Ludo De Witte: « L’assassinat de Rwagasore est presque un copié-collé de celui de Lumumba »

Tous deux héros des indépendances en Afrique centrale, Patrice Lumumba et Louis Rwagasore ont été tués à quelques mois d’intervalle en 1961. L’historien Ludo De Witte avait déjà prouvé l’implication de la Belgique dans le meurtre du Premier ministre congolais. Avec son dernier livre, il démontre la complicité du royaume dans celui du leader burundais.

 

Le sociologue et historien belge Ludo De Witte publiait chez Karthala en 1999 L’Assassinat de Lumumba. Ses révélations sur l’implication du roi Baudouin, du gouvernement belge et de la CIA dans le meurtre du Premier ministre congolais, en janvier 1961, avaient poussé la Belgique à présenter ses excuses officielles au Congo. Le combat qu’il a mené dans la foulée devrait aboutir à la restitution (prévue en juin prochain) à la République démocratique du Congo (RDC) du seul reste de la dépouille de Lumumba : une dent.

Avec Meurtre au Burundi. La Belgique et l’assassinat de Rwagasore, publié en octobre 2021 (Investig’action/éditions Iwacu), le même combat anime le chercheur. Le prince héritier Louis Rwagasore, héros de l’indépendance burundaise devenu Premier ministre après la victoire de son parti, l’Union pour le progrès national (Uprona), aux élections législatives de septembre 1961, est assassiné le 13 octobre suivant. Le pays n’est alors pas encore indépendant : il le deviendra officiellement quelques mois plus tard, le 1er juillet 1962. Si l’assassin, le Grec Jean Kageorgis, et ses complices burundais ont été arrêtés, condamnés et exécutés, pour Ludo De Witte, « le meurtre de Rwagasore est aussi un crime de l’État belge ». Son rôle est certes « moins directement visible que dans l’assassinat de Lumumba », mais Bruxelles n’en est « pas moins responsable », estime-t-il. Durant son enquête, De Witte a notamment mis la main sur un dossier d’enquête qui n’avait jamais été rendu public, dans lequel le rôle de l’administration coloniale est clairement établi.

 

Chris Den Hond : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’assassinat de Louis Rwagasore, beaucoup moins médiatisé que celui de Patrice Lumumba ?

Ludo De Witte : La décolonisation de l’Afrique centrale, terrain de jeu de l’empire colonial belge, pose les premières pierres de la construction néo-coloniale. L’assassinat de Lumumba est directement lié à l’ascension du dictateur Mobutu Sese Soko, l’ancien président du Zaïre (devenu la République démocratique du Congo) qui a pillé le pays pendant des décennies. Après mon investigation sur la décolonisation du Congo belge, je me suis naturellement intéressé à celle du Burundi. L’assassinat de Rwagasore est presque un copié-collé de l’assassinat de Lumumba, avec un intervalle d’à peine quelques mois.

Chris Den Hond : Rwagasore est beaucoup moins connu que Lumumba. Comment l’expliquez-vous ?

Ludo De Witte : D’une part, parce que le Burundi est un très petit pays. D’autre part, parce que Rwagasore, contrairement à Lumumba, a été assassiné avant l’indépendance. L’assassinat d’un homme politique sous un régime colonial sera toujours moins médiatisé que celui d’un dirigeant d’un pays indépendant. Par ailleurs, des dirigeants comme Lumumba, [Julius] Nyerere, [Gamal Abdel] Nasser ou [Kwame] Nkrumah1 jouissaient d’un prestige plus important que Rwagasore. Lumumba était un véritable leader charismatique, très dynamique, tandis que Rwagasore était issu de l’élite nationale. Il était le prince héritier, l’aîné du roi du Burundi [le mwami Mwambutsa IV]. Et, contrairement à Lumumba qui voulait mobiliser la population, Rwagasore se focalisait plutôt sur des pourparlers au sein des cercles dirigeants du Burundi. Il était taciturne, moins spectaculaire que le Premier ministre congolais. Pourtant, Rwagasore a joué le même rôle au Burundi que Lumumba au Congo. Il a unifié le peuple derrière le drapeau burundais et l’a poussé à réclamer l’indépendance.

Chris Den Hond : Le parcours et le destin de Rwagasore sont-ils comparables à ceux de Lumumba ?

Ludo De Witte : Pas tout à fait. Patrice Lumumba était profondément internationaliste. Il soutenait que l’Afrique ne pourrait être véritablement libre et indépendante tant qu’une partie du continent resterait sous domination étrangère, ou aussi longtemps que régnerait un système tel que l’apartheid en Afrique du Sud. Le leader congolais était donc un danger pour toutes les forces néo-coloniales actives en Afrique. Rwagasore se concentrait principalement sur les affaires intérieures du Burundi. Une part importante des colons belges au Burundi était d’ailleurs hostile à la lutte de l’administration belge contre Rwagasore. Elle souhaitait coopérer avec lui. Ce n’était pas du tout le cas au Congo. Là-bas, le lobby colonial belge soutenait unanimement la lutte contre Lumumba.

Chris Den Hond : Pourquoi l’administration coloniale et la monarchie belge se sont-elles autant acharnées contre Rwagasore ?

Ludo De Witte : Leur vision des choses était manichéenne : vous étiez pour eux ou contre eux. Toute personne soupçonnée de rébellion contre le colonialisme était considérée comme un ennemi. Baudouin était un roi catholique qui se donnait pour mission de défendre l’Occident catholique contre toute forme de nuisance. Il était par exemple farouchement opposé à Nelson Mandela, qui se battait contre le régime d’apartheid, et portait aux nues les dictateurs catholiques comme Francisco Franco en Espagne, ou António de Olivera Salazar au Portugal.

Pour lui, Rwagasore faisait partie du « camp du mal ». Il était certes prêt à négocier avec l’Occident, mais il insistait sur son indépendance, son honneur, sa volonté de développer une étroite coopération avec les nations voisines. Une perspective inacceptable pour une administration coloniale bornée qui voyait partout des Patrice Lumumba… D’ailleurs, au sein des cercles dirigeants coloniaux, on surnommait Rwagasore le « Lumumba burundais », bien qu’ils soient tous les deux très différents.

Chris Den Hond : Comment avez-vous remonté la piste de l’implication de la Belgique dans son assassinat ?

Ludo De Witte : Il y a d’abord le contexte. Patrice Lumumba est assassiné le 17 janvier 1961. Rwagasore sera assassiné huit mois plus tard, le 13 octobre 1961. Quelques heures après la mort de Rwagasore, le résident général [NDLR : gouverneur général] du Ruanda-Urundi, Jean-Paul Harroy, s’est rendu à l’hôpital où reposait le corps de Rwagasore. Il s’est incliné devant lui. Là-bas, il a croisé la mère de Rwagasore, qui l’a giflé. Ce geste est révélateur du sentiment qu’ont alors de très nombreux Burundais, persuadés que la puissance administrative coloniale est derrière ce crime, même si l’assassin était grec et ses complices burundais.

Il faut ensuite remonter le fil des événements. Le Rwanda et le Burundi étaient des territoires sous tutelle, pas des colonies belges comme le Congo. Les Nations unies ont confié ces territoires [NDLR : qui avaient été conquis par l’Allemagne] à la Belgique après la Première Guerre mondiale, à condition qu’elle les mène vers l’indépendance. L’ONU observait la situation et, tous les trois ans, envoyait une délégation afin de s’assurer que le processus était bien en cours. La Belgique traînait des pieds. En octobre 1960, alors que des élections municipales allaient se tenir, le ministre belge des affaires africaines, Harold d’Aspremont Lynden, également impliqué dans l’assassinat de Lumumba, donne carte blanche à l’administration coloniale pour écarter Rwagasore. De nombreux témoignages l’attestent. Le leader burundais est placé en résidence surveillée, et son parti [l’Uprona] n’obtiendra pas la majorité des voix lors des élections, laissant penser aux autorités belges que le problème était réglé.

Fin 1960, la crise au Congo bat son plein. Les Belges ont séparé le Katanga du Congo et importé des mercenaires. Lumumba a été écarté de son poste de Premier ministre et emprisonné. Au sein de l’ONU, les pays en développement se sont mobilisés contre la Belgique et ont finalement adopté une résolution ordonnant l’organisation d’élections libres au Burundi sous la supervision d’une mission d’observation. Mais le ministre belge des affaires africaines n’avait pas l’intention d’exécuter cette résolution.

Le 17 janvier 1961, Lumumba est assassiné au Katanga. Le lendemain, un comité ministériel restreint à Bruxelles devait évoquer les élections libres au Burundi, avec la participation de Rwagasore. Mais suite aux événements congolais, cette réunion est reportée. Trois jours après l’assassinat de Lumumba, le gouvernement s’est divisé : la mort du leader congolais ne sera annoncé que trois semaines plus tard mais déjà l’exécutif anticipe l’onde de choc mondiale anti-belge qu’elle provoquera (à juste titre puisque dans la foulée des ambassades belges seront brûlés, l’ambassadeur en Égypte devra s’enfuir par sa fenêtre pour échapper à la colère populaire…). Le gouvernement convient que ne pas organiser des élections libres au Burundi le mènerait au fiasco. Il a donc laissé ce scrutin se tenir le 18 septembre 1961, avec l’espoir que l’administration tutélaire ferait tout pour empêcher Rwagasore de gagner. Le pire des scénarios envisagé était une coalition entre l’Uprona et le Parti démocrate-chrétien (PDC)2, entièrement soumis au colonisateur qui le finançait et allait même jusqu’à fabriquer ses tracts électoraux. Finalement, Rwagasore gagnera les élections avec 82 % des voix.

Chris Den Hond : Cette victoire a-t-elle signé l’arrêt de mort de Rwagasore ?

Ludo de Witt : En effet. Trois jours après sa victoire, l’administration coloniale fait passer le message à la démocratie chrétienne burundaise que, s’ils assassinent Rwagasore, ils les protégeront. J’ai retrouvé de nombreux témoignages en ce sens dans des archives jamais rendues publiques. Contrairement à l’assassinat de Lumumba, le gouvernement belge ne s’impliquera pas directement, mais laissera le champ libre à la démocratie chrétienne burundaise. L’État belge est donc complice, même si l’opération a été dirigée et commanditée par le président du PDC, Jean-Baptiste Ntidendereza, qui fera parti des complices arrêtés et condamnés.

Chris Den Hond : Rwagasore est assassiné quelques mois avant l’indépendance du Burundi. Le plan a-t-il fonctionné ?

Ludo De Witte : Le meurtre a été commis par des amateurs : l’assassin et ses complices ont laissé de nombreux indices et l’administration coloniale n’a eu d’autres choix que de les arrêter. Le premier, Jean Kageorgis, un Grec, a été condamné à mort, les autres, des Burundais, ont écopé de lourdes peines de prison. Dans l’enquête, aux mains de la justice de tutelle, on ne trouve pas un seul passage impliquant la Belgique. Le lobby du courant démocrate-chrétien en Belgique et le roi Baudouin ont été très actifs pour sauver leurs protégés : Baudouin a assailli le ministre belge des affaires étrangères, Paul-Henri Spaak, de missives et de rapports dans le but d’obtenir la grâce de l’assassin. Sa signature était en effet nécessaire. Le roi belge voulait aussi exfiltrer les complices burundais vers la Belgique.

Mais le ministre Spaak, conscient du tollé que cela allait provoquer et des probables victimes belges au Burundi qui en résulteraient, a refusé. Alors, les démocrates-chrétiens de Belgique ont imaginé un stratagème risqué pour forcer le gouvernement à aller dans leur sens : si une enquête confidentielle prouve que l’État belge a été complice, la responsabilité sera partagée et ne pourra être imputée aux seuls assassins burundais. L’avocat des accusés, sur instruction des démocrates-chrétiens belges, porte plainte contre l’administration belge, à Bruxelles, auprès du procureur du roi. L’enquête conclut à la responsabilité « morale » de la tutelle, à commencer par son plus haut fonctionnaire, le résident de l’Urundi Roberto Regnier, qui a dit, devant témoins : « Il faut tuer Rugwasore », tout en détaillant le moyen de faire disparaître le corps dans le lac Tanganyika. Mais la responsabilité « morale » ne vaut rien juridiquement, l’affaire est donc classée. Le roi Baudouin transmet néanmoins ce dossier au gouvernement, pensant le faire plier…

Or Spaak n’a pas cédé. Il craignait des remous au Burundi et au niveau international. L’assassin fut finalement exécuté juste avant l’indépendance. Après celle-ci, Bujumbura a organisé un nouveau procès et les cinq complices ont tous été exécutés. C’est notamment cette enquête remise au gouvernement mais jamais rendue publique qui m’a permis de faire la lumière sur la responsabilité belge.

Chris Den Hond : Quelles ont été les conséquences de cet assassinat au Burundi ?

Ludo De Witte : Louis Rwagasore, en tant que prince de la monarchie burundaise, était le seul capable d’unifier tous les groupes ethniques du pays : Hutus, Tutsis, Twas. Tandis que le régime colonial divisait pour mieux régner, Rwagasore les unifiait derrière le drapeau national et son parti, l’Uprona. La liquidation de Rwagasore a immédiatement intensifié les rivalités ethniques.

Chris Den Hond : Les autorités belges sont-elles disposées, aujourd’hui, à reconnaître officiellement leur responsabilité dans le meurtre de Rwagasore ?

Ludo De Witte : Rien n’est sûr, mais le contexte est de plus en plus propice. Suite à mon livre sur l’assassinat de Lumumba, la Belgique a officiellement présenté ses excuses au Congo, mais sans dédommagement pour la famille. Ces dernières années, il y a un sursaut de la conscience anti-coloniale, poussée par des afro-descendants belges et des activistes. Ils mènent des actions pour la décolonisation de l’espace public, contre des statues à la gloire des colons belges notamment. Ils veulent que les noms de rue en référence au roi belge Léopold II, ou à des figures de l’apartheid, comme la rue Botha3, à Anvers, soient remplacés.

La mort de George Floyd et le mouvement « Black Live Matters » ont eu une répercussion énorme en Belgique, ce qui a bousculé l’establishment. Le dossier de la colonisation belge au Congo, au Rwanda ainsi qu’au Burundi se trouve désormais sur le devant de la scène. Une commission parlementaire s’est d’ailleurs penchée sur cette histoire. Mais beaucoup de secteurs de l’establishment refusent encore de regarder le passé en face : la Belgique, un petit pays impérial qui aime jouer un rôle de médiateur en Afrique centrale, préfère ne pas voir son blason entaché par la reconnaissance de ses crimes.

 

Source: Afrique XXI

 

Camille Baraldi est journaliste. Elle s’intéresse en particulier à l’Afrique de l’Ouest.

Chris Den Hond est vidéo-journaliste, membre du comité de rédaction d’Orient XXI, avec intérêt particulier pour la Palestine et les Kurdes.

 

Notes:

1) Julius Nyerere, président de la Tanzanie de 1964 à 1985 ; Gamal Abdel Nasser, président de l’Egypte de 1956 à 1970 ; Kwame Nkrumah, président du Ghana de 1960 à 1966.

2) Né en 1960, ce mouvement est lié à la démocratie chrétienne belge, l’un des trois principaux courants politiques du royaume incarné après la Seconde Guerre mondiale par le Parti social-chrétien (PSC). Le PDC entendait retarder l’indépendance du Burundi.

3) Pieter Willem Botha, Premier ministre sud-africain de 1978 à 1984 et président de 1984 à 1989.

 

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