Le crime d’être noir et pauvre

Voici l’histoire d’Emmanuel Mervilus, qui a été emprisonné pour un crime qu’il n’avait pas commis, dont la vie a été bouleversée et pratiquement détruite par ce vécu et qui sera diplômé, au printemps prochain, de l’Université Rutgers. C’est le récit de ce que signifie être un homme noir et pauvre en Amérique, sauf qu’en fait, la plupart des hommes noirs pauvres n’ont jamais droit à une seconde chance.

La seule raison pour laquelle Mervilus a eu une deuxième chance, c’est parce qu’un homme, le professeur d’histoire Don Roden, a fondé le programme Mountainview à Rutgers dont les étudiants sont d’anciens détenus. Ce programme accepte, entre autres, les étudiants que je forme en prison, et dont l’un, Ron Pierce, obtiendra également son diplôme au printemps prochain.

Il n’y a que quelques saints dans ce monde. Le professeur Roden est l’un d’eux.

Le personnel, les étudiants, les professeurs et les familles de Mountainview se sont réunis vendredi dernier au campus de Newark de l’université Rutgers pour parler des luttes et des difficultés endurées par des étudiants comme Mervilus et Pierce. Les participants à cette réunion de deux heures ont passé beaucoup de temps à pleurer ou à retenir leurs larmes.

Mervilus mesure 1,80m, est large d’épaules et a de longues dreadlocks épaisses . Il n’a jamais fait partie d’un gang. Ce n’était pas un trafiquant de drogue. Il avait un travail. Il venait d’une famille bien et affectueuse. Mais sa malédiction était d’être noir, pauvre et de vivre dans une ville, Elizabeth [état du New Jersey], dans laquelle si vous êtes noir et pauvre, vous risquez en permanence d’être arbitrairement abattu, arrêté ou emprisonné. Ce qui est le cas dans presque toutes les villes d’Amérique.

Il y a des policiers, dans les quartiers pauvres, qui chassent les garçons et les hommes noirs comme s’ils étaient des proies. Pour eux, c’est un sport. Ces flics ne sont pas toujours blancs, mais c’est souvent le cas. Mais ce sont toujours des sadiques. Enivrés par le pouvoir d’instiller la peur, de recourir la force létale sans discernement et de détruire des vies – et autorisés à le faire par un système judiciaire qui ne protège plus les droits les plus élémentaires des pauvres, comme le droit à une procédure régulière, à une représentation légale convenable ou à un procès devant jury – ils tournent autour de leurs victimes comme des vautours humains. Au sens de la définition stricte du dictionnaire, ces policiers sont des criminels.

« Il y a un flic qui me disait, quand j’étais petit, que quand je serais adulte, il serait le premier à me poursuivre en justice », a dit Mervilus. Mervilus a refusé de nommer cet agent, actuellement inspecteur, par crainte de représailles.

Ce policier a mis sa menace à exécution lorsque Mervilus a atteint 18 ans et qu’il était en terminale au lycée. Il a vu Mervilus dans la rue en train de fumer un joint. Mervilus s’est enfui. Le flic l’a poursuivi. Mervilus s’est retourné, a levé les bras et crié : « C’est bon, je laisse tomber ! » Le flic l’a jeté sur le capot d’une voiture de police.

« Je ne me souviens plus de rien après ça », dit-il. « J’ai vu un flash. Ensuite, je me retrouve à l’arrière de la voiture de police. J’ai le visage éraflé ».

« Je ne suis pas un saint », m’a dit Mervilus. « J’ai fait des choses. Mais tout ce que j’ai fait, je l’ai avoué. »

Quand il est arrivé au poste de police, il a été poursuivi pour possession d’une douzaine de sacs de marijuana. L’accusation était un mensonge.

« Ils ont besoin de plus qu’une simple possession pour vous enfermer, alors il cachent eux-mêmes de la drogue », a-t-il dit. « Ça fait tenir l’accusation. »

Il a passé deux semaines dans la prison du comté et il s’est vu assigner un avocat commis d’office qui lui a dit de plaider coupable. « L’avocat commis d’office m’a dit : “Comment allez-vous prouver votre innocence ?” » raconte-t-il.

« Personne ne veut croire que les flics mentent », a dit Mervilus. « Pourquoi un flic mentirait-il ? Pour beaucoup de raisons. Les promotions. Les quotas. Et je n’ai pas l’air d’un citoyen ordinaire. Je suis noir. J’ai des dreadlocks. J’ai le profil. Je suppose que je me suis mis à courir. Je ne connaissais pas grand-chose de la vie à l’époque, vous comprenez ? Alors, je me suis dit, va pour la culpabilité. Je pensais que la peine probatoire pourrait être annulée si je me tenais à carreau. Mais j’avais tort. A partir de ce jour-là, j’ai dit que je ne plaiderais jamais plus coupable pour quelque chose que je n’ai pas fait. »

Il est retourné au lycée, a redoublé sa terminale puis a obtenu son bac. Il a trouvé du travail à la cuisine d’une maison de soins infirmiers à Linden (New Jersey). Il gagnait le salaire minimum. C’était en 2005. Il avait 21 ans. Il vivait à la maison. Il a été arrêté au hasard un après-midi dans la rue par un flic. Le flic a entré son nom dans l’application.

« Il dit qu’il y a un mandat d’arrêt contre moi », dit-il. « Il dit que j’ai sauté deux clôtures et mis quelque chose sous un rocher. C’était un mensonge total. Je suis arrêté avec un autre type pour fabrication et distribution. J’ai passé un mois dans la prison d’Union County. Et quand vous passez un mois en prison dans le comté d’Union County, cela vous donne envie de plaider coupable. Vous êtes confiné dans une petite zone. Vous ne sortez pas. »

« J’ai d’abord été placé dans un réservoir de détention avec quelqu’un d’autre, une sorte de trafiquant de drogue en sevrage », a-t-il dit. « C’était dégoûtant. J’ai vomi. Diarrhée. Deux couchettes en acier. Des WC en acier. Pas de fenêtres. »

« Ils ont fixé ma caution à 75 000 $ », a-t-il dit. « J’ai payé 7 500 $ – 10 % – et je suis sorti. J’ai essayé de récupérer mon ancien travail. Ils ont refusé de me laisser revenir, en indiquant “abandon de poste”. Je ne voulais pas faire du trafic [de drogues illégales]. Lorsque vous avez le dos au mur, vous ne pouvez pas trouver un emploi, et vous devez payer un avocat, souvent tout ce que vous pouvez faire c’est dealer. Mais si je dealais, j’écoperais probablement d’une autre accusation et j’irais en prison. »

Finalement, le beau-père de sa petite amie l’a aidé à trouver un emploi au port de Newark. Il gagnait 12 $ de l’heure. Mais le système de justice pénale n’était pas fait pour Mervilus. En quittant un Dunkin’ Donuts en octobre 2006, il a rencontré un ami et ils ont commencé à marcher dans la rue. Les flics les ont arrêtés. Il venait d’y avoir un coup de couteau et un vol. La victime a dit aux flics que Mervilus et son ami l’avaient attaqué.

« Pourquoi [la victime] me pointerait-elle du doigt ? » a demandé Mervilus en s’interrogeant. « J’avais la gueule de l’emploi, un homme noir avec des dreads. Mais il n’y avait aucune preuve pour appuyer son histoire. Je n’avais pas de sang sur moi. Il a dit qu’on a volé son sac de livres. »

Les flics l’ont bousculé, lui et son ami. Ils ont crié : « Mettez vos mains sur le mur ! » Il a obtempéré. Il a été mis en prison et sa caution a été fixée à 100 000 $.

La perte de son emploi pendant qu’il était en prison signifiait qu’il ne pouvait plus subvenir aux besoins de sa mère, qui mourait d’un cancer du sein, de sa sœur et de ses deux frères. Son père avait quitté la famille.

« Le loyer devait être payé, tout devait continuer comme si j’étais là », a-t-il dit. Il a donc demandé à sa famille de ne pas utiliser leurs maigres ressources pour le renflouer. « Mon frère cadet avait 16 ans. Je jouais le rôle du père. Le système m’a laissé tomber. Il l’a laissé tomber. Il m’a perdu. »

Sa famille croyait les flics. C’est ce qui l’a blessé le plus.

« Je suis haïtien », a-t-il dit. « Ma famille me voit comment ? Un type qui vole des gens ? Qui a poignardé quelqu’un qui a failli mourir ? Je me suis fait jeter. Personne ne vient me voir, pas même ma mère. Ma mère m’a mieux élevé que ça. Tous ces Haïtiens disaient : “Pourquoi est-il en prison s’il ne l’a pas fait ?” J’étais blessé et déprimé. »

Une nuit, alors qu’il avait fait sept mois de prison, il s’est réveillé en sursaut dans sa cellule. « J’avais l’impression qu’il y avait des griffes qui creusaient dans mon estomac. La douleur était horrible. »

Il a découvert plus tard lors de la visite de son frère que sa mère était morte cette nuit-là. Elle avait 52 ans. Après la visite, il a insulté un autre prisonnier et s’est battu à coups de poing. Ça n’a pas comblé le vide », a-t-il dit.

Il est finalement sorti sous caution. Sa famille avait ramené le corps de sa mère en Haïti pour l’enterrement, et il s’est rendu sur sa tombe. Elle était faite de blocs de ciment peint en blanc et entouré d’une petite porte. Il a apporté des fleurs.

« J’ai dit à ma mère que j’étais désolé de ne pas avoir été là quand elle est morte. Je lui ai dit que j’étais innocent. Je n’allais pas plaider coupable. Je lui ai dit que je l’avais laissée tomber en ne veillant pas sur mon petit frère. Je suis resté assis à lui parler pendant deux ou trois heures. C’était très émouvant. C’était la première fois que je pleurais. Sa mort [avait toujours été] ma plus grande peur. Ma mère dormait ; je me tenais à la porte pour m’assurer qu’elle respirait. J’étais le petit garçon à maman. Sérieux. Tous les jours, quand je rentrais du travail, je lui apportais un sandwich au poulet avec mayo et cornichons de chez Wendy’s. »

Le procureur lui a offert une peine de cinq ans de prison s’il plaidait coupable du crime dans lequel l’homme avait été poignardé et détroussé. Il a refusé. Il risquait 20 ans. Il a été jugé. La victime a changé son histoire à plusieurs reprises et, à un moment donné, lorsqu’on lui a demandé si son agresseur se trouvait dans la salle d’audience, il a pointé du doigt quelqu’un d’autre que Mervilus. Cela n’avait pas d’importance. Mervilus a été condamné à 11 ans de prison pour vol au premier degré.

Son frère cadet travaillait dans n’importe quel emploi qu’il pouvait trouver pour payer un avocat pour Emmanuel. Lorsque le frère a obtenu les 12 000 $ nécessaires pour s’attacher les services d’un avocat, Emmanuel a interjeté en appel. L’avocat a exposé une série de divergences et d’incohérences dans le témoignage de l’homme qui avait été poignardé. Mervilus a été rejugé, acquitté par un jury et libéré après avoir été derrière les barreaux pendant quatre ans. Le processus, qui a coûté 32 000 $ à son frère, a donné des résultats presque inouïs pour une personne pauvre dans notre système judiciaire dysfonctionnel. L’avocat, John Caruso, a appelé l’acquittement « un événement aussi fréquent que la comète de Halley ».

 

SOURCE: Les Crises