Merci à Maurice Audin, assassiné en juin 1957 en Algérie

La guerre d’Algérie a été une grande école politique pour toute une génération. Pour les « appelés » de l’armée française que l’on associait au « sale boulot », comme les « corvées de bois », lorsqu’on exécutait des prisonniers algériens ; celles des étudiants « sursitaires », menacés d’être expédiés en zone de guerre s’ils étaient fichés comme anticolonialistes ; celles des citoyens qui ont découvert le sort réservé aux peuples du Sud lorsqu’ils contestaient leur subordination à des métropoles sans scrupules.

 

A tous, cette sale guerre, qui aurait pu être évitée par la négociation, a permis d’apprendre très vite ce qu’une « démocratie » est capable de faire par-delà ses discours libéraux ; ce qu’est le racisme, particulièrement anti-arabe, dans une République qui pourtant depuis plus d’un siècle administrait des populations arabo-musulmanes en Afrique du Nord et prétendait diffuser dans le monde entier un message d’humanité ; cette guerre a enseigné aussi qu’une fraction de l’armée, douze ans seulement après le combat contre le nazisme, était susceptible d’user de la torture et de massacrer sans discriminations pour servir la cause coloniale, tout comme l’armée du Chili en 1973 contre les communistes et leurs alliés. On a appris qu’une masse de citoyens apathiques pouvait tout tolérer sans protester ou même chercher à ignorer. Cette longue guerre (qualifiée « d’opération de police et de pacification ») nous a enseigné aussi, survenant après le massacre de Sétif en 1945, véritable début de la guerre d’Algérie, que les politiciens de droite (et pas seulement de la droite extrême) et les prétendus « socialistes » (à l’époque de la SFIO dont le secrétaire général était Guy Mollet, premier ministre en 1956-1957, avant de céder la place au Radical Bourgès-Maunoury et aux Socialistes Lacoste et Max Lejeune) ne craignaient pas les mensonges d’État : au nom du rétablissement de la paix. Les trois ministres ont autorisé l’emploi de la torture dans la recherche du renseignement. Les Ordonnances du 8 octobre 1958, 12 février 1960 ont en effet supprimé la plupart des droits protecteurs des justiciables en Algérie pour offrir à la police et à l’armée toutes facilités pour pratiquer « légalement » la torture et favoriser les « disparitions ».

Combien de magistrats aussi se sont faits complices du « système », selon la qualification du Président Macron dans les procès concernant par exemple Djamila Bouhired, Badech Ben Hamdi, Henri Alleg, sans compter les 3.000 Algériens « disparus » durant la seule « Bataille d’Alger ».

Combien de professeurs de droit n’ont pas osé se prononcer sur les pratiques scandaleuses utilisées durant cette guerre, souvent préoccupés davantage du maintien de l’ « Algérie Française » que des droits de l’Homme dont beaucoup feront quelques années plus tard leur fond de commerce !

Quels sont les partis politiques, à l’exception des communistes et de quelques petits groupes d’extrême-gauche, qui ont manifesté leur opposition à cette guerre et appelé à la paix et à l’indépendance de l’Algérie ?

La démarche du Président Macron auprès de Madame Audin, 61 ans après l’assassinat de son mari (par les Paras du 1er RCP en juin 1957), jeune assistant de mathématiques à la Faculté des Sciences d’Alger et membre du parti communiste algérien, reconnaît la responsabilité de l’État français. Elle a le mérite de raviver notre mémoire et peut-être au delà du geste politique symbolique de rappeler une leçon fondamentale : les détenteurs du pouvoir, quels qu’ils soient, commis de l’élite du moment, se croient tout permis, y compris s’il le faut d’éliminer par la violence (soit par les forces régulières de l’ordre soit par des officines et autres milices parallèles) ceux qui les dérangent un peu trop.

Le terme « système », appliqué à la répression en Algérie, engage avant tout les responsables politiques de l’époque. C’est une avancée. Il manque cependant à la parole du Président de la République toute référence aux autres militants français victimes à titres divers de cette guerre et aux milliers d’Algériens anonymes victimes du combat pour l’indépendance de leur pays.

Applaudir le Chef de l’État semble suffire aux grands médias. Ils oublient le combat permanent du Comité Audin, constitué dès novembre 1957, autour de l’épouse de Maurice Audin fait docteur es-sciences in abstentia par la suite, qui n’a pas cessé de réclamer la vérité, sans bénéficier des TV et des journalistes de la grande presse écrite durant plus d’un demi-siècle1.

Ils négligent les quelques avocats courageux français et algériens, comme Maîtres Jacques Vergès, Bentoumi, Oussedik, Zavrian, Nicole Dreyfus, Roland Dumas, etc. qui dénonçaient la torture subie par leurs clients et les exécutions sommaires comme crimes de guerre.

Ils oublient aussi le témoignage d’Henri Alleg, ancien directeur d’Alger Républicain, communiste, torturé, auteur de La Question, assimilé à un « terroriste » par des militaires tortionnaires démontrant qu’il tel qualificatif pourrait servir demain en cas de crise sociale grave contre des citoyens n’ayant rien à voir avec la violence du fascisme islamiste !

Ils ne se souviennent plus que pour Maurice Audin, comme pour Henri Alleg et tous les autres, les organismes de contrôle de la légalité et de protection des libertés n’ont pas fonctionné, comme par exemple la Commission de Sauvegarde des Droits et Libertés individuels.

Merci donc à Maurice Audin, comme à Henri Alleg de nous avoir appris, alors que nous étions encore étudiants, ce qu’il en était des lâches indifférents, de la violence imbécile, de la soldatesque sans principe, des différentes droites, des pseudo-socialistes, des discours humanistes sans portée, de la nature de la colonisation raciste et de la domination, dont on voit la renaissance en Europe et aux États-Unis ces dernières années.

Merci enfin au Président Macron, dont les sondages au plus bas le poussent à une plus grande prise en compte et à plus d’élégance politique vis-à-vis des plus faibles !

Le 15 septembre 2018.

Robert CHARVIN

1Voir, par exemple, Comité Audin. Sans commentaire. Éditions de Minuit. 1961.

 

Devons-nous « assimiler, coloniser et civiliser » la Russie ?
Et même « l’affaiblir par tous les moyens »,
comme le recommandait le stratège US Brzezinski ?

Quels intérêts sert la campagne actuelle de diabolisation de la Russie ? 

Pour le savoir, lisez  “Faut-il détester la Russie?” 
de Robert Charvin