Les manifestations anti-viol en Inde expriment un rejet croissant des violences sexuelles par l’opinion publique

Le Gouvernement Bharatiya Janata Party (BJP, droite) laisse d’horribles crimes impunis depuis trop longtemps

 

Les deux histoires sont épouvantables. Une fillette de huit ans kidnappée à Kathua (Etat du Jammu-et-Cachemire), droguée puis soumise à un viol collectif avant d’être tuée. Une femme de 17 ans violée par un élu dans le district d’Unnao de l’Uttar Pradesh. Dans les deux cas, les auteurs étaient des hommes, représentants d’une autorité officielle -policiers, prêtres et élus, protégés par le parti politique de droite Bharatiya Janata Party (BJP), actuellement au pouvoir.
 

Je me souviens de mon séjour à Delhi en décembre 2012 et janvier 2013. Il y avait alors d’importantes manifestations, composée principalement de femmes, et qui, dans la rue demandaient la fin des violences à leur encontre et la fin de la complicité de l’État dans la survenue de ces violences. Le gouvernement, dirigé alors par le Parti du Congrès, a été contraint de demander au juge J.S. Verma (assistée de la juge Leila Seth et de l’avocat Gopal Subramanium) d’étudier le droit pénal et de faire des recommandations en vue de son amendement. Le rapport du Comité Verma est sorti rapidement et le gouvernement a semblé en prendre la mesure. Beaucoup de personnes en Inde ont alors pensé, que ce cycle de manifestations et la remise du rapport du Comité Verma, marqueraient le début d’un vrai changement dans le pays, sur cette question des violences faites aux femmes.

 

Illustration de Orijit Sen, exposée bien en vue lors des manifestations

 

Mais bien sûr, les choses évoluent lentement, et les gens de pouvoir ne perdent pas leur impunité du jour au lendemain. Ces deux crimes, à Kathua et Unnao, démontrent l’absolu détachement de ces criminels pour les souffrances endurées par leurs victimes.

La fillette de huit ans a été détenue dans un temple de Kathua, droguée avec du clonazépam, battue et violée. Les hommes qui ont commis ces actes, ont soudoyé des policiers et ont tenté d’exacerber les sentiments religieux pour se défendre. Ils ont obtenu le soutien du parti de droite BJP, qui a tenté de transformer un crime en un problème religieux. Deux ministres du gouvernement BJP, Lal Singh et Chander Prakash Ganga, se sont alliés pour défendre les criminels. Ils ont été rejoint par le fasciste hindou Ekta Manch. Ils ont dit que c’était le parti qui les avait missionnés pour les défendre.

Le viol à Unnao a eu lieu il y a un an. Le responsable est un membre du BJP de l’Assemblée législative (MLA), Kuldeep Singh Sengar, qui a utilisé tous les moyens dont il disposait pour tenter de se protéger des poursuites. Son chef de parti, Yogi Adityanath, n’a diligenté aucune enquête. Lorsque le père de la femme a tenté d’obtenir justice pour sa fille, il a été arrêté. Molesté par des partisans de Sengar et il est mort peu de temps après. La jeune femme a tenté de s’immoler devant la maison d’Adityanath. Il a fallu beaucoup de courage à la famille de la jeune fille pour s’assurer que les autorités n’ignorent pas le crime.

Ces hommes de Kathua et Unnao sont maintenant en détention. Les protestations à travers le pays ont rappelé aux élites dirigeantes que l’opinion publique est contre la violence sexuelle et contre l’incapacité de l’Etat à agir conformément à la loi.

Ces deux faits divers se sont cristallisés dans l’imagination populaire, mais ce ne sont pas des cas isolés. Plus tôt cette année, à Haryana, cinq jeunes filles et femmes ont été violées en 5 jours. Deux de ces filles ont été tuées.

Selon le Bureau national des registres criminels, le nombre des viols est en augmentation, avec environ une centaine de cas rapportés par jour. Les victimes appartiennent à toutes les classes et castes, mais la grande majorité des jeunes enfants violés ou tués proviennent des basses castes et de communautés rurales. La loi de 2012 sur la protection des enfants contre les agressions à caractère sexuel et le nouveau barèmes des peines infligées ont très peu contribué à mettre fin à l’épidémie de violence sexuelle. Ils sont importants, mais pas décisifs.

Les rapports de plusieurs associations humanitaires et défenseurs des droits donnent à penser qu’il existe de multiples raisons à la persistance du problème. L’un des facteurs clés est l’immunité accordée aux criminels dans les cas de viol. Les policiers ne prennent pas au sérieux les allégations de viol et empêchent le dépôt des plaintes contre les violeurs, particulièrement s’ils sont liés à un parti politique. Cela donne aux violeurs la certitude qu’ils sont libres de faire ce qu’ils font.

Un deuxième facteur est une « habitude culturelle » qui tolère la violence contre les femmes, faisant du viol une honte pour la femme plutôt qu’un crime pour son auteur. Non seulement cela impose le silence aux femmes, mais cela permet aussi aux violeurs de manipuler la honte et l’honneur à leur avantage. Même si la Cour suprême indienne a estimé que les justiciers khappanchayats étaient «totalement illégaux», ils continuent de fonctionner et de définir comment le viol doit être interprété. Ces panchayats – sorte de gangs d’hommes de pouvoir- menacent les femmes qui tentent de porter plainte pour viol, encourageant ainsi une police déjà méprisante et hostile.

Il faut y ajouter une infrastructure juridique peu développée et des services de santé et de soutien quasi inexistant pour les survivants. Rares sont les autorités qui se préoccupent du fait qu’en 2014, le ministère de la Santé et du Bien-être familial a établi des procédures pour les soins médicaux nécessaires aux victimes d’agression sexuelle. Des idées terribles – comme le fait qu’une femme soit naturellement «accoutumée au sexe» – devraient être rejetées. Mais elles persistent, tout comme les formulaires d’un autre âge qui font d’ horribles insinuations sur la victime de l’agression.

Les réactions d’un autre âge des politiciens font perdurer ces habitudes délétères. Mohan Bhagwat dirige le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), les groupes politiques fascistes auxquels appartient le Premier ministre indien Narendra Modi. En 2013, Bhagwat a déclaré: «Les viols ont lieu dans les villes et non dans les villages. Les femmes devraient s’abstenir de s’aventurer avec des hommes autres que leurs parents. De tels incidents se produisent en raison de l’influence de la culture occidentale et du fait de femmes qui ne sont pas assez couvertes.” Cette déclaration ridicule a valu à Bhagwat le mépris de certains milieux. En effet, la plupart des viols ont lieu dans les zones rurales, comme le démontrent les incidents d’Haryana en début d’année et les viols de Kathua et d’Unnao. Mais les déclarations de Bhagwat ont également renforcé les idées toxiques des tenants d’un nationalisme dopé à la testostérone.

Lorsque le viol collectif a été découvert à Unnao, Bhagwat, qui est en quelque sorte le leader du mouvement politique qui gouverne l’Inde, a fait une déclaration sur les temples. La jeune fille a été emprisonnée, droguée et violée dans un temple. Au lieu d’offrir un réconfort à la famille ou à ceux dans le pays choqués par cet incident, Bhagwat a parlé d’un désir de longue date de la Droite de construire un temple dans la ville d’Ayodhya (Uttar Pradesh) – à quatre heures de route de la ville d’Unnao, où la jeune femme avait été violée l’année dernière. Si le temple n’est pas construit à Ayodhya, Bhagwat a dit, “la racine de notre culture sera coupée.” Qu’est-ce que Bhagwat essayait de dire? Ce viol prendrait fin si le temple de Ram était construit à Ayodhya? Mais la jeune fille a été violée dans un temple. Cela ne lui a pas traversé l’esprit. Les temples et le contrôle des femmes – tels sont les fondements de la Droite toxique en Inde aujourd’hui.

A trois cents kilomètres au nord de Kathua, dans l’état du Jammu-et-Cachemire, se trouve la ville de Shopian. En mai 2009, les corps de deux jeunes filles – Neelofar Jan (22 ans) et Asiya Jan (17 ans) ont été retrouvés dans un ruisseau. Elles ont été enlevées, violées et tuées tout près d’un camp de l’armée indienne. Il y a maintenant environ 700 000 soldats indiens au Cachemire, pour ce qui ressemble à tout point de vue, à une occupation. Au début, la police a tenté de dissimuler les viols et meurtres de Shopian, mais n’ont pu parvenir à leurs fins. Néanmoins, il n’y a pas eu de justice pour Neelofar Jan et Asiya Jan.

Il y a quelques jours, des gens ordinaires se sont rassemblés au Gole Chowk (vieux marché) de la ville de Shopian, demandant la justice pour la fillette de 8 ans tuée à Kathua et rappeler au monde le sort de Neelofar Jan et Asiya Jan. Gazi Muzamil, le vice-président du syndicats étudiant « All Jammu & Kashmir Students’ Union » a déclaré « Nous n’avons pas oublié, et nous ne nous tairons pas, jusqu’à ce que justice soit rendue aux victimes.

 

Traduit de l’anglais par le collectif Investig’Action

Source : Alternet