Le numérique va-t-il révolutionner l’éducation ?

Le dossier que publiait le Girsef en mars dernier[1] ne pouvait mieux tomber à pic ! Benoit Galand, son auteur, s’attache à y « faire une synthèse des études concernant les effets du numérique sur les élèves ». Interrogeant 7 idées courantes, cette méta analyse répond à la question centrale de la place qu’il convient de donner au numérique et à l’informatique en éducation. Nous vous en proposons une synthèse[2].

Deux positions extrêmes s’affrontent : d’un côté les pro-numérique qui pensent que celui-ci offre une solution à de nombreux problèmes (la gestion de l’hétérogénéité, le manque de motivation des élèves,…) et, de l’autre, les anti-numérique qui pensent que celui-ci est source de nombreux maux (développement des problèmes d’attention, d’une marchandisation de l’école, …). Mais que disent donc les études en la matière ?

Idée n°1 : L’interactivité et le caractère multimédia du numérique boostent l’apprentissage

Les contenus dynamiques et interactifs favoriseraient l’apprentissage des élèves car ils susciteraient un traitement plus actif et plus en profondeur de l’information.

Il est vrai que le contenu des supports est plus riche et plus dynamique puisqu’il peut être enrichi de liens hypertextes, de sons, d’images, mais ce contenu est aussi plus complexe à appréhender pour de nombreux élèves. Ces supports dynamiques et interactifs risquent, en effet, d’interférer dans la compréhension des informations. Il apparait, par conséquent, que seuls les apprenants disposant déjà de connaissances sur les sujets traités pourraient profiter de ces contenus enrichis.

En outre, l’aspect interactif des contenus numériques, loin de rendre plus actifs les élèves, risque de perdre ceux-ci et de favoriser le papillonnage. Ainsi, contrairement à un enseignement plus « dirigé », plus « organisé » par l’enseignant, les élèves n’arrivent pas vraiment à organiser eux-mêmes un contenu distribué dans différents liens.

Enfin, les animations (vidéos, simulation, réalité virtuelle, …) offertes dans le but de présenter des phénomènes dynamiques, s’avéreraient trop exigeantes pour les apprenants : ils doivent sélectionner les informations pertinentes, créer les bonnes associations, maintenir en mémoire les informations transitoires. Il est dès lors fréquent qu’ils aient moins appris avec des animations qu’avec des images fixes présentées par l’enseignant.

Idée n°2 : Le numérique favorise l’autonomie des apprenants

Le numérique permettrait à l’élève de sélectionner l’ordre des activités, les supports, les types de tâches, le rythme ou la planification de ses apprentissages. En d’autres mots, il permettrait de mieux répondre aux besoins de l’apprenant, d’accroître son autonomie en le délivrant des contraintes d’une progression collective.

Cela est vrai, mais avoir le contrôle de son apprentissage n’est pas bénéfique à la plupart des apprenants. En effet, ceux qui ont un niveau initial de maîtrise élevé progressent au rythme attendu tandis que les plus faibles se retrouvent à la traîne. Laisser cette autonomie serait donc un facteur de creusement des écarts entre élèves. Les choix offerts à l’apprenant rajouteraient en fait une charge sur ce dernier qui n’a pas toujours les connaissances, les repères pour organiser au mieux son parcours d’apprentissage. Il faut en effet de solides compétences d’auto-régulation pour arriver à maîtriser ce parcours. En outre, cette auto-gestion ne peut se faire sans feed-back des enseignants. Or, plus les parcours se diversifient, plus les feed-back sont « coûteux » et difficiles à offrir à chaque apprenant.

Autre aspect de l’autonomie : le numérique permettrait de mieux respecter les différences interindividuelles puisqu’il offre la possibilité d’adapter les exercices et les contenus aux progrès et aux difficultés de chaque élève au fur et à mesure qu’il apprend. Exact, mais, dans la pratique, de tels outils n’existent que pour des questions fermées avec un nombre de réponses limité et identifié à l’avance. Cette différenciation ne permet donc de travailler que des compétences très sommaires et isolées.

Idée n°3 : le numérique est plus motivant

Les outils numériques seraient, nous dit-on, intrinsèquement plus motivants car ils sont interactifs, dynamiques, personnalisables et parce que les jeunes seraient demandeurs de ce type d’outils.

Cependant il ne faut pas confondre la motivation pour l’outil informatique et la motivation pour la tâche d’apprentissage. Ainsi, certains outils sont jugés plus attractifs mais cela ne rend pas nécessairement la tâche d’apprentissage plus engageante pour les élèves.

En outre, ce n’est pas parce que l’apprenant a une attitude plus positive face à l’activité qu’il va nécessairement mieux apprendre.

Quant au fait que les jeunes soient demandeurs de l’utilisation des outils informatiques, aucune étude ne le prouve. En fait, les jeunes ne sont ni en réelle demande, ni en réelle opposition.

Idée n°4 : jeux vidéo et programmation permettent de développer des compétences transversales

Jouer à des jeux vidéo permettrait, paraît-il, de développer des habilités cognitives plus générales. Or, s’il est vrai que les apprenants sont amenés à développer des compétences spécifiques en programmation, en résolution de problèmes informatiques, il a été aussi prouvé que ces activités n’avaient aucun effet sur les compétences en raisonnement ou en résolution de problèmes dans d’autres domaines. En d’autres termes, les compétences spécifiques ne sont pas transférées en compétences plus générales.

Il en est de même avec les jeux vidéo. En effet, le jeune va avant tout apprendre à jouer à un jeu spécifique et ce qu’il aura appris par ce jeu ne va qu’exceptionnellement être transféré dans un autre domaine. Le jeu vidéo pourrait, en revanche, contribuer à l’apprentissage d’un contenu, mais à condition qu’il soit basé sur un solide scénario pédagogique et que le mécanisme du jeu contribue à l’apprentissage visé.

Idée n°5 : les savoirs sont disponibles en ligne, donc plus besoin de les enseigner et de les apprendre

Enseigner des savoirs et faire l’effort de les mémoriser seraient devenus obsolètes car ces savoirs sont facilement accessibles à tout instant sur Internet.

Cela suppose donc que les apprenants iraient chercher par eux-mêmes les savoirs qui ne seraient plus enseignés à l’école.

Mais quand l’élève ira-t-il chercher par lui-même des informations sur Internet ? Soit quand il sera intéressé par un sujet, soit quand il en aura besoin pour réaliser quelque chose. Or, d’une part, ses intérêts sont très variables et, d’autre part, s’il se limite à ses intérêts, il risque de laisser de côté des pans entiers des programmes scolaires.

En outre, même s’il est vrai qu’un savoir est disponible, ce n’est pas pour cela que l’élève, seul, arrivera à se l’approprier de manière efficace. Aura-t-il la capacité d’identifier les informations pertinentes, de les comprendre et de rester critique à leur égard ? Tout cela dépend de la qualité et de l’organisation des connaissances antérieures que l’élève a en mémoire à long terme. En effet, celles-ci sont très importantes et jouent un rôle majeur dans notre capacité à formuler des questions pertinentes, à repérer les informations utiles, à juger de leur véracité, à faire des liens et à intégrer ces nouvelles informations afin de pouvoir les récupérer au moment judicieux. Croire qu’il suffirait d’« apprendre à apprendre » pour être capable ensuite d’apprendre rapidement dans n’importe quel domaine est par conséquent une illusion.

Idée n°6 : Les apprenants d’aujourd’hui sont fondamentalement différents de ceux qui les ont précédés

Les jeunes d’aujourd’hui demanderaient une nouvelle forme d’éducation car ils apprendraient autrement, auraient de nouveaux besoins, seraient avides de nouvelles technologies et auraient une maitrise intuitive de celles-ci.

Les recherches actuelles ne confirment aucune de ce ces idées.

En effet, les jeunes ne forment pas une génération homogène du point de vue de la vision et de l’usage du numérique ; ils n’expriment pas de demande claire pour plus de technologie dans l’apprentissage ; ils utilisent surtout des technologies bien établies avant tout pour la détente et les échanges sociaux. Enfin, comme on l’a déjà mentionné précédemment, si certains jeunes développent, à force de pratique, des compétences très spécifiques dans l’usage de ces technologies, ils ne se révèlent pas spécialement compétents dans l’usage du numérique pour apprendre.

En fait, les jeunes ont surtout besoin de formations aux compétences nécessaires pour maîtriser les technologies numériques.

Idée n°7 : le numérique permet de faire baisser les coûts de l’éducation

Le numérique offrirait la possibilité de diffuser des contenus avec un coût marginal tendant vers zéro.

Ce genre de discours fait l’impasse sur une série de coûts financiers, environnementaux et sanitaires.

Financiers, tout d’abord, car la production des connaissances valides et la conception de supports pédagogiques pertinents demandent un travail important. De plus, les promoteurs du numérique semblent sous-estimer les coûts liés à son infrastructure : l’équipement réseau, les machines, les logiciels, la sécurité, la mise à jour, les dépannages, l’obsolescence rapide de l’équipement, … Le numérique réclame également du temps et de l’énergie aux enseignants, tant en formation que dans son utilisation régulière.

Environnementaux, car les infrastructures, la demande énergétique, les centres de données sont des sources constantes d’émission de gaz à effet de serre. Il ne faut pas non plus oublier que ces technologies reposent sur l’extraction de matériaux rares, sources de pollutions multiples et de conditions sociales catastrophiques dans lesquelles se trouvent les travailleurs chargés de cette extraction. Ajoutons à tout cela une quantité croissante de déchets électroniques difficilement recyclables et toxiques.

Sanitaires, car l’exposition massive aux écrans a des effets potentiellement négatifs sur notre santé : troubles du sommeil, difficultés attentionnelles, problèmes oculaires, douleurs musculo-squelettiques, addiction, …

La méthode pédagogique prime

En conclusion, on peut avancer que le numérique ne va apparemment pas révolutionner les apprentissages. De nombreuses études ont en effet prouvé que bien plus que le média choisi, c’est la méthode pédagogique qui fait la différence pour l’apprentissage.

Le numérique n’apparaît donc, en soi, ni meilleur ni pire qu’un autre outil ou support. Former davantage les professeurs à son usage n’y changera donc rien.

Par ailleurs, une étude de l’OCDE[3], réalisée en 2015 à partir des données Pisa, a montré que les systèmes scolaires qui ont le plus investi dans le numérique sont ceux où les élèves ont le moins progressé.

L’insertion du numérique dans l’éducation pourrait, en revanche, être une opportunité de réfléchir aux conditions permettant à l’interactivité, au multimédia et aux animations d’être bénéfiques aux élèves et aux démarches pédagogiques qui leur sont proposées. Comment faire comprendre les objectifs visés ? Comment aider les élèves à gérer leur attention, leur temps, leur effort ? Comment leur fournir des feed-backs précis et utiles ? Certes, des outils numériques pourraient être particulièrement utiles pour aider certains élèves à besoins spécifiques, mais il ne faut pas oublier que le numérique a des coûts financiers, environnementaux et sanitaires non négligeables.

Il serait aussi judicieux de se demander dans quelle mesure l’école obligatoire doit jouer un rôle dans la préparation des futurs citoyens à l’usage du numérique. Puisque l’on sait que cet usage relève de savoir-faire précis qui ne contribuent pas ou très peu au développement d’hypothétiques compétences transversales, pourquoi ne pas réserver le développement de ces compétences à des cours spécifiques ?

Un marché prometteur

Au vu de ce qui précède, la promotion de la diffusion et de l’usage du numérique en éducation semble servir avant tout les intérêts des fabricants de matériel informatique et de logiciels.

Enfin, dans la mesure où le numérique n’a, pas plus qu’un autre média, le potentiel de révolutionner les apprentissages, sa promotion intense, voire son imposition dans les écoles, pourrait avoir des effets disruptifs importants sur l’éducation. Il pourrait, premièrement, aggraver la crise climatique et environnementale. Deuxièmement, renforcer la croyance que l’effort d’apprendre les savoirs n’est plus nécessaire et, par là même, conduire à un appauvrissement culturel, renforçant les inégalités. Troisièmement, véhiculer le mythe que les enseignants pourraient être remplacés par des machines. Ce mythe risque de mener tout d’abord à une dévalorisation de la profession qui connait déjà une pénurie grave et à un désinvestissement des pouvoirs publics de l’éducation.

Dans le contexte actuel d’enseignement à distance et d’incitation à produire toujours plus de contenu numérique à destination des élèves, il nous semblait indispensable de diffuser cette synthèse du dossier du GIRSEF. S’il est vrai que certains enseignants ont pu dégager, lors de cette période de confinement, certains aspects positifs de l’enseignement à distance, tels que la possibilité d’individualiser les commentaires et les apprentissages, d’autres ont mis en avant les aspects délétères de cette pratique. Ce dossier nous apporte donc un point de vue plus « scientifique », plus distancié, qui permettra à de nombreux enseignants d’adopter un regard critique et raisonné quant à l’usage du numérique à l’école.

 

Source: Appel pour une école démocratique

Notes:

  1. GALAND B., « Le numérique va-t-il révolutionner l’éducation ? », cahier du Girsef n°120, mars 2020. Consultable en suivant le lien suivant : https://bit.ly/39wDre4 

2) Vous retrouverez les différentes sources scientifiques dans le texte d’origine.

 3) « Connectés pour apprendre ? Les élèves et les nouvelles technologies », OCDE 2015, https://bit.ly/36oudRe