Les Houtis désignés terroristes par l’ONU: Une victoire pour les Émirats arabes unis, une grande défaite pour le Yémen

La guerre au Yémen, 377.000 morts en sept ans, ne défraie pas la chronique. Et elle n’est pas près de s’arrêter. Une décision de l’ONU, passée plutôt inaperçue, risque en effet de faire perdurer le conflit et d’aggraver une situation humanitaire déjà désastreuse. Opposés à la coalition saoudienne, les Houtis ont en effet été reconnus comme groupe terroriste. Ce qui va encourager les différentes parties à poursuivre les affrontements au détriment d’une solution pacifique, tout en ayant un impact négatif sur les conditions de vie des millions de Yéménites qui vivent dans les zones contrôlées par les Houtis. (IGA)


Le 1er mars, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté une nouvelle résolution sur le Yémen. Elle renouvelle et élargit l’embargo sur les armes imposé aux Houtis tout en les qualifiant de groupe terroriste.

Cette résolution constitue un succès partiel pour les Émirats arabes unis (EAU), qui avaient fait pression pour obtenir des mesures encore plus strictes contre leurs ennemis dans la guerre qu’ils mènent avec les Saoudiens depuis sept ans. Il est inhabituel que le Conseil de sécurité des Nations unies qualifie de terroriste l’une des parties d’un conflit en cours. L’utilisation de ce langage ne peut que rendre plus difficile encore une solution diplomatique à la guerre au Yémen.

Le vote du Conseil de sécurité rappelle l’implication continue des Émirats arabes unis au Yémen, l’approche partiale de l’ONU à l’égard de cette guerre et le soutien de Washington à ces deux éléments.

La dernière résolution a renforcé les dispositions de la résolution 2216. Dépassée, elle définissait l’approche de l’ONU pour le Yémen depuis 2015. Il y avait un besoin désespéré pour le Conseil de sécurité de mettre à jour les termes de la résolution. Mais une fois de plus, ses membres se sont contentés de maintenir un défaillant statu quo. La RCSNU 2216 est depuis longtemps considérée comme un obstacle à la paix au Yémen, car elle donne à toutes les parties au conflit de fortes incitations à poursuivre les combats.

Les Houthis n’accepteront jamais des conditions qui les obligent à renoncer à tout pouvoir et à rendre les armes avant qu’un règlement politique ne soit trouvé. Quant à la coalition saoudienne et au gouvernement Hadi, ils peuvent se cacher derrière les exigences irréalistes de la résolution pour continuer la guerre. Comme l’a résumé Bruce Riedel l’an dernier, « tant que la résolution 2216 du Conseil de sécurité des Nations unies restera la base des négociations, les Houthis refuseront de s’engager. »

Les condamnations unilatérales contenues dans la dernière résolution aggravent les erreurs de la première. Alors que la résolution condamne les « attaques terroristes odieuses » contre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, elle ne mentionne pas, comme on pouvait s’y attendre, les nombreuses attaques contre des civils menées par les avions de la coalition saoudienne. Les Houthis se sont livrés à des attaques contre des civils et des infrastructures civiles, comme le pointe la résolution. Mais la coalition saoudienne a fait la même chose pendant toute la durée de la guerre. Une annexe à la nouvelle résolution décrit les crimes commis par les Houthis. Mais elle ne fait aucune référence aux milliers de civils tués par les frappes aériennes de la coalition saoudienne au moyen d’armes fournies par les États-Unis et d’autres gouvernements occidentaux.

Il est peu probable que des avancées diplomatiques soient réalisées pour mettre fin à la guerre si le Conseil de sécurité refuse de tenir les gouvernements de la coalition saoudienne responsables des atrocités commises contre les civils yéménites. L’an dernier déjà, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU avait décidé d’arrêter le travail du Groupe d’Experts Eminents qui enquêtait sur les crimes de guerre commis par toutes les parties. C’était un prélude à l’échec de ce mois.

L’élargissement de l’embargo sur les armes aura peu d’effet sur la capacité des Houthis à faire la guerre, puisque dans la pratique, l’embargo était déjà appliqué à l’ensemble du groupe. En revanche, l’embargo pourrait rendre plus difficile l’allègement des souffrances du peuple yéménite. Il constitue en effet une feuille de vigne de la coalition saoudienne pour maintenir son blocus meurtrier qui lui permet d’étrangler la population civile du Yémen sous couvert de l’autorité internationale. Le peuple du Yémen continue de subir de terribles privations en raison de la guerre et du blocus. La semaine dernière encore, David Beasley, du Programme alimentaire mondial, avertissait que 13 millions de Yéménites risquaient de mourir de faim. Cette résolution ne fera rien pour les aider, et elle pourrait très bien aggraver la situation.

Les termes désignant les Houthis comme un groupe terroriste ne sont apparemment pas contraignants pour les États membres, mais il s’agit d’une victoire symbolique pour les efforts de lobbying des Émirats arabes unis. Leur gouvernement a également fait pression sur l’administration Biden pour qu’elle redésigne les Houthis comme un groupe terroriste étranger à la suite des attaques de drones et de missiles sur Abu Dhabi. Les EAU risquent d’utiliser le langage de la nouvelle résolution pour faire pression sur les États-Unis afin qu’ils désignent le groupe et les sanctionnent en conséquence.

L’administration Biden débat toujours d’une désignation complète du groupe en tant qu’organisation terroriste étrangère. Cette désignation avait été retirée début 2021 en raison des graves dommages qu’elle causait déjà à la population civile. Comme Peter Salisbury et Michael Hanna l’ont récemment expliqué: « Alors qu’elle ne changerait probablement pas grand-chose à la position des Houthis, une désignation comme FTO aggraverait presque certainement la catastrophe humanitaire qui se déroule au Yémen. En effet, cela rendrait la conduite de toute sorte d’affaires dans les zones contrôlées par les Houthis, voire dans tout le pays, extrêmement risquée pour les entreprises internationales. » L’administration Trump a déjà fait cette expérience lorsque durant les derniers jours de son mandat, elle a désigné à la dernière minute les Houtis comme organisation terroriste. Durant le peu de temps où cette désignation était en vigueur, elle a eu de graves effets sur l’économie du Yémen.

Désigner les Houthis de cette manière dans la résolution de l’ONU a poussé quatre membres du Conseil de sécurité à s’abstenir. Le représentant norvégien a déclaré qu’ils étaient « inquiets des conséquences humanitaires involontaires de ce nouveau langage et qu’il pourrait affecter négativement les efforts de l’ONU pour répondre aux besoins humanitaires à grande échelle dans tout le Yémen ». L’ambassadeur adjoint de l’Irlande auprès des Nations unies, Jim Kelly, a adopté la même position : « Nous restons préoccupés par le fait que l’utilisation de ce terme dans une résolution du Conseil de sécurité traitant des sanctions au Yémen pourrait avoir des conséquences négatives involontaires pour les millions de Yéménites vivant sous le contrôle des Houthis. »

La Russie s’était auparavant montrée réticente à appliquer l’étiquette terroriste aux Houthis. Mais les EAU ont obtenu le soutien russe pour adopter un nouveau langage à l’égard des Houtis en s’abstenant sur la résolution « condamnant » l’invasion de l’Ukraine. Les EAU ont ensuite voté contre la Russie lors de la résolution du 2 mars de l’Assemblée générale « déplorant » les actions de la Russie en Ukraine.

L’administration Biden a décidé de dépêcher des forces américaines supplémentaires aux Émirats arabes unis pour les protéger de nouvelles attaques des Houthis. Cependant, les Émirats arabes unis affirment de manière assez incroyable s’être sentis « abandonnés » par Washington après les frappes sur Abu Dhabi. Même si l’invasion de l’Ukraine était un événement bien plus important qui nécessitait une réponse rapide à l’ONU, les EAU pensent que les attaques bien plus modestes sur leur territoire qui ont résulté de leur intervention au Yémen méritaient un traitement comparable. Ce qui est remarquable ici, c’est que les EAU se voient dans la même position que l’Ukraine plutôt que dans celle de l’agresseur du Yémen, ce qu’ils sont effectivement.

Cela devrait servir de leçon à l’administration Biden : les EAU, comme d’autres clients régionaux, ne seront jamais satisfaits d’un quelconque niveau de soutien et de protection de la part des États-Unis. Peu importe le nombre d’armes que les États-Unis leur vendent et le nombre de nos propres forces que Washington met en danger en leur nom, ces clients prétendront toujours qu’ils sont négligés afin de pouvoir obtenir plus de cadeaux encore. Voilà ce qui arrive quand on fait preuve d’une indulgence constante envers ces États et que l’on cherche à satisfaire leurs désirs.

L’administration Biden serait bien avisée d’ignorer les demandes des Émirats arabes unis pour désigner les Houthis comme terroristes. Et elle devrait se rendre compte que les Émirats arabes unis considèrent le soutien des États-Unis comme allant de soi. Le récent déploiement d’avions à réaction et de navires aux EAU constitue une mauvaise utilisation de ressources limitées. Et cela met en danger le personnel américain dans le cadre d’une guerre indéfendable. Les États-Unis devraient retirer ces forces dès que possible et laisser les EAU réfléchir à ce que pourrait être un véritable « abandon ».

 

Source originale: Responsible Statecraft

Traduit de l’anglais par GL pour Investig’Action

Photo: Felton Davis (CC)