Monedero : « La démocratie espagnole se trouve au tournant le plus décisif de son histoire depuis la mort de Franco »

La discorde entre le gouvernement de Rajoy et la Generalitat de Catalunya s’accentue de jour en jour. Aucune solution ne semble se dessiner. À la place, ce sont une réponse policière ainsi que des persécutions judiciaires qui ont été imposées. Au-delà du dialogue de sourds entre les droites catalane et espagnole, quels sont les véritables enjeux de la question catalane ? Afin d’ouvrir les perspectives d’analyse et éviter les pièges des faux débats qui mèneraient à une impasse pour les majorités sociales, nous avons interrogé Juan Carlos Monedero, professeur et co-fondateur de Podemos, mais aussi et surtout un des observateurs les plus lucides de la crise du régime de 1978

 

                                                       Juan Carlos Monedero

 

 

Quel regard portez-vous sur les récents événements en Catalogne ?

 

En Catalogne, il y a eu une grande mobilisation populaire prolongeant les manifestations populaires du 15 mai, quand la politique espagnole a pris un nouveau cap. Mais la direction politique de ce mouvement était aux mains de la vieille politique, en particulier de l’ancien parti de Jordi Pujol, aujourd’hui le Parti démocrate catalan (PdeCat), en pleine ébullition à cause de ses affaires de corruption et parce qu’il a embrassé l’indépendantisme. Cela les a menés à renforcer le processus, ce à quoi le faible engagement démocratique du PP les a beaucoup aidés. 

 

Pensez-vous que cela a contribué à unir ou plutôt à diviser les classes populaires ?

 

Ce qu’on a appelé le « choc des trains » (en réalité un grand train et un plus petit) a polarisé la société catalane en deux camps. Les choses ne se sont pas bien goupillées.

 

Quel rôle ont joué les différents acteurs de cette crise institutionnelle ?

 

Le Roi s’est aligné sur le parti le plus corrompu d’Europe, le PP ; le PSOE s’est rendu devant la politique de répression et le manque de dialogue du PP ; et le PP s’est jeté dans les bras de ses secteurs les plus à droite, fomentant en outre l’emprisonnement de politiques, en plus de jouer un rôle de premier plan dans la répression du premier octobre.

De plus, ils comptent avec Ciudadanos, le parti des banquiers. Mais cela ne refrène pas la demande de référendum en Catalogne.

 

Le “choc des trains” vu par Bernardo Vergara, eldiario.es, 28-8-2017 :
Puigdemont, “loi de déconnexion”, Rajoy, “roi de la déconnexion”

 

Le dialogue entre Rajoy et Puigdemont reste bloqué. Quelles sont les conséquences immédiates de cette situation ?

 

Il y a 85% de Catalans qui veulent un référendum. D’un côté, tant le PP que le PSOE ne représentent qu’une force résiduelle en Catalogne et préfèrent gagner des votes dans le reste de l’Espagne avec un discours anti-catalan.

De l’autre, il y a le besoin d’un changement constitutionnel qui satisfasse d’une certaine manière les demandes de la Catalogne.

 

Est-ce que la question catalane peut servir à donner un élan aux forces de changement au niveau de tout l’État espagnol ?

 

Historiquement, la question catalane a toujours été un trou noir pour la gauche. Ça l’a été après la Ière République, avec la Restauration canoviste* et la dictature de Primo de Rivera. 

Ainsi qu’après la IIe République, avec le coup d’État de Franco et la dictature militaire pendant quarante ans (avec le soutien des pays européens), et on doit voir ce qui va arriver aujourd’hui.

 

Quels peuvent être les opportunités et les obstacles à venir ?

 

Si le PSOE, en pleine déconfiture comme toute la social-démocratie européenne, fomente une grande coalition avec le PP, Podemos se retrouvera bien seul pour essayer de sauver la démocratie à une époque de réajustements néolibéraux. Il lui sera difficile de former un gouvernement, mais ça l’aidera à se consolider comme le seul parti d’opposition

 

La question sociale est restée au second plan. Que propose la coalition Unidos Podemos pour ouvrir le débat et redonner la priorité à cette question ?

 

Podemos propose la tenue d’un référendum pour ouvrir un processus constituant d’en bas et incorporant la question sociale. Sinon, les partis du régime passeront simplement un accord constitutionnel par le haut dans lequel ils reconnaîtront des éléments mineurs et où l’on donnera la tranquillité économiques aux secteurs dominants.

La démocratie espagnole se trouve au tournant le plus décisif de son histoire depuis la mort du dictateur.

 

*Antonio Cánovas del Castillo (1828-1827): conservateur, artisan de la Constitution de 1874 instaurant un système de bipartisme “à l’anglaise”, lors de la Restauration de la royauté après le coup d’État qui renversa la Ière République instituée par la Révolution de 1868. Grand répresseur de l’insurrection cubaine et du mouvement ouvrier catalan. Abattu par un anarchiste italien pour venger des exécutions d’anarchistes suite à un attentat contre une procession religieuse à Barcelone. Plusieurs commentateurs font une analogie entre le duo conservateurs-libéraux (Cánovas-Sagasta) et le couple PP-PSOE (Rajoy-Sánchez) [Note de Tlaxcala]

 

Traduit de l’espagnol par Jean Noel Pappens pour Investig’Action.

Relecture par Tlaxcala

Source : Investig’Action