Le rôle du néo-fascisme dans l’opération Condor

Ce texte est issu de l’intervention de Alessandro Pagani dans la Table ronde IX « La guerre froide » dans le cadre du “Deuxième Congrès d’Histoire et de Société Contemporaine de l’Université Autonome de la Ville de México (UACM) : cent ans après la Révolution d’Octobre”, qui a eu lieu dans la Ville de México les 23, 24, 25, 26 et 27 octobre 2017.

 

C’est un plaisir de pouvoir participer à cet important congrès de l’UACM qui commémore le centième anniversaire du succès de la Révolution d’Octobre, événement qui a changé l’histoire de l’humanité.

Ces derniers jours, au cours des exposés et des conférences qui se sont tenus, nous avons entendu parler de « théorie révolutionnaire », de socialisme et de communisme, de lutte des classes et de lutte révolutionnaire, de parti prolétaire et de marxisme-léninisme. Eh bien, il existe une organisation secrète, que l’on qualifie souvent de « terroriste » pour son rôle depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui qui a à la fois, dans certaines situations données, a étudié ces catégories marxistes et léninistes mieux que ne l’ont fait les propres militants et « cadres de gauche » qui, depuis la chute de l’URSS et du bloc socialiste, ont remplacé la « critique des armes » par « l’arme de la critique ».

Inversant ainsi la « tactique » et la « stratégie », cette organisation est bien évidemment l’Agence Centrale du Renseignement étasunienne (CIA, selon son acronyme anglais), si l’on pense à la guerre psychologique qu’ils ont organisée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et pas seulement en Europe, mais sur toute la Tricontinentale (Asie, Amérique Latine et Afrique). Guerre psychologique qui a été connue en Europe sous le nom de « stratégie de la tension », et qui comprenait des opérations secrètes, stay behind, et des opérations « sous faux drapeau », entre autres. L’objectif de cette guerre à basse intensité était, selon une expression de Mao Zedong, « de priver le poisson d’eau », le « poisson » désignant bien évidemment les communistes et « l’eau » les travailleurs et les étudiants.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, un nouveau scénario s’échafaude sur l’échiquier de la géopolitique internationales, les USA, l’Union Soviétique, la France et le Royaume-Uni sortant vainqueurs de ce conflit. Ce qui se dessine alors est un nouvel ordre mondial de type bipolaire (USA-URSS) dans lequel se mettent également en route des luttes de libérations nationales, anticoloniales dans toute la périphérie du centre impérialiste (Europe, États-Unis). C’est pendant cette période que sera créé le mouvement des pays « non-alignés ».

Avec l’attaque nucléaire des USA contre le Japon les 6 et 9 août 1945, Washington veut montrer au monde entier sa puissance technologico-militaire, et clairement annoncer au monde entier avec cette action sa propre intention de dominer par la force les nouvelles relations internationales. L’URSS, en 1948, se dote à son tour de l’arme nucléaire. Ainsi, le plan de l’intelligence militaire étasunienne de transformer le territoire de l’Union Soviétique en un désert radioactif (connu sous le nom d’Opération Dropshot et qui envisageait une attaque nucléaire des USA contre l’URSS) a été rendu impossible à réaliser en raison de la possibilité dans le camp soviétique de lancer une riposte nucléaire sur le territoire étasunien.

Pendant cette période, et avant la création du Pacte de Varsovie, les USA créent l’OTAN, alliance qui dans son concept défensif exprimé dans l’article 5, se définit comme la défense de ses frontières face à une supposée invasion militaire de la part de l’URSS. C’est pour cela, et pour d’autres raisons, que les pays membres de l’OTAN mettront en place des armées secrètes, connues en Europe sous le nom de Gladio.

En réalité, cette structure de type paramilitaire se révèlera inappropriée pour le nouveau type de guerre qui sera menée à partir des années 50 du siècle passé : on ne peut plus parler d’une guerre classique entre deux armées classiques ; le fait que les USA et l’URSS adopte les armes nucléaires conditionnera les nouveaux paradigmes des relations internationales. En URSS aussi la stratégie révolutionnaire changera, lorsque qu’au XXème Congrès du Parti communiste de l’Union Soviétique (PCUS) en 1956, la voie pacifique vers le socialisme et le droit à la cohabitation pacifique entre bloc capitaliste et socialiste sera adoptée.

En 1955, les États-Unis, interprétant ces événements avec précision, rendent le Manuel des Opérations secrètes public, lequel envisage des opérations de guerre asymétrique, de guerre psychologique. C’est à ce moment que le rôle du néo-fascisme devient stratégique. Il se constitue dans tout l’Europe un réseau de tueurs à gages, d’assassins et de paramilitaires venus de l’extrême droite européenne.

Après le succès de la Révolution des Œillets en avril 1975 au Portugal, avec la découverte successive des archives de la police politique du dictateur fasciste Salazar, et de la révélation des rôles et des rapports sur Aginter Press (une agence de presse internationale qui avait pour objectif de de diriger ce « pacte criminel » entre les organisations néo-fascistes européennes, les mafias, les ex-dignitaires nazis réfugiés en Amérique du Sud, et les services secrets des pays membres de l’OTAN) dans ce pays, cette alliance (sous mandat étasunien depuis sa création, ce sont des amiraux des forces armées étasuniennes qui ont dirigé et contrôlé l’organisation), à l’aide de la CIA également, dirigeait la guerre psychologique contre les mouvements populaires au niveau international.

Cette agence opérait non seulement en Amérique Latine, mais en Afrique également. L’Italie a aussi connu ces opérations infiltrées, car de nombreuses conférences ont été données dans les années 60, l’une d’entre elles ayant eu lieu entre le 3 et le 5 mai 1965 à l’hôtel Parco dei Principi, à Rome où, grâce à des enregistrements d’un vieil opérateur de télévision italien de l’époque, on a réussi à identifier les principaux acteurs de la « stratégie de la tension » et de la guerre psychologique dans ce pays. Il y avait des militaires, des néo-fascistes, des politiques et des parlementaires italiens.

Dans ces congrès, intitulés « La guerre contre les Soviets », on a mis en lumière ce que l’on a mentionné au début de la conférence à propos de la capacité de la CIA et de ses acolytes à étudier la théorie révolutionnaire du marxisme et du léninisme, bien supérieure à celle de ceux qui se définissent aujourd’hui comme « de gauche ».

Les stratèges de la guerre non-orthodoxe analysent alors le nouveau scénario international, s’aperçoivent que l’URSS a déjà changé sa stratégie et que le soutien manifesté à la périphérie en lutte contre l’impérialisme est alimenté sous de nouveaux concepts. Par conséquent, la structure de Gladio, d’une armée secrète à des fins défensives, va se muer en financement des organisations armées de l’extrême droite européenne, l’Organisation Armée Secrète française (OAS) étant l’exemple de structuration pour les organisations néo-fascistes italiennes (« Nid d’abeilles »).

On peut souligner les figures de Roger Trinquier et de Julius Evola, ce dernier étant qualifié par beaucoup de « philosophe» ou « d’écrivain », dû au fait qu’il ait été à l’origine de la création de la revue « Les Fils du Soleil », était, de fait, l’idéologue de nombreuses structures paramilitaires à travers toute l’Europe et en Italie notamment. La revue « Les Fils du Soleil » sera la revue officielle du groupe néo-fasciste « Ordre Nouveau » qui, avec « Avant-garde Nationale », se feront connaître en Italie avec quelques opérations anti-communistes et anti-anarchistes sous « faux drapeau », comme celle du massacre de la piazza Fontana, à Milan, le 12 décembre 1969.

D’autres opérations de guerre psychologique ont pu être vues en Belgique dans les années 80. C’est là-bas qu’on a vu, à travers les Tueries du Brabant, la tentative de l’OTAN de contrer le mouvement pacifiste belge qui, à l’époque s’opposait à la présence militaire de l’alliance Atlantique en Belgique ; c’était la que le commandement central se trouvait.

Notre intention n’est pas d’analyser tous ces événements, puis le temps qui nous est imparti s’amenuise. Enfin, nous analyserons le rôle du néo-fascisme italien pendant l’Opération Condor.

Après les massacres à la Banque de l’Agriculture située sur la piazza Fontana, à Milan, les néo-fascistes « d’Avant-garde Nationale » et « Ordre Nouveau », se sont réfugiés dans l’Espagne fasciste de Francisco Franco avec l’intention d’attribuer ce massacre au mouvement anarchiste. Cela ne fera que provoquer des vagues de protestations et d’indignation dans les rangs des travailleurs et des étudiants. Personne ne les croit, et tous se rendent compte que l’objectif est de criminaliser le mouvement de protestation de 1968.

C’est justement après la mort de Franco, pendant ses funérailles, que les néo-fascistes italiens se sont entretenus avec Carlos Contreras, chef de la DINA (Direction Nationale du renseignement), la police secrète d’Augusto Pinochet, qui depuis le 11 septembre 1973, après le coup d’État militaire contre le président constitutionnel Salvador Allende, avait déclaré la guerre à tous les militants de gauche de ce pays andin, mais aussi à tous les dissidents politiques réfugiés en Europe et aux USA.

Centre de détention de citoyens chiliens lors du coup d’Etat de Augusto Pinochet, Stade National de Santiago de Chili

Le Chili de Pinochet, ainsi que d’autres dictatures du Cône Sud latino-américain, et toujours avec le soutien de la CIA, décident d’élaborer un plan terroriste d’assassinats, de disparitions et de persécution politique contre des militants, dissidents et réfugiés politiques, et envisageaient même la déportation de ceux-ci d’un pays à l’autre.

On soulignera, entre autres, parmi les conclusions des hypothèses de cette enquête (des faits qui, soyons clairs, ne sont pas des suggestions basées sur des « complotismes », puisqu’ils sont fondés sur des preuves scientifiques, à savoir : des documents de la CIA déclassifiés, des procès judiciaires, entre autres) le rôle des néo-fascistes italiens dans l’attentat contre Bernardo Leighton et Anita Fresno à Rome, en octobre 1975, ainsi que dans l’attentat contre le député chilien d’Unité Populaire, Orlando Letelier, à Washington, le 21 septembre 1976. Attentat auquel succombera également sa secrétaire personnelle, Ronni Moffit, de nationalité étasunienne.

Salvador Allende et Orlando Letellier

C’est justement pour cette raison, le fait d’être étasunienne, et pour répondre à une opinion publique qui demande justice, que le procureur en charge de l’enquête décide de mettre en place une investigation visant à retrouver les commanditaires de ce vil attentat terroriste.

La CIA, qui se cache « derrière les ombres », de la même manière que la DINA de Pinochet, décide de prendre Michael Townley, qui dit être le meneur de cet attentat, comme « bouc émissaire » de cette opération qui aurait pu impliquer d’autres personnes plus importantes. Cet agent de la CIA, donne à tour les noms de quelques néo-fascistes italiens, alors recherchés en Italie car accusés d’être les auteurs de l’explosion de la piazza Fontana. Parmi eux, se trouve Stefano delle Chiaie, lequel pendant le procès pour l’assassinat de Letelier à Washington dans lequel il est cité, se trouvait au Chili sous la protection de Pinochet. Ce dernier, accusé d’être le « cerveau criminel » de ces attentats, ne peut plus le protéger.

Alors, poursuivant son chemin, ce néo-fasciste italien sera extradé en Argentine, avec son commando paramilitaire, où un autre coup d’État militaire prend alors le contrôle des institutions. Là-bas, les membres « d’Avant-Garde Nationale » et « d’Ordre Nouveau » dirigent le Centre d’Information du régime militaire argentin d’où l’on peut ressortir de nombreuses déclarations de quelques néo-fascistes italiens qui faisaient partie de ces groupes, et qui sont aujourd’hui condamnés à des peines de prison à perpétuité.

Plaque en hommage à Orlando Letelier et Ronni Moffitt, à Washington

Enfin, il faut souligner qu’aucun procès s’étant tenu en Italie n’a reconnu Delle Chiaie coupable, même si les documents déclassifiés, les témoignages de l’ex-agent de la CIA Townley, en plus des nombreuses preuves, suggèrent tout le contraire. Mais comme nous le savons, l’empire jamais ne condamne ni ne juge ses propres « monstres », pas plus qu’elle ne le fait pour quiconque, depuis la « stratégie de la tension » en Europe jusqu’à l’Opération Condor dans le Cône Sud latino-américain, a représenté de manière certaine le « bras armé » des intérêts d’État des USA dans la guerre à basse intensité contre l’URSS par le passé, et dans la guerre asymétrique contre les peuples en lutte contre l’impérialisme dans toute la Tricontinentale.

Ces « messieurs » peuvent se permettre de « laver » leurs crimes puisqu’on leur attribue la fonction d’instituteur ou de professeurs dans les écoles et les universités, et qu’ils peuvent publier leur autobiographie. La propagande de l’empire possède toute une structure dans laquelle ces messieurs peuvent même être présentés d’une manière que l’on pourrait qualifier de « romantique ». En réalité, la guerre qu’ils nous font aujourd’hui, celle que nous appelons la guerre « sans limites », c’est une guerre psychologique qui est devenu aussi culturelle.

 

Alessandro Pagani est professeur d’histoire contemporaine. Il est diplômé en histoire du Mexique par l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM) et en géopolitique et défense latino-américaine par l’Université de Buenos Aires. Il intervient dans Contralinea, un journal d’investigation, comme analyste en géopolitique. Il est aussi l’auteur de l’ouvrage : « Desde la estrategia de la tensión a la operación Condor: el neofascismo italiano al servicio de la geopolítica imperial estadounidense ». [De la stratégie de la tension à l’Opération : le néo-fascisme italien au service de la géopolitique étasunienne, NdT].

 

Traduit par Rémi Gromelle

Source : Le Journal de Notre Amérique