Le Premier ministre De Croo redoute des troubles sociaux cet hiver

Le Premier ministre belge, Alexander De Croo, a raison de s’inquiéter. Les factures d’énergie sont hors de prix et les protestations à leur encontre se multiplient dans de nombreux pays. En outre, la Belgique fait pâle figure en matière de mesures de soutien par rapport aux pays voisins. Les choses pourraient pourtant être différentes. Mais cela ne se fera pas sans une pression de la base. L’hiver sera sans doute chaud.

 

La peur est apparemment bien présente dans l’esprit de notre Premier ministre. Début septembre, dans une interview accordée à Bloomberg News, il mettait en garde contre les graves conséquences d’un prix de l’énergie incontrôlé : « Le risque de cette situation est la désindustrialisation et un danger sérieux de troubles sociaux majeurs. »

Début octobre, il a réitéré cet avertissement, cette fois au Financial Times : « Notre population reçoit des factures complètement insensées. À un moment donné, ça va casser. Je comprends que les gens soient en colère. Les gens n’ont pas les moyens de payer. »

Il sait de quoi il parle. Ces dernières semaines, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne, en Autriche, en Italie, en République tchèque et dans notre pays, entre autres, pour protester contre les prix inabordables de l’énergie. Et l’hiver n’a pas encore commencé.

La Belgique laisse ses résidents dans le froid

Nous nous dirigeons vers la plus grande attaque contre notre niveau de vie depuis une génération. Les citoyens et les entreprises de l’Union européenne devraient dépenser jusqu’à sept fois plus en électricité et en gaz par rapport aux années précédentes. En Belgique, le prix annuel estimé de l’électricité et du gaz naturel pour une famille moyenne est de 9 210 euros. La folie.

Une réponse sérieuse au niveau européen ne se concrétise pas, c’est pourquoi les pays prennent eux-mêmes des mesures. Chez nos voisins, la France, les Pays-Bas et l’Allemagne, un plafonnement des prix est imposé. Idem pour le Portugal et l’Espagne.

En France, par exemple, le prix de l’électricité est autorisé à augmenter de 4 % maximum par rapport à l’année dernière et celui du gaz est gelé au tarif d’octobre 2021. Au Royaume-Uni, les prix annuels pour une famille sont gelés à 2 875 euros.

En plus du tarif social, la Belgique ne prévoit pas pour le moment d’aller au-delà d’une maigre allocation de 400 euros par famille pour cette année. Même si l’aide mensuelle de 200 euros est étendue au reste de l’hiver, l’Allemagne prélève toujours 5,5 fois plus que la Belgique par rapport à son PIB. Au Royaume-Uni, c’est quatre fois plus qu’en Belgique et en France et aux Pays-Bas, presque deux fois plus.[1]

Cela explique en grande partie la nervosité de notre Premier ministre.

Que peut-on et doit-on faire ?

La Belgique étant lourdement endettée par rapport à la plupart de ses voisins, la seule solution appropriée est de trouver l’argent là où il se trouve, et ce n’est pas auprès des citoyens ordinaires.

En dehors des géants de l’énergie, les grandes entreprises et les banques belges se sont bien portées ces derniers temps. Des profits records et des milliards de dividendes ont été réalisés l’année dernière. En 2021, le nombre de millionnaires en dollars a augmenté de 7 500 en Belgique. Chaque année, plus de 100 milliards d’euros s’échappent de notre pays vers les paradis fiscaux.

Une petite partie de ces gigantesques fortunes suffirait à geler les factures d’énergie de toutes les familles belges aux niveaux d’avant la crise énergétique. Mais cela nécessitera une pression de la rue et du lieu de travail.

Un lourd impôt sur la fortune et l’imposition des bénéfices excessifs des géants de l’énergie sont une première étape nécessaire. Mais cela ne résout pas le problème des prix usuraires sur les marchés de l’électricité et du gaz. L’ancien ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, a déclaré : « Le secteur de l’électricité de l’Union européenne est un bon exemple de ce que le fondamentalisme du marché a fait aux réseaux électriques dans le monde entier… Il est temps d’éliminer progressivement les marchés fictifs« . L’énergie est un besoin fondamental et, comme l’éducation et les soins de santé, elle devrait être entre les mains du gouvernement et pas chez des personnes qui ne cherchent qu’à faire du profit.

C’est un travail à moyen terme. À court terme, une autre chose que l’on peut faire pour remettre le marché de l’énergie sur les rails, c’est lever les sanctions contre la Russie et l’Iran. La politicienne allemande Sahra Wagenknecht a déclaré : « L’idée que nous punissons Poutine en plongeant dans la pauvreté des millions de familles en Allemagne et que nous détruisons notre industrie alors que Gazprom réalise des bénéfices records – oui, c’est stupide. »

Aviel Verbruggen, ancien professeur d’économie de l’environnement et de l’énergie et ancien membre du GIEC (le forum des climatologues de l’ONU) pense de la même façon : « Les politiciens européens ont intérêt à mettre fin aux sanctions et aux embargos sur les exportations de gaz de la Russie et de l’Iran, pays qui possèdent les plus grandes réserves de gaz au monde. Les prix du gaz baisseraient rapidement, l’économie européenne ne tomberait pas dans l’abîme et Poutine gagnerait moins d’argent sur les ventes de gaz russe qu’il n’en encaisse aujourd’hui. »

Alors que les géants de l’énergie empochent des profits usuraires et que l’industrie militaire roule sur l’or, les travailleurs européens en paient le prix. L’opinion publique prend conscience que cela ne peut plus durer.

Le 21 septembre, les syndicats se sont mobilisés à Bruxelles pour une énergie abordable et la protection du pouvoir d’achat. Cette manifestation était un échauffement pour la grève générale du 9 novembre. Gel ou pas, l’hiver s’annonce chaud et le Premier ministre De Croo s’inquiète à juste titre.

 

Source originale: De Wereld Morgen

Traduit du néerlandais par GL pour Investig’Action

Note:

[1] Calculé à partir du Financial Times.