus ou moins contre-révolutionnaires. Et voici un autre petit détail ironique: Saint-Cloud se situe sur la route de Paris à Versailles, la résidence des rois absolutistes d’avant la Révolution. Le fait que le coup d’État instaurant un système autoritaire eut lieu là-bas fut le reflet topographique du fait historique qu’après l’expérience démocratique de la Révolution, la France emprunta à nouveau la voie vers un système politique absolutiste comme celui dont Versailles avait été le « soleil ». Mais, cette fois, la destination était un système absolutiste sous la direction d’un Bonaparte et non plus d’un Bourbon et, bien plus important encore : un système absolutiste au service de la bourgeoisie, et non plus de la noblesse.

Le coup d’État de Saint-Cloud sur une caricature anglaise de James Gillray (https://commons.wikimedia.org/wiki/Napol%C3%A9on_Bonaparte#/media/File:Buonaparte_closing_the_farce_of_Egalit%C3%A9.jpg)

Par rapport à la Révolution, la dictature de Bonaparte est donc ambivalente. D’une part, avec son avènement, la Révolution est terminée, liquidée même, en ce sens que c’était la fin non seulement des expérimentations égalitaires de « 1793 », mais également de la façade démocratique républicaine de « 1789 ». D’autre part, les réalisations essentielles de « 1789 » furent conservées et même consolidées. À la question de savoir si Napoléon fut oui ou non un révolutionnaire, on peut répondre comme suit. Il était pour la révolution dans la mesure où il était contre la contre-révolution royaliste. Et comme deux négatifs s’annulent, quelqu’un d’hostile à la contre-révolution est automatiquement un révolutionnaire. Mais on peut dire aussi que Napoléon était en même temps pour et contre la révolution : il était pour la révolution bourgeoise modérée de 1789, celle des Feuillants-Girondins-Thermidoriens, mais il était opposé à la révolution radicale de 1793, celle des Jacobins et sans-culottes parisiens.

Dans son livre La Révolution, une exception française ?, l’historienne Annie Jourdan cite un commentateur d’Allemagne, plus précisément de la Prusse de l’époque, qui comprenait déjà en son temps que Bonaparte « n’avait jamais été autre chose que la personnification de l’un des divers stades de la révolution », comme il l’écrivait en 1815. Ce stade était la révolution bourgeoise, « 1789 », que Napoléon consolida en France, puis exportera vers le reste de l’Europe.

Napoléon élimina donc les dangers royaliste et jacobin, mais il rendit un autre grand service à la bourgeoisie en gravant dans le marbre législatif le droit à la propriété privée, pierre angulaire de l’idéologie libérale chère au cœur de la bourgeoisie ; ce droit avait déjà été entériné en 1791 dans la Constitution de la révolution à son stade bourgeois et donc modéré. Joignant des actes à la parole, il réintroduisit l’esclavage dans les colonies françaises en 1802. A l’époque, les esclaves étaient encore considérés comme une forme légitime de propriété, mais la France avait été le premier pays à abolir l’esclavage, à savoir au temps de la révolution radicale et sous les auspices de Robespierre, au grand dam de ses adversaires, les Girondins, précurseur de Bonaparte en tant que champions de la cause bourgeoise et de la pensée libérale de cette classe.  

L’historien Georges Dupeux a écrit que « la bourgeoisie a trouvé en Napoléon en même temps un protecteur et un maître. » Le Corse fut sans aucun doute un protecteur, un grand champion même, de la haute bourgeoisie ; mais il n’en fut jamais le maître. En réalité, il était au service des grands hommes d’affaires et surtout des banquiers de la haute bourgeoisie du pays, les mêmes grands bourgeois qui avaient contrôlé la France au temps du Directoire, la « république des propriétaires », et qui lui avaient confié la régie du pays. Sur le plan financier, non seulement lui-même mais tout l’État français se retrouvèrent sous la dépendance d’une institution privée qui était la propriété –et qui l’est toujours aujourd’hui – de l’élite la plus nantie du pays, même si la chose avait été quelque peu édulcorée en lui collant une étiquette donnant l’impression qu’il s’agissait d’une institution de l’État, à savoir la Banque de France. Moyennant des intérêts élevés, ces banquiers mettaient à la disposition de Napoléon l’argent qui lui était nécessaire pour diriger la France, l’armer, lui faire mener la guerre –et lui faire jouer, en grande pompe, le rôle d’Empereur. En fin de compte, Napoléon ne fut rien d’autre que la figure de proue d’un régime, d’une dictature même, de la haute bourgeoisie, un régime réel mais bien camouflée par une magnifique chorégraphie « romaine », consulaire d’abord, impériale ensuite. 

Revenons au rôle des interminables guerres menées par Napoléon, des aventures militaires qui ont prétendument apporté tant de gloire à la « grande nation » et à son empereur. Nous savons déjà que ces conflits servirent en premier lieu à liquider la révolution radicale en France. Or, ils permettaient également à la bourgeoise de gagner de l’argent. Avec les livraisons d’armes, d’uniformes, etc. aux armées, des fortunes furent accumulées par des industriels et des commerçants. Et les campagnes victorieuses mirent des sources de matières premières et des marchés de débouchés à la disposition de l’industrie française, dont le développement put ainsi s’accélérer considérablement. De la sorte, les industriels français purent jouer un rôle de plus en plus important au sein de la bourgeoisie. En fait, ce fut sous Napoléon que, en France, le capitalisme industriel typique du XIXe siècle commença à supplanter le capitalisme commercial caractéristique des siècles précédents. (Soit dit en passant : l’accumulation de capital commercial avait surtout été rendue possible grâce au commerce des esclaves, alors que celui du capital industriel eut beaucoup à voir avec la série quasi ininterrompue de guerres qui furent menées, par le Directoire d’abord et par Napoléon ensuite. En ce sens, Balzac avait raison quand il écrivait que « derrière chaque grande fortune se cache un crime ».)

Les guerres napoléoniennes stimulaient le développement du système industriel de production. Elles sonnèrent ainsi le glas de l’ancien système artisanal de production, à petite échelle, dans lequel les artisans réalisaient des produits de façon traditionnelle, non mécanisée, dans leurs ateliers. Par le biais de la guerre, la bourgeoisie bonapartiste ne fit donc pas seulement disparaître physiquement les sans-culottes – essentiellement un groupe hétérogène d’artisans, de boutiquiers et autres petits producteurs – de Paris, mais elle les escamota également du paysage socio-économique. Pendant la Révolution, à Paris, la sans-culotterie avait pu jouer un rôle historique de premier plan. Du fait des guerres révolutionnaires qui liquidèrent la révolution, la sans-culotterie disparut de la scène de l’histoire. En ce sens, la révolution a en effet dévoré ses enfants.

À la façon d’un anthropophage, la bourgeoisie française a dévoré son ennemi de classe.  
Mais il s’agissait d’une victoire à la Pyrrhus. Pourquoi ? L’avenir économique appartenait désormais non plus aux ateliers et leurs artisans, « indépendants » et donc petits-bourgeois, travaillant manuellement, mais aux usines et leurs propriétaires, les industriels, ainsi que leurs travailleurs, des « ouvriers d’usine » mal payés et pauvres. Dans ce « prolétariat » typique du XIXe siècle, la bourgeoisie trouvera un antagoniste de classe bien plus redoutable encore que dans la sans-culotterie encore typique de la fin du XVIIIe siècle. Et ces prolétaires rêveront d’une révolution beaucoup plus radicale encore que « 1793 », celle de Robespierre. Ce qui sera un souci pour les régimes bourgeois qui succèderont à celui de Napoléon le Grand, y compris celui de son neveu, le troisième Napoléon, dédaigné comme « Napoléon le Petit » par Victor Hugo.

En France même et dans bien d’autres pays, beaucoup de gens, y compris des hommes politiques et des historiens, méprisent Robespierre et les Jacobins ainsi que les sans-culottes, et les condamnent pour les effusions de sang qui sont allées de pair avec leur révolution « populaire » et radicale de 1793. Ces mêmes personnes ont souvent beaucoup d’admiration pour Napoléon, le sauveteur de la révolution bourgeoise, modérée, de « 1789 ». Ils condamnent l’internalisation de la Révolution française, prétendument parce qu’elle est allée de pair avec la « Terreur » qui, en France et surtout à Paris, préleva un tribut de plusieurs milliers de victimes. Ils en rejettent la faute sur l’idéologie jacobine ou sur la soif de sang supposée innée du « peuple ». Ils ne comprennent manifestement pas – ou ne veulent pas comprendre – que l’ externalisation de la révolution par les Thermidoriens et par Napoléon, associée aux guerres internationales qui s’éternisèrent durant quelque vingt ans, ont coûté la vie à plusieurs millions de personnes à travers toute l’Europe, y compris à d’innombrables Français. En fait, on peut dire que ces guerres ont constitué une forme de terreur plus importante et plus sanglante que ne le fut jamais le pouvoir de terreur des Montagnards.

Antoine Wiertz, ‘Une scène de l’enfer’, Musée Wiertz, Bruxelles

De la terreur associée à la révolution radicale, personnifiée (à tort) par Robespierre, on estime qu’elle coûta la vie à 50.000 personnes, ce qui revenait à quelque 0,2 pour 100 de la population de la France. « Est-ce beaucoup, ou peu ? », demande l’historien Michel Vovelle qui cite ces chiffres dans un de ses livres. En comparaison avec le nombre de victimes des guerres livrées pour l’expansion territoriale temporaire de la « grande nation » et pour la gloire de Bonaparte, c’est peu. La seule bataille de Waterloo, la dernière de la prétendue « glorieuse » carrière de Napoléon, tua ou blessa entre 45.000 et 50.000 hommes; si on y ajoute les « escarmouches » préalables de Ligny et des Quatre-Bras, on arrive au total de 80.000 ou 90.000 tués et blessés. Et la bataille de Leipzig, également perdue par Napoléon, en 1813, aujourd’hui presque totalement oubliée, fit environ 140 000 victimes. En ce qui concerne sa catastrophique campagne de Russie, Napoléon a laissé là-bas des centaines de milliers de morts et de mutilés. Mais personne ne parle jamais d’une « terreur » bonapartiste et la France compte d’innombrables monuments, rues et places publiques censés immortaliser les « hauts faits héroïques » du Corse.

En remplaçant la révolution permanente en France, et surtout à Paris, par une guerre permanente à travers toute l’Europe, notaient déjà Marx et Engels, les Thermidoriens et leurs successeurs, surtout Bonaparte, « perfectionnèrent » la Terreur. En d’autres termes, ils firent finalement verser infiniment plus de sang que la Terreur elle-même. En tout cas, il est indéniable que l’externalisation, par le biais de la guerre, de la révolution bourgeoise, préleva un tribut bien plus lourd que la tentative par les Jacobins d’intensifier et radicaliser la révolution, de la radicaliser au moyen de la Terreur, de l’internaliser en France même et, avant tout, à Paris.

Tout comme nos hommes politiques et nos médias, la plupart de nos historiens considèrent toujours la guerre comme une activité parfaitement légitime d’un État et comme une source de gloire et de fierté pour les vainqueurs et, dans de nombreux cas, pour les supposés perdants « héroïques ». Inversement, les milliers, dizaines ou centaines de milliers, voire les millions de victimes des guerres – aujourd’hui, par exemple, provoquées par les bombardements aériens – ne reçoivent jamais la même attention ou sympathie que les bien moins nombreuses victimes de la « terreur », une forme de violence qui n’est pas (directement) sponsorisée par un État et qui, de ce fait, est considérée comme illégitime.

Ne pensons qu’à la perpétuelle « guerre contre le terrorisme », une fois de plus une forme de guerre permanente qui, en ce qui concerne la grande puissance qui-ne-cesse-jamais-de-faire-la-guerre, fait allumer chez les « simples citoyens » américains – les « sans-culottes » américains, en quelque sorte ! – le chauvinisme irréfléchi, secoueur de bannières et, aux plus pauvres d’entre eux fournit en même temps du travail sous la forme d’une carrière dans les Marines. Pour le plus grand profit de l’industrie américaine, cette guerre garantit entre-temps les sources de matières premières vitales, comme le pétrole et, pour les fabricants d’armes et toutes sortes d’autres firmes, surtout celles qui ont des amis à la Maison-Blanche, elle fonctionne comme une corne d’abondance de profits vertigineux. Les similitudes avec les guerres de Bonaparte sont à portée de main. Comme disait le romancier et journaliste Alphonse Karr : « Plus ça change, plus c’est la même chose » …

Avec Bonaparte, la révolution se termina là où elle devait finir, du moins en ce qui concerne la bourgeoisie française ; Bonaparte signifia le triomphe de la bourgeoisie française. Ce n’est donc pas un hasard si, dans les villes françaises, les « notables », c’est-à-dire les hommes d’affaires, les banquiers, les avocats et autres représentants de la haute bourgeoisie, aiment se réunir dans des cafés ou des restaurants portant le nom de « Bonaparte », comme l’a fait remarquer quelque part le grand sociologue Pierre Bourdieu dans un de ses ouvrages. La haute bourgeoisie est toujours reconnaissante à Napoléon des grands services qu’il lui a rendus. Le plus grand service que Bonaparte a rendu à la bourgeoisie française est sans aucun doute sa liquidation de la révolution radicale, « 1793 », qui menaçait les gains considérables que la bourgeoisie avait acquis aux dépens de l’aristocratie et du clergé par le biais de « 1789 », la révolution modérée. (Inversement, la haine de la bourgeoisie envers Robespierre, incarnation de « 1793 », explique l’absence quasi-totale de monuments, musées et noms de rues honorant sa mémoire.)

Napoléon est également admiré en dehors de la France, en Belgique, Italie, l’Allemagne, etc., surtout par la bourgeoisie. La raison est sans doute que dans presque tous ces pays, jusqu’alors sans exception des sociétés féodales, il a liquidé l’ « ancien régime » et importé la révolution modérée. Comme en France, cette révolution apporta des bienfaits considérables pour toute la population, mais privilégia la bourgeoisie. Cela explique probablement pourquoi à Waterloo, aujourd’hui, Napoléon est la star du spectacle touristique, créant même l’impression que c’est lui qui a gagné la bataille !

Statue de Napoléon à Waterloo (photo J. Pauwels)