L’élitisme n’est pas la réponse au populisme: à propos des antivax et de la méfiance envers les gouvernements

Alors que les « antivax » se sont heurtés à la police dans diverses villes européennes, tout un discours médiatique a été formulé autour des tendances politiques qui animent ces foules en colère, les décrivant simplement comme des théoriciens du complot, des populistes et des fanatiques de droite.

Il est vrai que depuis quelques années en Europe et ailleurs, les mouvements populistes de droite exploitent activement la colère, la confusion ou encore la méfiance envers les gouvernements. Mais il est encore nécessaire de comprendre les racines de cette méfiance.
Par exemple, un sondage de Gallup publié en 2013 a révélé l’ampleur de la méfiance des Américains envers leur propre gouvernement, ainsi que le déclin de confiance par rapport à l’année précédente. Selon ce sondage, seuls 10% des Américains faisaient confiance aux élus de leur Congrès, 19 % seulement faisaient confiance au système de santé du pays, 22 % avaient confiance dans les grandes entreprises et 23 % dans les médias d’information.

Cette crise de la démocratie s’est installée des années avant que Donald Trump n’envisage de se présenter à la présidence, des années avant la violente prise d’assaut du Congrès US, et bien avant que la pandémie de COVID n’inspire ressentiment et complots.

À ce jour, bien que Trump ne soit plus président, cette tendance au manque de confiance envers le gouvernement poursuit son chemin sans relâche. En fait, c’est un phénomène qui a affligé la plupart des sociétés occidentales, bien qu’à des degrés divers.
Il peut sembler irrationnel que des millions de personnes refusent de prendre le vaccin COVID-19, un médicament qui pourrait sauver des vies et qui est nécessaire pour que l’immunité collective soit atteinte. Mais le problème va au-delà de ces groupes qu’on nous présente comme « fous », « fanatiques », « complotistes » et, pour faire bonne mesure, « racistes », des groupes qui refuseraient simplement de sauver leur propre vie ou celle de leurs proches, par pure ignorance et stupidité.

D’autres questions méritent d’être examinées. Le manque de confiance dans les gouvernements est un processus cumulatif. Il résulte d’une longue expérience et aboutit à la conclusion écrasante que les gouvernements représentent les intérêts des riches et des puissants, et non ceux des pauvres et des vulnérables. Ce constat ne peut être écarté à la suite d’un éditorial prétendument cinglant écrit par des journaux de l’establishment tels que le New York Times ou le Washington Post.

Le fossé des inégalités aux États-Unis, par exemple, n’a cessé de se creuser ces dernières années. Une étude réalisée en 2017 par le Boston Consulting Group a conclu que, d’ici 2021, près de 70 % de la richesse des États-Unis serait concentrée entre les mains de millionnaires et de milliardaires. Peut-on vraiment reprocher à un Américain pauvre de la classe ouvrière de se méfier d’un gouvernement qui a engendré ce type d’inégalités ?

Les partis politiques libéraux, qu’il s’agisse des Démocrates aux États-Unis, du Parti socialiste en France ou du Partito Democratico en Italie, ont en fait orchestré une grande partie de cette inégalité et ont ainsi provoqué la méfiance et le ressentiment qui en découlent pour des millions de leurs citoyens. Politiciens et médias insistent sur une lecture réductrice de la montée du populisme dans leurs sociétés, simplement parce qu’ils veulent maintenir un statu quo qui les arrange.

Les soi-disant « modérés » sont ceux qui articulent le plus le discours politique ambiant, simplement parce qu’une gauche politique authentique, animée par la base, est quasiment absente de la scène. Le vide qui en résulte a rendu des communautés entières, des personnes ayant de réels griefs, vulnérables aux opportunistes d’extrême droite, comme Marine Le Pen en France, Trump aux États-Unis et Matteo Salvini en Italie.
Ces personnes sont des politiciens égoïstes aux idées politiques dérangeantes, aux idéologies souvent chauvines et, bien sûr, aux ambitions personnelles. Comme personne d’autre ne remet en question les politiciens traditionnels et les médias mainstream, ils sont souvent accueillis comme des libérateurs qui « assèchent les marécages » de Washington et de tout autre lieu où l’élitisme politique existe.

Certains d’entre nous préfèreraient éviter complètement ces discussions inconfortables, probablement par crainte d’être catalogués dans un mauvais groupe ou, peut-être à cause de notre insistance à comprendre le monde à partir de nos propres points de vue politiques et idéologiques limités. Mais, en agissant de la sorte, nous ne parvenons pas à analyser véritablement les racines du chaos politique actuel.

Il est vrai que les médias mainstream ont tenté d’offrir une troisième voie de réflexion sur le sujet, mais la plupart de ces idées restent limitées dans leur portée et leur contexte, et même pudiques dans leur langage. Par exemple, un récent article du New York Times établissait un lien entre le mouvement antivax et la « guerre culturelle du COVID » en Europe, mais il n’approfondissait guère la composante économique et de classe de cette division.

Si les « provax » et les « antivax » peuvent continuer à se mobiliser autour de n’importe quel système de croyances auquel ils tiennent, il n’appartient pas à l’intellectuel de suivre les diktats d’une politique identitaire superficielle. Ce qu’il faut, c’est une véritable compréhension des racines de ces phénomènes culturels et politiques, dans l’espoir de s’engager et de réparer plutôt que de simplement condamner « l’autre côté ».

L’intellectuel antifasciste italien Antonio Gramsci, aujourd’hui décédé, avait écrit sur « l’erreur de l’intellectuel » qui consiste à juger sans vraiment comprendre, sans ressentir et sans être « passionné ». Selon lui, aucune connaissance n’est possible « sans ressentir les passions élémentaires du peuple, les comprendre et donc les expliquer et les justifier dans la situation historique particulière ».

Il y a des centaines de millions de personnes qui ont des griefs réels, des craintes justifiées et une confusion compréhensible. Si nous ne nous engageons pas avec toutes les personnes sur un pied d’égalité pour l’amélioration de l’humanité, elles devront chercher des réponses auprès des « prophètes de malheur » – les chauvins d’extrême droite et les théoriciens du complot. Cela ne peut pas être la seule option possible.

 

Source originale: Middle East Monitor

Traduit de l’anglais par Investig’Action

 

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