Les Palestiniens sont en marche

Les bombes parlent à nouveau. Israël, comme une minuterie, commence à pulvériser Gaza. Les bombes frappent d’un bout à l’autre du pays, un avertissement contre les manifestations en cours depuis un an. Un tremblement ébranle Gaza, des appels téléphoniques à des amis qui disent qu’ils ont peur que cette série de bombardements s’intensifie. Rien n’est trop pour le Benjamin Netanyahou d’Israël, qui utilisera ces bombes pour sa campagne électorale puisque Israël se rendra aux urnes le 9 avril prochain. Les lignes téléphoniques transmettent des sons d’enfants effrayés et d’adultes anxieux, de bâtiment démoli, d’avions de guerre hurlant au-dessus des têtes.

 

Les oiseaux d’Abou Artema

 

En janvier de l’année dernière, le journaliste palestinien Ahmed Abou Artema s’est assis devant son ordinateur dans sa maison de Rafah (Gaza, Palestine). Il revenait tout juste d’une promenade dans cette enclave de 365 kilomètres carrés située sur la mer Méditerranée. Il y a un parfum de paradis à Gaza – la mer d’un côté, les plantations d’agrumes de l’autre. Mais ce bout de terre, où vivent 2.2 millions de Palestiniens, est encerclé par l’occupation israélienne. Le territoire est parsemé de clôtures et de fossés renforcés de barbelés, avec des gardes armés en alerte pour tirer où et quand ils veulent, et des patrouilles de la marine israélienne arraisonnent et arrêtent sans cesse les pêcheurs palestiniens. Le paradis est entouré de barbelés et de canonnières. Abou Artema a décidé d’écrire un plaidoyer.

« Personne n’a arrêté les oiseaux », a-t-il pensé au cours de sa promenade en voyant des d’oiseaux voler en groupe au-dessus de la clôture délimitant le périmètre. L’occupation israélienne, a-t-il encore pensé, « me coupe les ailes » et « dérange mes promenades du soir ». Et si un Palestinien de Gaza décidait de « se voir lui-même comme un oiseau et d’atteindre un arbre par-delà la clôture ? », a-t-il songé. « Si l’oiseau était Palestinien, il serait abattu. »

Donc ce journaliste, père de quatre jeunes enfants, a écrit cette question simple : « Que se passerait-il si des milliers de Gazaouis, la plupart réfugiés, tentaient de franchir pacifiquement la clôture qui les a séparés de leurs terres ancestrales ? » La réponse, à l’évidence, était qu’on leur tirerait dessus.

 

Le Jour de la terre

 

En 1976, le gouvernement israélien a annoncé la saisie de 20 000 dounams de terre en Galilée. Il a décrété un couvre-feu afin de pouvoir s’emparer des terres sans qu’il y ait de protestations. Il avait mal calculé son coup. La pression est venue d’en bas, et Taoufik Ziad, le maire de Nazareth (la plus grande ville palestinienne à l’intérieur des frontières d’Israël de 1948), a appelé à la grève générale. La grève du 30 mars 1976 a été presque totale, et l’État israélien a réagi avec férocité. Les terres ont été saisies, mais le 30 mars est devenu un jour monumental, le Jour de la terre, la commémoration annuelle de la lutte contre l’occupation israélienne.

L’appel lancé par Abou Artema en janvier 2018 est devenu réalité le 30 mars 2018, lorsque la Grande marche du retour a commencé. Le projet initial était de commencer les manifestations le Jour de la terre puis de continuer jusqu’au 15 mai, jour de commémoration de la Nakba, ou l’expulsion des Palestiniens de leur patrie en 1948. Mais l’énergie libérée par la Grande marche du retour n’a pas pu être contenue. Cette manifestation, qui a lieu chaque vendredi, a commencé avec 30 000 Palestiniens le Jour de la terre en 2018 et continue avec des dizaines de milliers de Palestiniens chaque semaine.

 

Suffocation

 

Quand Abou Artema est allé sur sa page Facebook, il n’aurait pas pu boire de l’eau de son robinet, même bouillie. Ce mois, l’Autorité palestinienne responsable de l’eau a averti que 97% de l’eau de Gaza était imbuvable parce qu’elle contenait des taux élevés d’eaux usées et de salinité. Encore heureux qu’Abou Artema ait pu accéder à Facebook. Gaza n’a que quatre heures d’électricité par jour. Les Israéliens accusent le gouvernement du Hamas à Gaza de ces problèmes. Mais cette histoire n’est crédible que pour ceux qui n’ont pas de mémoire.  

Lors de chacun de ses bombardements ponctuels sur Gaza depuis l’Opération « Hiver chaud » en 2008, Israël a ciblé la centrale électrique de Gaza et ses sources d’eau (puits, châteaux d’eau, conduites d’égout et usine de retraitement). Des millions de dollars de dommages sont infligés aux infrastructures de Gaza, qui ne peuvent ensuite être réparées parce qu’Israël empêche les matériaux de pénétrer dans l’enclave. À cause des bombardements et du blocus israéliens, Gaza, selon les Nations unies, deviendra « inhabitable en 2020 ».

Il n’est donc pas étonnant que la Grande marche du retour ait vu des foules aussi nombreuses, autant de gens, y compris des enfants, venir chaque semaine à la barrière malgré les tireurs d’élite israéliens et les gaz lacrymogènes. La destruction des infrastructures fait peser un lourd fardeau sur les femmes israéliennes, ce qui a renforcé leur engagement politique et les a amenées à s’installer et à travailler dans ces campements.

Du personnel médical et des journalistes étaient présents, pensant que leurs professions leur assureraient l’immunité. Les tireurs d’élite israéliens leur ont tiré dessus : deux journalistes ont été tués, 184 autres ont été blessés ; trois médecins ont été tués, 181 ont été blessés. Hind Khoudary, une journaliste, a dit que son travail avait été « plus qu’un cauchemar. Je n’aurais jamais imaginé voir des gens taillés en pièces ».

 

Crimes de guerre

 

Selon le ministère palestinien de la Santé, 196 personnes ont été tués par les forces armées israéliennes, tandis que 11 427 personnes ont été blessées (plus de 500 d’entre elles sont dans un état grave tandis qu’au moins 300 ont eu un membre amputé). Le bureau des Nations unies en Palestine (OCHA en anglais) dit que le nombre des blessés a doublé, soit 23 603 entre le 30 mars et la fin de décembre 2018.

L’an dernier, alors que la violence d’Israël sur la clôture entourant Gaza se renforçait, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a mis sur pied une commission d’enquête (composée de Santiago Canton, d’Argentine, de Sara Hossain, du Bangladesh, de Kaari Betty Murungi, du Kenya). Le 18 mars, la commission a livré son rapport. Le gouvernement israélien, qui n’a pas coopéré, l’a rejeté. Le rapport a découvert qu’il y avait « des motifs raisonnables de croire que les tireurs d’élite israéliens ont tiré sur des journalistes, des travailleurs de la santé, des enfants et des personnes handicapées, sachant qu’ils étaient clairement reconnaissables comme tels ». Le président de la commission, Santiago Canton, est allé plus loin en déclarant que la commission « a des motifs fondés de croire que pendant la Grande marche du retour, des soldats israéliens ont commis des violations des droits humains et du droit international humanitaire. Certaines de ces violations peuvent constituer des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité et doivent immédiatement faire l’objet d’une enquête par Israël ».

 

Israël

 

Voilà où on en est. La commission de la communauté internationale dit que des crimes de guerre ont été commis, mais le cadre juridique s’arrête aux frontières d’Israël. Doivent immédiatement faire l’objet d’une enquête par Israël. Mais Israël n’en fera rien. Il a rejeté la commission et ses conclusions. Il n’y aura pas d’enquête sur les crimes de guerre au-delà de ce que la commission a trouvé. Israël a commencé à bombarder depuis le ciel.

Israël tiendra des élections le 9 avril, un peu plus d’une semaine après le premier anniversaire de la Grande marche du retour. Le jour de l’anniversaire, on s’attend à ce que des dizaines de milliers de Palestiniens marchent vers le périmètre. Vendredi dernier, le 22 mars, des soldats israéliens ont tué Nedal ’Abdel Karim Ahmed Shatat (29 ans) et Jihad Munir Khaled Hararah (24 ans). Des grenades lacrymogènes ont été tirées dans le dispensaire du camp de réfugiés de Bureij. Quelque 181 Palestiniens ont été blessés ce jour-là. Cela montre que ni les manifestants palestiniens ni les soldats israéliens ne reculeront.

Le gouvernement israélien reste imperturbable devant les conclusions de l’ONU. Les Palestiniens n’ont d’autre choix que de manifester. La confrontation se durcira lors du premier anniversaire de la Marche. Les Israéliens seront de plus en plus durs pour donner à Benjamin Netanyahou le genre de réponse musclée qui lui permettra de revenir exercer brutalement son pouvoir.

Les oiseaux d’Abou Artema — peut-être des sternes, ou des mouettes — continuent de voler d’un côté et de l’autre. Elles sortent des poèmes de Mahmoud Darwish, le poème qui demande Où devrons-nous aller après les dernières frontières ? Où devront voler les oiseaux après le dernier ciel ? Les Palestiniens resteront dans cette immense prison surpeuplée à ciel ouvert appelée Gaza, enfermés et oubliés, bombardés une fois de plus, sans merci.

 

 

Traduit de l’anglais par Diane Gilliard pour Investig’Action

Source  : Popular Resistance