L’OTAN, la gauche et le chemin vers la paix

Où va la guerre en Ukraine, et quelle devrait être la réponse du mouvement pour la paix? C’est la question qui a été posée lors d’une conférence de l’UNAC (United National Antiwar Coalition). Le militant pacifiste Alan Freeman y a apporté sa réponse, soulignant le danger qu’il y avait à justifier des sacrifices humains monstrueux et inutiles. Il explique dans ce contexte ce que signifie vraiment « être de gauche » aujourd’hui. (IGA)


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Je parlerai de la place de la gauche dans le mouvement pour la paix et j’espère faire la lumière sur ce que signifie vraiment « être de gauche » aujourd’hui.

C’est un vaste sujet. Ce document se trouve sur mon site universitaire, ainsi que des liens pour approfondir ou bien s’impliquer.

Je commencerai par la question à mille milliards de dollars : si l’OTAN gagnait, si les forces de la RPD et de la RPL se rendaient, et si l’armée russe était repoussée à la frontière, le monde en serait-il meilleur ou pire ?

C’est une question pratique. Elle ne peut être résolue avec des idéaux abstraits ou des théories telles que si l’Ukraine a le droit sacré de régner sur les russophones du Dombass, ou si la Russie est impérialiste, pas plus que les droits des Palestiniens ne peuvent être réglés en se référant aux origines historiques du Peuple du Livre.

La vie de millions, peut-être de milliards de gens est en jeu. Si l’armée russe quitte l’Ukraine, ils souffriront tous et beaucoup mourront. Si vos idéaux vous disent que c’est une bonne chose — si comme Madeleine Allbright, vous pouvez regarder la mort d’un demi-million d’enfants et dire « cela en valait la peine », alors vos idéaux sont faux.

Et si votre théorie vous dit d’armer l’Ukraine jusqu’aux dents et de donner libre cours à ses fascistes pour la nettoyer de l’influence russe, vous êtes libres de le dire (ce qui représente beaucoup plus de liberté que je n’en ai pour m’opposer à vous), mais vous ne faites pas partie de la gauche.

Car si quelqu’un essaie de justifier un sacrifice humain monstrueux et inutile au motif que c’est pour le mieux, alors il mesure le « bien » en dollars au lieu de corps, et il ne fait pas partie de la gauche, parce que la gauche représente les humains, pas la propriété.

Que se passera-t-il si l’armée russe s’en va ?

Tout d’abord, il y aura un nettoyage racial sanglant d’un tiers du territoire de l’Ukraine où vivent quatorze millions de russophones. Vous n’avez pas besoin d’une analyse élaborée pour voir cela ; regardez seulement ce qui s’est passé lors des huit dernières années quand le Dombass a fait l’objet d’attaques militaires continues pour un crime aussi grave que de réclamer l’autonomie et de tenir tête aux meurtriers.

Ce n’est pas l’œuvre d’une poignée de gens de droite ; elle est intégrée au concept de nation auquel adhèrent les dirigeants ukrainiens et que l’OTAN appuie. Dépouillé d’excuses élégantes, cela soutient qu’être ethniquement russe est incompatible avec la nationalité ukrainienne. Il s’agit d’une notion profondément raciste ; Azov ne fait que l’appliquer en tuant et en torturant ceux qui s’y opposent, faits pour lesquels ils ont déjà reçu des signaux d’approbation, mais ce pour quoi maintenant on les acclame comme des héros nationaux.

C’est aussi la raison pour laquelle cette guerre n’est pas seulement une invasion, mais une guerre civile. Et c’était inévitable compte tenu du concept national. Imaginez si les États-Unis interdisaient l’espagnol. Ou supposez que le Canada interdise le français, non seulement en dehors du Québec, mais à l’intérieur même du Québec. Le pays s’effondrerait en un rien de temps.

Mais qu’en est-il de la Russie elle-même ? Une victoire de l’OTAN la libérerait-elle du « joug de Poutine » ? Non : l’OTAN veut installer une marionnette occidentale qui vendrait les ressources de la Russie au plus offrant. Voir cela comme une libération, c’est ignorer les faits essentiels.

Lorsque l’Union soviétique a été dissoute, le niveau de vie moyen a chuté à un cinquième de ce qu’il était auparavant et plus de trois millions de personnes sont mortes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, plus de vingt millions de citoyens soviétiques sont morts. C’est pourquoi Poutine et la guerre ont un tel soutien populaire en Russie. Un successeur pro-Occident ne pourrait gouverner que par la terreur, comme Zelensky, ce grand démocrate qui a interdit onze partis d’opposition et dont l’occupation consiste à emprisonner leurs membres.

Alors, quelle est l’alternative ? Employons le terme juste : une défaite de l’OTAN. L’ennemi de la Russie n’est pas le peuple de l’Ukraine, mais l’OTAN qui la combat jusqu’au dernier Ukrainien.

Pour l’OTAN, les Ukrainiens sont des pions. L’enjeu est un ordre mondial profondément injuste qui condamne les quatre cinquièmes du monde à un statut d’esclavage économique en niant la souveraineté économique sans laquelle l’autodétermination est un slogan vide.

Qu’y a-t-il de si terrifiant dans une défaite de l’OTAN ? L’OTAN est le produit d’une élite financière et militaire parasite qui préfère détruire le monde plutôt que de céder une once de privilège. La gauche occidentale s’y oppose depuis soixante-dix ans au Vietnam, en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Afrique. Pourtant alors que cette élite est enfin confrontée à un revers suffisamment important pour l’empêcher de gouverner, la même gauche voit cette perspective avec horreur. Pourquoi ?

Regardez simplement ce qui se passe déjà. Provoqué par l’échec des tentatives américaines « d’asphyxier l’économie russe » en la coupant du système financier et commercial mondial, ce système s’autodétruit.

Cela retire à l’élite politico-financière deux armes qui ont tenu les pays du Sud pendant des générations : le contrôle américain du commerce et le contrôle américain de la finance.

Le monopole du dollar sur le commerce est en train de disparaître à mesure que des systèmes de paiement alternatifs se mettent en place. Si cela aboutit, les pays seraient libres de commercer comme ils le souhaitent. Le pouvoir coercitif des sanctions se limiterait à l’approvisionnement en « high-tech », un écart rapidement comblé par l’avance remarquable de la Chine.

Le monopole du dollar sur la finance pèse aussi sur le maintien de la vie alors que des blocs alternatifs régionaux se construisent.

Si cela aboutit, les pays se libéreraient du joug libéral. Ils ne seraient plus sans défense face aux razzias d’investisseurs prédateurs occidentaux dont la seule préoccupation est de mettre la main sur leurs minéraux, leurs denrées alimentaires et leurs exportations de main-d’œuvre bon marché à un coût minimal pour eux-mêmes, mais avec un maximum de dommages pour la planète et ses peuples. Les pays seraient alors libres de se concentrer sur les besoins de leur propre peuple, sur la sécurité alimentaire et sur le développement économique et humain.

De plus, cela priverait les régimes autoritaires du Sud de deux leviers qui les maintiennent au pouvoir : l’accès aux financements occidentaux, et la peur que les petits agents de Washington ne les punissent sans pitié, s’ils font quoi que ce soit pour leur peuple.

Les pays seraient alors libres de choisir des dirigeants qui respectent les besoins du peuple au lieu de leurs élites corrompues.

Si vous avez besoin de preuves, regardez simplement l’Amérique latine qui boycotte pays après pays un « sommet des Amériques » états-unien excluant Cuba et le Venezuela. Regardez la conférence de la CELAC où le Mexicain Lopez Obrador a ouvertement plaidé en faveur d’une union économique et politique indépendante pour L’Amérique latine et les Caraïbes. Regardez la réaction des BRICS, partenaires de la Chine à la proposition de XI Jinping d’élargir non seulement leur groupe, mais, je cite: « de s’opposer à l’hégémonisme et à la politique de toute-puissance, de résister à la pensée de la guerre froide et à la confrontation des blocs, et de construire une communauté avec une sécurité partagée pour l’humanité ».

Regardez la volte-face d’une direction américaine qui, s’adressant enfin à Maduro en tant que « président », vient de proposer de commencer à lever des sanctions illégales et punitives qu’elle utilisait pour affamer le peuple vénézuélien afin qu’il se soumette.

Alors finalement, pourquoi cet appel à une gauche puissante, et à quoi cette gauche devrait-elle ressembler ? Eh bien, si vous pensez que la droite fait partie de la réponse, je vous suggère d’attendre que Ted Cruz se charge de tout cela. L’attente sera longue. Ceci parce que pour la droite, fondamentalement, l’argent est plus important que les gens.

Cela nous aide à définir ce que la gauche devrait être, ce qui est en fait l’intention de ses fondateurs : une alliance entre les travailleurs et les pauvres de tous les pays, basée sur les besoins communs de l’humanité entière, pas seulement d’une partie privilégiée de celle-ci, et encore moins sur le fantasme racial selon lequel une partie de l’humanité naît supérieure à une autre.

Une telle gauche, dans le monde occidental, existe difficilement. Elle a pourri de l’intérieur du fait de l’orgueilleuse illusion que la soi-disant « civilisation occidentale » lui donne le droit de dire à tout le monde quoi faire. Elle a été sacrifiée sur ce terrible autel où Mammon et Mars ont consommé leur union.

La paix appelle à une gauche mondiale qui représente véritablement les travailleurs et les pauvres du monde entier, les reconnaisse comme véritablement égaux et place leurs droits communs ainsi que leurs besoins communs au-dessus de ceux des grands propriétaires et de leurs profits.

Une telle gauche est le seul chemin vers la paix. Éduqués par les luttes de nos sœurs et frères du Sud, de l’Est, et de concert avec eux, commençons à la construire.

 

Article traduit de l’anglais par Pascale Le Gallo pour Investig’Action

 

Liens :

https://www.nbcnews.com/news/latino/us-moves-ease-economic-sanctions-venezuela-rcna29230

https://newcoldwar.org/us-asean-summit-exposes-americas-real-priorities/

https://newcoldwar.org/root-cause-of-ukraine-conflict-named-by-ex-german-spd-leader/

https://newcoldwar.org/geopolitical-contradictions-economic-sanctions-and-militarism/

https://internationalmanifesto.org/

 

Pour aller plus loin :

https://www.academia.edu/77464617/Socialism_and_the_1914_moment

Structure économique de l’impérialisme

https://www.academia.edu/41755158/The_origins_of_Western_Hubris_and_the_destiny_of_Northe_rn_exceptionalism

Persistance des inégalités internationales

https://www.academia.edu/39074969/Divergence_Bigger_Time_The_unexplained_persistence_gro wth_and_scale_of_postwar_international_inequality